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Billet de blog 14 août 2009

De la gratuité, encore...

Chers internautes et commentateurs de Mediapart.

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Chers internautes et commentateurs de Mediapart.

À la lecture de vos post les plus perspicaces, j'ai réalisé la supercherie dont j'ai été victime quand je me suis rendu hier matin sur le site de Alive Torrent. Mon disque n'a pas fait l'objet des téléchargements auxquels j'avais cru à la vue des chiffres affichés. Ce site n'est qu'un moyen d'attirer les gogos - dont je fait visiblement partie - vers des sites payants, et les chiffres annoncés sont complètement bidons et arbitraires.

Plus grave encore ; certains d'entre vous ont été voir sur les vrais plate-formes de P2P et n'y ont pas trouvé mon dernier album. Voilà donc qu'après m'être plaint de faire l'objet de téléchargements illégaux en masse je réalise que mon travail ne suscite pas du tout l'intérêt auquel je croyais. Quelle humiliation, quelle claque !

Je reconnais avoir été dupé et j'admets que cette duperie jette une lumière crue sur mon premier billet qui mérite sans doute d'être révisé et c'est le but de celui-ci. Car enfin, si ce disque ne figure pas sur les sites de P2P, il faut bien en conclure que la faiblesse des chiffres de ventes n'en est en rien corrélée.

Oui, sans aucun doute, et il est de mon - notre - devoir de réfléchir aux raisons d'une telle désaffection. C'est un fait que l'offre s'est tellement démultipliée ces dernières années qu'une proposition artistique comme la mienne est devenue presque inaudible, et ce en dépit de la presse qui l'a soutenue. De fait, la presse souffre elle aussi durement de cette désaffection et particulièrement la presse spécialisée, ce qui relativise grandement son impact sur les ventes. Les mensuels Jazzman et Muziq du groupe de presse NEMM & Cie viennent de mettre la clé sous la porte. Il ne reste désormais plus que le titre Jazz Magasine qui traite de cette musique dans les kiosques. Pour combien de temps encore ? Quant à Telerama, quand la note ultime de 4f accordée à un disque signifiait 3000 ventes dans la semaine il y a dix ans, aujourd'hui c'est à peine une trentaine.

De nouvelles formes restent à inventer. Mediapart est un bel exemple qui, à ce que j'ai compris, dois encore transformer l'essai et augmenter son volume d'abonnés (je remarque en passant l'excellente tenue des intervenants sur les commentaires, comparée à d'autres forums bien moins civilisés qui bruissent sur la toile). J'ai parlé plusieurs fois du site Emusic qui est un autre exemple de formules à suivre à mon sens. C'est devenu le deuxième site après - encore loin derrière il faut bien le reconnaître - Itunes pour la vente en ligne de musique aux U.S et en Europe. Il fonctionne sur le principe de l'abonnement avec plusieurs formules qui vont de 12€/mois pour 24 morceaux à 30€ pour 100 morceaux (ce qui porte le disque de 10 morceaux à 3€). Les fichiers sont des Mp3 sans DRM, compressés entre 194 et 320 kbps, compatibles avec tous les lecteurs et baladeurs. Surtout le catalogue du site est particulièrement bien fourni avec un nombre très important de petits labels qui ne cesse de croître. Pourtant, si vous parlez aux gens autour de vous, vous verrez que cette proposition reste encore très confidentielle.

Ce qui me ramène à la gratuité qui avait motivé mon premier billet ; je ne peux pas m'empêcher de noter la réticence croissante à payer pour la musique. Je sens bien la gêne que la question d'un juste prix pour un disque suscite. La dématérialisation de l'objet a sans aucun doute favorisé l'idée qu'il n'était plus nécessaire, ni légitime, de payer pour la musique. Je lis parfois qu'il faut que les musiciens s'adaptent et utilisent les nouvelles technologies pour produire de la musique à moindre coût. Dans le Jazz moderne qui est la musique que je joue, les coût n'ont pas changé comme je l'ai déjà montré. On ne va pas faire des disques à la maison sur nos macs. La beauté de cette musique réside précisemment dans le fait qu'elle se joue toujours avec de vrais instruments et de vrais musiciens qui ont des décennies de pratique derrière eux, qui jouent en live, dans de vrais studios avec des ingénieurs du son qui ont eux aussi acquis une expérience considérable et qui utilisent du matériel très précis et onéreux. Rien de passéiste à cela, bien au contraire. La modernité ne vient pas de l'outil qu'on utilise, mais bien de ce que l'on en fait. L'effort et la persévérance ne sont malheureusement pas des notions très fashion ces temps-ci.

L'offre de musique gratuite a été tellement décuplée ces dernières années qu'elle décourage un grande partie des mélomanes à faire la démarche d'acheter un disque. Les sites de streaming comme Deezer participent de ce phénomène en accréditant l'idée que la musique n'est plus payante, qu'elle peut s'écouter librement. Cette gratuité de la musique est perçue comme une nouvelle liberté par la majorité des internautes sans qu'un instant ils se posent la question de son financement. Le rapport aux musiciens aussi a changé. J'ai souvent le sentiment, et encore plus depuis que je lis et écris sur Mediapart, que nous sommes perçus comme des gens qui en ont bien profité et qui finalement méritent de subir cette crise. Malheureusement peu de gens se figurent la dureté du parcours d'un musicien et la dose d'abnégation nécessaire pour persévérer dans cette adversité. Des vies entières sans reconnaissance ni publique, ni financière, pour la grande majorité d'entre nous.

Il y a aussi une confusion entre la pratique des majors et le travail des petits labels indépendants qui ont assuré pendant des années une grande diversité de l'offre musicale. Les chutes des ventes sont en train de tuer cette diversité. Les petits labels et les distributeurs sont légions à avoir péri ces dernières années dans cette tourmente, comme les salles de concerts. À nous donc de trouver très vite d'autres modèles économiques dans un marché en pleine déconfiture et un environnement de plus en plus sourd à notre travail.

Je ne crois pas à la proposition de FK qui voudrait que ce soit au gouvernement d'assurer les ventes des artistes. Les collectivités locales via les médiathèques font déjà un travail similaire et je me méfie beaucoup de la culture subventionnée pas l'état. On connaît déjà les réseaux qui vivent de l'argent publique et je ne tiens pas à voir cette production se généraliser.

Je l'ai dis, et le redis ici, je suis absolument contre le projet de loi Hadopi pour toutes les raisons qui ont traits aux libertés individuelles menacées par le flicage systématique qu'elle voudrait mettre en place. J'ai plusieurs fois évoqué la lettre des labels indépendants adressée aux députés que l'on peut lire ici et qui propose une vraie alternative. Ils ne sont pas les seuls, mais il me semble qu'il y a là des pistes de réflexion intéressantes. Surtout j'insiste sur la nécessité absolue de trouver vite des pares-feu pour sauver une richesse culturelle, une industrie, des emplois, et plus généralement du lien social que ces réseaux ont maintenu pendant des années.

Cette révolution doit se faire sans entraver la liberté des internautes, mais cette liberté ne doit pas non plus condamner cette richesse culturelle. La diversité culturelle n'est pas un vain mot. Elle est la meilleur réponse à l'abrutissement et à l'aliénation d'une nation pilotée par des médias de masse et un gouvernement scélérat.

Laurent Coq.

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