La solidarité ou la jaunisse

Un monde à l'agonie tarde à choisir son camp, oscillant entre aspirations solidaires et tentations fascistes...Dans ces conditions, l'intervention des intellectuels et les appels à la convergence de toutes les luttes sociales semblent salutaires.

« Violence inédite », « climat insurrectionnel », « guerre civile », médias et gouvernants rivalisent de catastrophisme avant le quatrième acte des gilets jaunes. Des prophéties moins destinées à apaiser les tensions qu’à rallier l’opinion publique en s’exonérant de toutes responsabilités devant les drames annoncés.

Chaque intervention de ces cohortes d’éditorialistes-experts-politiques-moralistes fustige les casseurs, les pilleurs et autres factions séditionnistes. Ce vocable entrave habilement une réflexion plus large sur le sens de ces violences et trahit la fébrilité d’une aristocratie subitement gagnée par la peur.

Que croyait donc cette caste de privilégiés ? Que leur position dominante leur assurerait un totem d’immunité éternelle ? Que drogues et alcools plongés dans des cuves de discours xénophobes et stigmatisants anesthésieraient ad vitam aeternam des populations cantonnées au rêves de loteries, allaitées au JT de TF1 et bercées par les vulgarités des Hanouna and co ? Que ces couches de mépris dont ils badigeonnent quotidiennement leurs domestiques formeraient un sédiment indépassable, où seraient définitivement ensevelies toutes velléités de contestation ? Imaginaient-ils sérieusement que la célébration permanente de réussites principalement financières ajoutée au culte de la possession matérielle exalterait perpétuellement le désir de consommation pour maintenir l’indignation au seuil de la servitude ?

Ils croyaient avoir cadenassé la dignité, éteint la colère dans un déluge de divertissements abrutissants et d’artifices aliénants. Ils ont surestimé la capacité des citoyens à trainer leurs boulets d’amertume, à porter le fardeau de la désillusion. Le sursaut des condamnés les rappelle aujourd’hui à une simple vérité : la souffrance a ses limites. Dans ce maelstrom de ressentiments et de colères s’exprime autant la détresse que la frustration. Détresse de ceux qui peinent à offrir à leurs enfants, petits-enfants, une vie décente ; frustration de ceux qui travaillent jusqu’à épuisement sans jamais combler le différentiel qui les sépare du bonheur marchand. Que les artisans, commerçants et auto-entrepreneurs aient constitué le premier bataillon de la contestation ne doit rien au hasard. Ce soulèvement, aux soubassements poujadistes, révèle crûment l’écart entre le bonheur prescrit et le bonheur ressenti. Un écart qui nourrit le sentiment de relégation d’une population qui perçoit désormais clairement que cette société ultra-libérale ne leur a pas réservé de place à son firmament.

Ces cocus du capitalisme ont drainé dans leur sillage une masse jusqu’alors silencieuse, confinée aux cales de l’histoire. Ils surgissent soudainement, bruyamment, avec la ferveur de ceux qui entrevoit la lumière, qui renouent avec l’espérance. Chaque empathie klaxonnée, chaque pouce levé, chaque regard échangé ravive une flamme étouffée, ressuscite la sensation d’exister.

Ce vivre-ensemble, ces formes de solidarité instinctivement réinventées sur les ronds-points, les péages, les axes de circulation, viennent violemment heurter les préceptes d’une société capitaliste qui prospère d’abord sur des ferments individualistes. Symboliquement, l’obstruction à la circulation sonne comme un uppercut à la face de ce monde circulant. Les marchandises, les flux financiers, les biens dématérialisés forment un système d’échanges pour « insiders », pour les gagnants de la mondialisation. Derrières leurs écrans, les perdants contemplent l’arrogance des vainqueurs. Sur ce village planétaire, beaucoup se retrouvent assignés à résidence. Ces injustices les avaient d’abord cloitrés dans leurs résignations ne leur offrant que l’immigré ou l’assisté comme exutoire, mais voilà qu’elles les poussent aujourd’hui à battre le pavé des beaux quartiers, chez les bénéficiaires de la politique macroniste.

Les gilets jaunes ont donc décidé de rompre avec la fatalité. Sans totalement se départir de la facilité intellectuelle qui conduit nombre d’entre eux à chercher chez les plus miséreux la cause de leurs tourments. Entre les inepties de certains leaders complotistes tel les Maxime Nicolle ou Eric Drouet et les militants d’extrême droite comme Christophe Chalençon ou Benjamin Cauchy, ce mouvement baigne dans des discours anti-immigrés (cf. délires sur le pacte de Marrakech) et réactionnaires qui témoignent de sa promiscuité avec l’idéologie d’extrême droite.

Pour ne pas compromettre une chance historique de rappeler que la planète est aussi peuplée d’organismes vivants, dont le genre humain, pour ne pas céder notre patrimoine aux vieux démons de l’Histoire, pour lier urgences sociales et écologiques, ce mouvement a besoin d’être vertébré par des logiques humanistes où la question identitaire évite de se réduire à l’entre-soi mais inspire davantage des réflexions démocratiques sur la réappropriation des territoires et du bien commun.

Aux intellectuels, philosophes, scientifiques, universitaires, artistes, poètes, et autres animateurs de matière grise, d’ouvrir de nouvelles voies de circulation à cette pensée en ébullition. Que les citoyens ne prolongent pas dans leurs attitudes les infamies de ceux qu’ils veulent renverser et encouragent l’agrégation de toutes les composantes sociales. Qu’ils invitent les jeunes, étudiants, fonctionnaires, chômeurs, rsistes, populations des quartiers défavorisés, « indigènes », bref tous ceux qui patientent dans l’antichambre du libéralisme triomphant et demeurent encore à l’ombre de leurs revendications, à quitter leurs habits de boucs émissaires et à converger. Parce qu’on ne peut construire de monde solidaire sur des réflexes d’exclusion.

Et que la France partage avec le reste du monde les raisons de sa colère pour porter un coup fatal à une chimère qui jette sur les routes de la misère et dans les bras du fascisme des pans entiers de notre humanité.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.