La parole politique laboure la campagne

Décryptage d’un type de langage politique, de ses fonctions, de son univers symbolique, de ses embardées démagogiques et de sa puissance d’aliénation, avec Arles comme théâtre.

J’ai connu un monde où la conversation esquivait la politique. Un monde où l’ouverture d’un débat menaçait potentiellement la fluidité alcoolisée des soirées. Un monde où l’expression citoyenne se limitait souvent à la pensée titubante de l’apérophile endurci.

Et Zuckerberg est arrivé. Lui et ses acolytes GAFAMistes ont bâti des autoroutes où viennent désormais s’embouteiller les opinions. Evidemment, pas d’embouteillage sans pollution. En contrepartie, pas de démocratie sans liberté d’expression. Nous voici donc rendu au carrefour de la politique.

Si la logorrhée populaire ne requiert pas d’ordonnance et se heurte essentiellement à des restrictions législatives, celle du personnel politique repose sur un ensemble de prescriptions symboliques et de protocoles linguistiques bien établis.

La politique flirte constamment avec l’inconscient et nous pourrions paraphraser Lacan en soutenant qu’elle est structurée par le langage, par une multitude de signifiants chargés de la mettre en mouvement.

La parole politique est d’abord puissamment performative, au sens où elle engendre une réalité, déclenche une action. Si le Président de la République déclare la guerre à la Chine, nos soldats chausseront immédiatement leurs bottes de sept lieues. Pas de panique, c’est un exemple. Et ça marche aussi avec l’ouverture des bars.

Le langage est donc l’arme absolue, celle qui soumet le citoyen-électeur. Par le langage s’opère la captation, la séduction et, in fine, l’aliénation. Dans le cadre d’une campagne électorale, il s’ajuste au contexte et se voit donc confier des missions bien spécifiques, matérialisées par la parole des candidats. Parmi les multiples dimensions où cette parole se déploie, nous en distinguerons trois : l’interprétative, la spéculative et la mythique ou fantasmatique.

Pour illustrer notre propos, descendons dans l’arène arlésienne, lieu propice à l’observation d’un cas d’école. Celui d’un candidat de droite « sans étiquette » qui exhibe les attributs de sa notoriété : relations, réseaux, influence. Patrick de Carolis, ex-président de France télévision, dont l’heure de gloire s’étendit jusqu’à la compagnie de Bygmalion dans les prétoires, se présente comme le candidat de la « rupture ». Celui qui a été nourri, élevé et choyé par le système promet de le démolir. Fêtons le tube de l’été, entonné à chaque élection. Sarkozy, Trump et Macron connaissent bien la chanson.

Ce natif d’Arles revient donc en majesté dans sa ville romaine, celle qu’il aime de tout son cœur au point de lui sacrifier une retraite dorée, après une courte parenthèse d’un demi-siècle. Mais Patrick, passé d’un orteil à côté d’une carrière de danseur, est sensible, très sensible. Il chancelle et gémit à la vue de son amour d’enfance honteusement abandonné à une « insécurité rampante ». Alors, prenant son chéquier à deux mains, il vole au secours de sa cité pour la débarrasser des « herbes folles » et mettre fin à 19 ans, 3 mois, 3 jours et 21 heures d’immobilisme. Autant être précis.

Le caractère ironique de ce préambule n’aura échappé ni au lecteur ni à monsieur De Carolis dont la grande culture ne saurait être dépourvue d’humour. Cela dit, à chacun ses interprétations…

  • La fonction interprétative

Tout discours relève, par essence, du registre interprétatif. Le langage constitue le filtre par lequel l’individu se représente le réel. La réalité ainsi engendrée irrigue les représentations individuelles et collectives. Il y a donc, à côté de sa part manifeste, un implicite du langage.

Le gris-gris de l’insécurité

La droite a progressivement imposé l’insécurité comme thème central des campagnes locales et nationales. Par méconnaissance ou lâcheté politique, la gauche s’est enlisée dans son sillage. Le sujet mérite pourtant assurément mieux que ce bourbier. Un simple détour par la rationalité obligerait notamment à concéder qu’elle relève d’un enchevêtrement de facteurs économiques et sociaux difficilement réductibles à l’action communale. Un constat nullement incompatible avec l’obligation d’engagement des élus locaux, appelés à déployer les outils existants pour contribuer à la paix publique.

Derrière la surenchère démagogique où s’agrègent l’armement de la police municipale, la vidéosurveillance et les brigades canines, on discerne clairement que la volonté d’hystériser ce sujet l’emporte sur la nécessité de concevoir une analyse objective, indispensable prérequis à l’élaboration de dispositifs cohérents. De nombreuses recherches invitent évidemment à considérer une autre approche que la grossière réplication d’une police nationale. Le sociologue Laurent Mucchielli nous alerte sur les risques inhérents à ces mécaniques sécuritaires : « Préférer le déploiement d’agents municipaux armés à une police de proximité entraine nos institutions dans un cercle vicieux, dans une entreprise belliqueuse qui fragilise le personnel municipal en élargissant le périmètre de ses missions et en le sursollicitant, notamment la nuit. Les responsabilités se déchargent alors en cascade de la police nationale à la police municipale, de la police municipale aux ASVP (Agent de Sécurité de la Voie Publique). »

Et de poursuivre : « Dans la lutte contre les phénomènes de délinquance, le maire dispose d’un outil beaucoup plus efficace avec le CLSPD dont il assure la coordination. Un outil qui permet de mobiliser les institutions locales et étatiques pour aborder la nébuleuse de problématiques qui gravitent autour de la délinquance : la santé, les addictions, l’éducation, la formation, l’emploi, le suivi social. ». En effet, toutes les études convergent : aucune réponse efficace sans un traitement global et transversal.

Sans mettre en cause la sincérité des candidats, cette négligence des données quantitatives et qualitatives produites par les chercheurs ne nous encourage pas à exclure totalement un calcul stratégique. Les populistes jugent toujours plus fructueux de titiller les instincts réactionnaires que de mobiliser les intelligences, et savent que le citoyen apeuré trouvera plus volontiers refuge dans un discours sédatif que dans un argumentaire rigoureux. Peu importe la taille de la ficelle et son ressort incantatoire, les électeurs chérissent la figure paternaliste et protectrice, loin des préoccupations sur la compétence ou l’intégrité des candidats.

  • La fonction spéculative

La parole politique se révèle également très friande de théories fumeuses dont l’hypothèse de départ importe moins que sa surface d’étayage. Une technique familière à Patrick De Carolis. Arrêtons-nous sur une de ses marottes préférées.

Le fils spirituel

Cette formule vise à contester à son adversaire toute autonomie de pensée et à le charger du fardeau de son prédécesseur. Nicolas Koukas a accompagné Hervé Schiavetti, « son mentor », pendant les 19 années de son mandat. Tout à son désir d’instruire le procès de son concurrent, Patrick de Carolis s’applique à le confondre avec le maire sortant, posant ainsi les bases d’une théorie selon laquelle Nicolas Koukas dirigeait la ville, prélude à une conclusion imparable, répétée à l’envi : 100% responsable, 100% coupable. De quoi ? De tout : des herbes qui poussent et qui ne poussent pas, de la fiente des pigeons, des voitures qui polluent et manquent de place, des vols à l’arraché et de la délinquance décomplexée. Bref les arlésiens l’auront compris, si Bill Gates et Ellon Musk ne se sont pas implantés à Arles, c’est parce que Koukas a failli. En matière de spéculation, l’Oscar, que dis-je, le César est mérité.

De fait, De Carolis semble entretenir un rapport très distant avec la vérité. Il lui préfère les insinuations comme celle qui fusionne Koukas et Schiavetti dans une seule et même conception de la société. Depuis ce postulat germent toutes sortes d’extrapolations, nutriments fertiles du discrédit. En amoureux autoproclamé de la culture, Patrick ne devrait pourtant pas ignorer que les parentés politiques ne condamnent personne à l’enfermement idéologique, surtout quand apparaissent des signes évidents de changement. Mais perçoit il que cette propension à l’assignation porte souvent la marque de l’intolérance ?

  • La fonction mythique et fantasmatique

Dans sa mission de communication première, le langage nomme et ordonne le réel. Ce mode opératoire se charge de forger une réalité partagée, soubassement de la vie en communauté. La longue marche de l’humanité a cependant fécondé des mondes très différents, induisant des rapports sociaux particuliers. Ce dont tire allègrement profit la parole politique en ciblant des catégories d’électeurs. Là encore, Patrick de Carolis laisse entrevoir un incroyable talent.

Le « Grand Arles »

Le rêve de grandeur se partage assez banalement entre hommes et femmes de toutes obédiences. Il est associé à un désir de puissance dont on pourra aisément retrouver les traces chez nombre de leaders politiques. Mais cette inclination sort de la normalité lorsqu’elle tourne à l’obsession et colonise l’imaginaire.

L’épithète « Grand », accolé à un territoire, se conjugue généralement à une volonté d’expansion, via l’annexion, tel le « lebensraum » dont on garde un souvenir ému. Plus modestement, le « Grand Arles » pourrait désigner la plus vaste commune de l’hexagone. Seulement, cette expression prend un tout autre sens dans le slogan du candidat qui s’apprête à écrire une nouvelle page glorieuse de la cité arlésienne. Elle convoque l’histoire antique, d’Arles la Romaine, rassemblée par cette formule carolisienne : « Arles est de retour ».

Arles était donc partie. Les arlésiens erraient dans un no man’s land. A moins que ce ne soit l’empereur qui soit de retour. César est revenu, il a vu, il aura bientôt vaincu. Elle est là la grandeur fantasmée par Patrick de Carolis. Incarnée par la vision thaumaturgique d’un homme qui ressuscite l’époque glorieuse de sa cité. Les citoyens raffolent des contes épiques qui finissent en distribution gratuite de copieuses louches de narcissisme et, manifestement, Patrick le sait.

Nous pourrions multiplier les exemples de reconfiguration du monde par le langage. De cette capacité à enfanter des univers de représentations ont jailli de prodigieuses potentialités. Des systèmes ont été créés et renversés par le langage. Mais dans sa version la plus subjective, la parole, il peut aussi accoucher de bouffées délirantes d’egos hypertrophiés qui font vaciller nos réalités communes. Patrick de Carolis a édifié une forteresse d’images dont il est le souverain. Il gouverne un monde imaginaire où la pensée magique liquidera la délinquance, dupliquera la Silicon Valley, créera des emplois, bref ramènera la « prospérité ».

Au charme des fièvres électorales imprégnées de discours lyriques et chimériques, mâtinées de promesses de gloire et de puissance, succèdent toujours des vagues d’amertume et de colère.

 

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