LES TRAVAILLEURS DES PLATEFORMES SE REBIFFENT

Mon article sur les travailleurs uberisés (je préfère l'expression plateformisés pour embrasser tous les métiers existants, voire ceux à venir) paru dans le journal de Solidaires Ile-de-France de cet été 2019.

- De quoi parlons-nous ?

D'un capitalisme de plateformes qui se développe depuis les années 2010 dans des domaines aussi variés que les transports (Uber), le tourisme (City Wonders), les services à la personne ou la livraison de repas et d'objets (l'anglais Deliveroo, leader sur ce marché, mais aussi l'allemand Foodora, l'espagnol Glovo, l’américain UberEats ou le français Stuart, une filiale de la Poste). 

A travers le recours systématique au statut d'auto-entrepreneur pour les travailleurs de ces plateformes, elles nient non seulement le lien de subordination, constitutif de l'existence d'une relation de travail, en se contentant de mettre en relation l'offre et la demande tout en prélevant leur dîme au passage mais s’affranchissent aussi des droits liés à la protection sociale et à la représentation collective des travailleurs, chacun d'entre eux étant censé être indépendant.

Le syndicat SUD Commerces et Services a lui ouvert dès janvier 2017 ses statuts aux travailleurs des plateformes, leur permettant ainsi d'adhérer et d'intervenir à leurs côtés dans une optique de développement de leurs droits plus que dans la négation du salariat qui les caractérise et dont le libre-choix des horaires ne leur est pas indifférente. Il est aussi reconnu comme un interlocuteur par Deliveroo et le député En Marche en charge de ce sujet.

- Une courte histoire des luttes chez les livreurs en France :

La prise de conscience s'est faite en août 2016 lors de la faillite de la plateforme belge Take Eat Easy qui a laissé sur la paille des centaines de livreurs dont le revenu tiré de leur travail n'était pas garanti par l'AGS faute d'être considéré comme salarié. Elle a entraîné l'apparition début 2017 des premiers collectifs de livreurs, en région parisienne (le Collectif des Livreurs Autonomes de Paris) ou en régions (le Syndicat des Coursiers à Vélo de la Gironde, affilié lui à la CGT). 

En août 2017, l'instauration par Deliveroo de la tarification à la course et non plus à l'heure a donné lieu aux premières grèves et à deux manifestations au plan national, en régions (à Bordeaux, Lyon et Nantes) ainsi qu'à Paris, ce qui oblige la direction, face à l'emballement médiatique sur le sort réservé à ces canuts du 21ème siècle, à recevoir à plusieurs reprises une délégation de livreurs, accompagnée de la CGT et de SUD.

Enfin, en octobre 2018, c'est la mise en place de la facturation au kilomètre qui entraîne des protestations encore plus fortes que l'année précédente, cette fois-ci dans toute la France. A Paris, les bureaux de la compagnie sont ciblés à deux reprises puis sa cuisine centrale à Saint Ouen.

- Quelles perspectives ?

Il est nécessaire de renforcer les liens entre les livreurs et le mouvement syndical pour imposer, par le fait ou par le droit, aux employeurs une représentation collective à même de permettre de négocier sur les revendications qu'ils portent, en particulier la question du tarif et des conditions de rupture de la relation contractuelle. Suite à une rencontre organisée à Bruxelles en octobre 2018, ils commencent aussi à s'organiser au plan international (la prochaine est prévue à Paris cette année).

Depuis, la Cour de cassation, dans un arrêt fort commenté, a mis en garde les plateformes sur leurs pratiques et pèse ainsi sur les choix du législateur : après s'être fait retoquer par le Conseil constitutionnel, les amendements de LREM et du gouvernement visant à mettre en place des chartes sociales facultatives et unilatérales en contrepartie d'une plus grande sécurisation de leurs pratiques, ont été de nouveau adoptés le 7 juin dernier via la Loi d'Orientation sur les Mobilités, une démarche qui ne règle rien sur le fond.

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