Coming-out

 Maman, Papa, il faut que je vous dise: je suis un abstentionniste.Pardon.Voilà je vous l'avoue, je le confesse: à l'heure de l'appel des urnes, je reste dans mon lit douillet.

Serment du jeu de paume

 

Maman, Papa, il faut que je vous dise: je suis un abstentionniste.

Pardon.

Voilà je vous l'avoue, je le confesse: à l'heure de l'appel des urnes, je reste dans mon lit douillet.

J'ai toujours voté. J'ai toujours "fait mon devoir". Comme vous me l'aviez appris.

Vous, qui aviez vécu toute votre vie dans un pays dirigé par le colonisateur, fûtes trop heureux - et fiers - une fois la naturalisation française obtenue, d'user et de m'apprendre à user enfin de ce droit, qui vous avait toujours été refusé.

Et je l'ai fait, dès ma majorité légale. Avec passion. Avec bonheur.

C'était la démocratie.

Vous vivants, je n'aurais sans doute jamais osé l'avouer en public: je ne vote plus.

La dernière fois qu'on m'a vu me déplacer dans un bureau de vote, ce fut pour les présidentielles de 2007.

J'ai compris, peu de temps après (quand, à Versailles, le Congrès a foulé aux pieds le résultat d'un referendum) que la France n'est pas, n'a jamais été une démocratie (1).

Ce jour là, quelque chose de l'ordre de la foi s'est brisé en moi. Je croyais, passionnément, à l'existence d'une nation. Je croyais, avec vigueur, que nos élus représentaient de leur mieux les aspirations de la majorité des votants.

Ce jour là, j'ai ouvert les yeux. Ce jour là, j'ai cessé de croire.

Parce que ce n'est que celà: une croyance. Une croyance populaire, largement renforcée par les discours dont on nous abreuve dès le plus jeune age.

Accorder sa confiance à un tiers pour agir au mieux de l'intérêt commun, ça devrait être ça, le vote. Il me semble.

Mais ça n'arrive pas. Ça n'arrive jamais. Je ne vais pas, ici, dérouler la litanie des petites et des grandes corruptions, des politiques menées pour le plus grand bénéfice de quelques-uns au détriment du plus grand nombre, des trahisons, de la morgue, des passe-droits, de l'impunité, de l'incompétence et de la bétise. Il suffit de lire ce journal pour ça.

Ça n'arrive pas. Parce qu'être élu est devenu une carrière en soi, et qu'il est plus important d'agir pour conserver sa place que d'agir au mieux de l'intérêt général.

Parce qu'être élu n'est plus (le fut-ce un jour ?) un sacrifice de soi-même au profit des autres, mais un sacrifice de l'espoir des autres au seul bénéfice de soi-même et de ses proches.

Coupés du monde, protégés par l'immunité, soumis à l'argent et à la notoriété, réclamant le respect pour leurs actes minuscules, leurs discours écrits par d'autres, leurs lois dictées par des lobbies, la mise en scène de leur égo et pour leur vie privée (quand ils nous en accordent si peu), ces élus ne représentent plus qu'eux-mêmes. Et encore.

Je sais, je sais. C'est connu depuis toujours. Platon, Montesquieu, Kant, ceci n'est pas un dictionnaire de citations.

Je m'en fous.

À mon humble niveau, Papa, Maman, je m'en fous.

À mon humble niveau, tout ce que je vois c'est que chaque vote donne de la légitimité à des gens qui, par leurs actes, n'en ont aucune. À mon humble niveau, tout ce que je vois c'est que donner sa voix, c'est la perdre. C'est perdre la légitimité de ses opinions, de sa parole, de ses espoirs.

Tu as voté ? Alors ferme-la. Tu as voté, alors tu n'a plus le droit à la parole publique.

Ce droit là, tu l'as donné avec un petit bout de papier, noyé au milieu des autres.

Donner sa voix, c'est perdre la voix.

Avec d'autres, j'avais rêvé de voir Internet devenir un jour un outil de la démocratie. En rendant à chacun la possilibité d'user de son droit à la liberté d'expression, je pensais, je croyais qu'il pourrait, qui sait, devenir le moyen de se passer d'une représentation nationale qui n'avait à l'origine pour seule justification que l'impossibilité technique de réunir en agora la totalité de la population d'un pays (2).

L'impossibilité technique a disparu. La représentation nationale est restée. L'idée de la démocratie n'y a pas survécu.

Je reste un rêveur. Alors je rêve.

Je rêve qu'un jour, peut-être, à force de trahisons, à force de bassesses, à force de petits arrangements entre amis, le peuple, enfin, choisisse de reprendre le pouvoir. Je rêve qu'un jour, au lieu de voter pour n'importe-qui-sauf-le-précédent, le peuple décide de cesser de voter.

Que le peuple cesse de légitimer l'illégitime.

Qu'il cesse, enfin, de ne se penser en tant que peuple que par le biais de ses représentants. Qu'il se reconnaisse comme le seul vrai pouvoir, qu'il retrouve sa voix, et qu'il l'utilise pour se parler à lui-même et au reste du monde. Qu'il utilise Internet ou la rue, je m'en fous.

Du moment qu'il cesse de n'avoir de cesse que de se débarasser de son pouvoir au profit de gens qui ne font rien pour lui.

Je sais, je sais: "ne pas voter c'est laisser les autres décider". Peut-être. Jusqu'à ce que "les autres" comprennent aussi qu'ils ne décident de rien sauf du nom de celui qui parlera à leur place (et non pas en leur nom).

Il faut bien commencer quelque part.

Que serait un président "élu" par moins de 10% de la population ? Quelle serait sa légitimité ?

Je ne sais pas, Maman, Papa. Je ne sais pas.

Mais en tous cas, ce simulacre ne passera plus par moi.



(1) « Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (Sieyès)

(2) « Puisqu'il est évident que cinq à dix millions de Citoyens actifs, répartis sur plus de vingt-cinq mille lieues carrées, ne peuvent point s'assembler; il est certain qu'ils ne peuvent aspirer qu'à une Législature par représentation. » (la suite de la citation précédente)

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