Laurent Coq
Musicien
Abonné·e de Mediapart

56 Billets

0 Édition

Billet de blog 24 sept. 2010

Chroniques newyorkaises #1

Laurent Coq
Musicien
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

DES LIMBES NEWYORKAISES

• Brooklyn, le 3 septembre 2010.

Après une longue pause, je reprends mon journal new-yorkais. Il y a deux ans jour pour jour, nous enregistrions mon dernier disque Eight Fragments of Summer dans un studio du New Jersey avec Jérôme, Joe et Damion. Me voilà donc de retour à Brooklyn, à quelques blocs de chez Jérôme justement, dans un Park Slope de plus en plus cher malgré la crise qui secoue le pays depuis plusieurs années.

Quatrième jour ici à lutter contre la grosse chaleur — probablement le dernier baroud d'honneur de l'été — et le décalage horaire. Je suis dans le studio de Sean Wayland, un très bon pianiste australien installé ici depuis un moment. Il est actuellement en voyage en Chine où il est allé avec sa femme rendre visite à sa belle-famille. Malheureusement pour moi, il n'a pas payé le loyer ni averti les voisins déjà passablement excédés par sa musique qu'ils allaient avoir un pianiste pendant deux semaines...

Je joue demain avec Rayuela, le groupe de Miguel Zenon, dans le Connecticut, et nous enregistrons mardi et mercredi. Par conséquent, j'ai besoin de passer du temps sur l'instrument. C'était même la raison principale qui m'avait fait louer ce studio. J'étais justement en train de travailler en début d'après-midi quand soudain, panne de courant. Je fais le tour de l'appart à la recherche du compteur, en vain. Je décide d'aller voir le gentil gars qui tient le deli (épicerie) d'en face pour lui demander s'il connaît le propriétaire. Par chance, il est justement en train de marcher sur le trottoir d'en face. Je vais le trouver et il m'apprend que c'est bien lui qui a fait couper l'électricité parce que : 1/ Sean est parti sans payer son loyer et 2/ le piano exaspère les voisins, particulièrement celui dont la chambre du bébé est mitoyenne du studio de Sean.

Après moultes négociations, j'obtiens qu'il rétablisse le courant, et la permission de jouer trois heures dimanche, deux heures lundi. Bien trop peu par rapport au travail que cette musique difficile exige de moi. J'ai tout de suite écrit un email à Sean qui le lira tout à l'heure en se levant. Pourquoi ne m'a-t-il rien dit de la situation avec son voisinage alors qu'il connaissait les raisons de mon voyage et la nécessité pour moi de jouer sans restriction ? Je ne vais pas rester ici longtemps et compte bien renégocier aussi le loyer dont nous étions convenus.

Cet incident n'est finalement pas très surprenant quand on songe à la dureté d'une vie de musicien ici. J'en parlais à Jérôme qui me disait que les salaires continuaient de baisser à des niveaux toujours plus indécents. Un autre exemple des effets de cette crise est la jam session que Diego Voglino — un batteur de San Francisco installé ici depuis des années — anime depuis longtemps dans un bar de Park Slope. Quand je m'y suis rendu mardi soir, j'y ai retrouvé sur scène rien moins que Kevin Hays, Matt Pavolka, Chris Cheek, Steve Cardenas et, dans la salle Seamus Blake, Lage Lund, Gary Wang, Pete Rende... et toute une foule de jeunes musiciens dont on se demande bien quel sera l'avenir dans un contexte si aride.


Jusqu'à aujourd'hui, et le coup d'arrêt fatal infligé par le bébé de mon voisin, j'étais complètement immergé dans la musique de Rayuela. Nous avons répété hier pendant quatre heures à Michiko, les studios situés en plein cœur de Time Square. Comme je l'ai dit plus haut, nous allons jouer demain à Hartford, dans le Connecticut. Nous ferons l'aller-retour en van dans la journée et je m'attends à rentrer demain soir bien crevé. Du coup, j'irai dormir chez mon ami Shawn qui habite Up-Town, comme tous les autres musiciens du groupe, plutôt que de me taper encore une heure et demie de métro au minimum pour retrouver mon studio miteux.

Shawn, je l'ai retrouvé hier soir après la répète. Toujours aussi adorable et généreux malgré un chômage qui le cloue chez lui depuis plus de deux ans, et des perspectives bien sombres de reprise de travail, en dépit de ses diplômes et d'une grosse expérience acquise notamment du temps où il bossait pour le laboratoire Pfizer. J'étais très fatigué après cette répète intense, et la tentation était forte de passer la nuit chez lui, mais j'ai pris mon courage à deux mains et suis rentré à Brooklyn. Une heure et demie de métro, donc. Bien vu, puisque j'ai pu au moins jouer ce matin.

Dans mon trajet de retour hier soir, j'ai assisté impuissant à des altercations très violentes. La première entre un couple de jeunes Noirs musulmans. Elle, voilée de la tête aux pieds, lui en sarouel et bonnet, la traitant de tous les noms devant leurs trois enfants apeurés. Elle l'a finalement laissé sur le quai, en emportant les enfants tristes et silencieux, résignés. L'autre couple était sans doute sous l'emprise de substances et ce qu'ils se hurlaient l'un à l'autre n'avait aucun sens. M'est avis que c'était leur mode de communication habituel. Enfin, dans le F qui me ramenait à Brooklyn, une bagarre a éclaté entre deux jeunes en pleine rame archi-bondée. Ils n'ont pas tardé à se faire sortir manu militari par deux colosses en bleu de travail qui n'avaient pas l'intention de subir ce désagrément après une longue journée de labeur. La vie à New York comme elle va. Le sentiment d'une désolation toujours plus grande. Ou bien c'est mon regard qui a changé. Heureusement, j'ai avec moi Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier que m'a offert Vincent Jacqz avant de partir, et je savoure le paradoxe qu'il y a à lire cette histoire magnifique d'un homme échoué sur une île déserte tandis que je me tiens debout dans le métro bondé de New York.


Mercredi soir, le quartet de Miguel Zenon à la Jazz Gallery inaugurait une résidence jusqu'à l'été prochain, à raison d'un concert par mois. Ils ont joué des nouveaux arrangements — qu'ils vont enregistrer en décembre — avec un Luis Perdomo en très grande forme. Ce sera sans doute le dernier disque qu'il fera pour Marsalis Music. Arrangement d'une section de soufflants commandé à l'Argentin Guillermo Klein. Ça promet. J'ai aussi retrouvé Mariah Wilkins, son agent, avec qui je parle français. Nous avons évoqué la possibilité d'un voyage de Rayuela à Buenos Aires.

Prochaine chronique après notre enregistrement.

Laurent.

À lire aussi, les chroniques #2 , #3, #4, #5, #6 et #7

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
La crise climatique attise les tensions au Kenya
Les questions d’écologie sont absentes des discours des candidats aux élections générales du mardi 9 août. Pourtant, avec un régime de pluies devenu « imprévisible », le pays subit fortement les conséquences du dérèglement climatique, qui aggrave des tensions existantes.
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Afrique
Le pays suspendu à un scrutin à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Écologie
Petits canaux contre « idéologie du tuyau », une guerre de l’irrigation
Très ancrés dans les territoires montagneux du sud de la France, prisés par les habitants, les béals sont encore vitaux pour de nombreux agriculteurs. Mais cette gestion collective et traditionnelle de l’eau se heurte à la logique de rationalisation de la ressource des services de l’État.
par Mathieu Périsse (We Report)
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
La grosse entourloupe de l'AAH
Alors qu'on parle de la victoire de la déconjugalisation de l'AAH, alors qu'on cite les augmentations de ce minima social comme une exception du macronisme, personne ne parle d'une des plus grandes entourloupes des dernières années : la suppression du complément de ressources de 180 euros pour les nouveaux admis dans le système.
par Béatrice Turpin
Billet de blog
Loi pouvoir d'achat : Macron & Borne veulent prolonger notre ébriété énergétique
[REDIFFUSION] 42°C en Gironde. 40°C en Bretagne. 20 000 hectares partis en fumée. Lacs, rivières et sols s'assèchent. Les glaciers fondent. Que fait-on à l'Elysée ? On reçoit le président des Emirats Arabes Unis pour importer plus de gazole. A Matignon ? On défend un projet de loi « Pouvoir d'achat » qui vise à importer plus de gaz du Qatar et des Etats-Unis. Où est la sobriété ?
par Maxime Combes
Billet de blog
Le pouvoir d'achat des fonctionnaires vampirisé par quarante ans de néolibéralisme
Lorsque la spoliation du pouvoir d'achat des fonctionnaires devient une institution sous la Cinquième République...
par Yves Besançon
Billet de blog
Pour la rentrée, préparons la riposte !
Bientôt, les vacances seront terminées. Et beaucoup se demandent maintenant de quoi sera fait leur avenir avec un gouvernement qui n’a concédé presque rien aux salariés, aux retraités et aux chômeurs en termes de pouvoir d’achat.
par Philippe Soulié