Jamais sans Nous

Si, ce soir, je ne trouve pas la force d'assister à la mascarade grand format des deux mystificateurs choisis par les deux minorités majoritaires, il m'est au moins venue celle d'exprimer l'exaspération que m'inspire ce deuxième tour. On pourrait la résumer ainsi: voter ou ne pas voter Macron, être ou ne pas être des affidés, telle n'est pas la question.

Si, ce soir, je ne trouve pas la force d'assister à la mascarade grand format des deux mystificateurs choisis par les deux minorités majoritaires, il m'est au moins venue celle d'exprimer l'exaspération que m'inspire ce deuxième tour... Il m'a d'abord été donné d'admirer, depuis le 23 avril dernier, sur tout ce que mon réseau compte de murs, la qualité du transit intellectuel d'un corps électoral où la digestion immédiate des résultats n'eut d'égal que la capacité délibérative.

Une fois chacun rendu à ses évidences, toute persistance d'un silence ne pouvait qu'apparaitre suspecte, voire coupable. J'ai pourtant jugé souhaitable de laisser mariner. Non pas pour me délecter du spectacle de la bourgeoisie apeurée, pas davantage pour savourer les contorsions d'une classe politique atomisée et désemparée. Mais d'abord pour mesurer le degré de conscientisation de la communauté active des réseaux sociaux, reflet d'une société si engourdie que seule l'éventualité d'un régime fasciste ramène aux réalités dans lesquelles s'enlisent des millions de gens. Ensuite pour peser la pertinence des arguments des deux camps.

Une argumentation bien souvent baroque, alambiquée, tortueuse et plus proche de l'emphase que de l'analyse. Reconnaissons néanmoins à cette France une remarquable constance dans ses incohérences. D'un côté, on sort l'artillerie lourde de la morale, qu'on roule dans le traumatisant souvenir de 2002 et dans les pages sanglantes des années trente. De l'autre, on renvoie dos à dos le libéralisme et le fascisme. On feint de croire que notre vote pourrait valoir adhésion. Ou que notre abstention pèserait comme une sédition, un bras d'honneur à l' « establishment », pour reprendre les mots du FN version « old school ». Voter ou ne pas voter Macron, être ou ne pas être des affidés, telle n'est pourtant pas la question.

Avant de reposer les termes du dilemme, je voudrais rappeler ce que la famille Le Pen et ses larbins coûte à la vie politique française depuis que les médias ont décidé d'en faire un parti « comme les autres ». Si nous devons à leurs présences au deuxième tour des élections les soubresauts de l'électroencéphalogramme plat de notre vie démocratique, ils servent également d'épouvantail aux partis dominants pour assécher le débat et étouffer les réquisitoires contestataires. Les échanges s'hystérisent systématiquement sur les périls que le FN fait courir à la patrie des droits de l'homme et aux raisons de son enracinement dans le paysage politique. «  La crise-le chômage-l'insécurité », antienne aboyée immuablement par l'alliance politico-éditocratique, jusqu'à décourager tous raisonnements divergents, forme le précipité des experts. Avec, en guise de réponse, toujours le même cérémonial sur les exploits de De Gaulle et l'histoire glorieuse de la résistance française. Aucun poncif sur cette grande nation tolérante et diverse, sur ce pays des lumières, phare de la civilisation occidentale, ne saurait nous être épargnés quand les relents de son passé colonial et collaborationniste exhalent une autre France.

La réalité est pourtant bien moins reluisante. Que s'est il passé depuis 2002 ? Avons nous érigé un mur entre le fascisme et Nous ? Ne vous fatiguez pas, la réponse est dans la question...

Alors, vous qui poussez des cris d'orfraie, vous qui sermonnez les potentiels abstentionnistes, vous qui fustigez l'irresponsabilité des « insoumis », vous qui donnez des leçons de responsabilités, où étiez vous ces quinze dernières années ? Aux côtés de ceux qui s'indignaient des politiques discriminatoires menées indistinctement par tous les gouvernements ? Auprès de ceux qui s'alarmaient des discours stigmatisants sur les musulmans, les chômeurs ou les précaires ? Partagiez vous les luttes contre ce racisme institutionnel qui légitime les violences policières ? Vous êtes vous inquiétés de la libération de la parole raciste ou l'avez vous noyée dans les vapeurs d'alcool ?

La victoire du FN n'est jamais que la défaite d'une collectivité où les citoyens se sont laissés instiller le poison des identités sclérosées. A chaque fois que vous validez l'assignation identitaire, que vous consentez à la désignation de boucs émissaires, que vous colportez des fantasmes qui exposent une communauté ou que vous justifiez des inégalités structurelles et des injustices de classe, à chaque fois que vous méprisez les revendications des racisés en les réduisant à des « discours victimaires », à chacune de ces fois vous engraissez le terreau de l'extrême droite. Et vous autres qui, après les discours de Grenoble et de Dakar, après Zyed et Bouna, après les dérapages xénophobes d'Hortefeux et de Guéant, n'avez pas hésité à soutenir le sarkozysme, et qui, cette fois encore, avez porté vos suffrages sur un candidat discrédité moralement, mais capable de toutes les outrances, posez vous cette élémentaire question : qu'est ce qui vous effraie dans l'ascension du FN ? Vous séchez ? Je vais vous aider. Peut être la crainte qu'il inspire aux marchés ? La menace sur vos intérêts particuliers ? Sur vos revenus, vos placements boursiers, sur la compétitivité de vos entreprises, sur ce confort qui vous tient loin des aberrations économiques d'un système qui vous profite ? Ou êtes vous simplement attachés une tradition familiale qui ne s'accommode du racisme qu'à la sauce « républicaine » ? A force de revoir le même film, nous n'ignorons plus que, sous les habits du citoyen ouvert et tolérant, s'ébroue une minorité de privilégiés et une majorité d'indifférents au sort des plus démunis, des plus fragiles, des éternels esclaves du système, invariablement exclus du partage. Plus grave encore, sous ces mines outragées et ces appels au front républicain prospère une vision étriquée et égoïste des liens sociétaux.

De tout cela, nous ne sommes pas dupes. Nous savons que Macron constitue le triomphe du libéralisme décomplexé, la consécration de l'imposture. Nous savons qu'il représente leur victoire, leur sauveur, leur rempart contre l'intrusion des consciences humanistes, des philosophies dissidentes et, plus prosaïquement, des impératifs de solidarités. Nous savons qu'il demeure quantité d'autres « fronts » à ouvrir pour ressusciter la devise inscrite au fronton de nos écoles. Seulement, je ne peux m'empêcher de trouver équivoque le bombardement anti-Macron que subit mon écran depuis la sanction du premier tour. S'il s’agit de nous alerter sur les périls que feraient courir sa présidence, l'avertissement n'a pas voyagé dans les délais. Depuis que nous nous sommes résignés au « There is no alternative » de la Dame de fer que Fillon et Macron astiquent sur leurs pupitres, des millions de vie témoignent de l'antériorité du fléau. Dès lors, comment interpréter ce soudain déferlement contre l'avorton du système, surtout quand vous vous étiez, jusque là, royalement abstenus d'en sonder les dérives et d'en contester les fondements ? Sinon par le désir conscient ou inconscient de tutoyer le pire...

Quant à certains militants et électeurs de gauche, sincèrement déçus par cette occasion manquée de redistribuer les cartes, je comprends votre frustration, je partage même votre déception et m'associe à votre colère, mais j'avoue éprouver de grandes difficultés à suivre votre logique, ou plutôt vos logiques, tant elles sont protéiformes. La couleuvre est énorme, je vous l'accorde. La fatigue nous gagne, reconnaissons le. Mais être foncièrement de gauche, c'est être ouvert à tous les mouvements du monde, s'associer à toutes les batailles livrées au nom de l'égalité, s'opposer à toutes les formes d'intolérance. Or le FN traine, dans son sillage, la justification de toutes nos luttes. De fait, comment consentir à l'idée que l'abstention marquerait le rejet des injonctions de la caste régnante ou du choix entre totalitarisme économique et fascisme ? Au nom de quelle pureté révolutionnaire, pourrions nous exclure le recours au vote pour faire barrage à l'extrême droite ?

Vous les radicaux, encore impliqués dans la vie politique institutionnelle, dans quels espaces démocratiques mèneriez vous vos combats sous un régime fasciste, dont on ne rappellera jamais assez l'absence de scrupule et d'humanité lorsqu'il s'agit de museler l'opposition? Vous les insoumis, combattants historiques de l'extrême droite, au nom de quelle dignité choisissez vous de battre en retraite ? Elle est là la sève révoltée de la résistance au logiciel libéral ? Dans ce refus pudibond de de congédier, par le scrutin, les héritiers de Pétain ?

Vous les ouvriers, vous les employés, vous les fonctionnaires, vous les précaires, vous les rétifs aux conventions capitalistes, ne vous laissez pas déposséder de votre colère par de sombres calculs stratégiques. Ne cédez pas à l'exaspération. Ne vous ralliez pas aux complotistes. Ne désertez pas le champ des savoirs et remettez vous en à votre discernement. Parce que vous serez les premières victimes d'un régime fasciste, qui lie toujours haine de l'étranger et mépris des couches populaires, vous devez en être les premiers opposants. Parce qu'il est toujours revenu à vos ainés de payer le prix lourd de la liberté et de l'idéal démocratique, vous ne pouvez en dilapider le patrimoine. Ce prix fut toujours celui des blessures indélébiles, des traumatismes intergénérationnels et trop souvent celui du sang. Pensez que, dimanche, il ne vous en coûterait qu'un simple déplacement.

Se soustraire à cet exercice démocratique, aussi imparfait et vicié soit il, c'est renoncer à nouer des solidarités entre toutes les victimes, passées et à venir, des oppressions de toutes couleurs et de toutes obédiences.

Dans ce contexte de délitement des structures politiques traditionnelles, de défiance vis à vis des élites dirigeantes, Voter Macron, ce n'est pas voter pour Macron. C'est brandir un bulletin comme on dresse un drapeau. Voter Macron, c'est se tenir debout face à ce que l'arrogance de ce système libéral a enfanté. Voter Macron, c'est témoigner de l'irréductible présence de ceux qui n'abdiqueront jamais devant la menace. Voter Macron, c'est être fidèle à tous les esprits en lutte contre les idéologies racistes et totalitaires. En saisissant son bulletin, vous porterez une conviction qu'aucun dispositif de communication ne pourra couvrir si vous continuez, après le 7 mai, à la scander à travers les lieux de liberté que vous aurez préservés.

La question n'est pas seulement de savoir si Macron va gagner mais avec qui, comment et pourquoi ? Vous seuls, les amis, détenez la réponse. Et pouvez décider, après le temps du vote, de celui de la révolte.

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