5 DÉCEMBRE : UN DÉBUT PROMETTEUR

Appelée en septembre dernier par la RATP puis la SNCF et ensuite reprise par plusieurs centrales syndicales et secteurs professionnels opposés au projet de retraite à points Macron-Delevoye, la journée de grève et de manifestation de jeudi dernier a dépassé toutes les espérances.

Elle instaure un rapport de force vis-à-vis du gouvernement, qu’il importe de conforter et d’étendre ainsi que d'une colère sociale qui va au-delà du simple rejet de cette réforme.

Sire, c'est une manifestation ? Non, c'est une grève !

Là où le 17 novembre 2018 avait marqué l’irruption des gilets jaunes soit la partie de notre classe sociale la plus précarisée et invisibilisée dans la représentation des conflits sociaux (ouvriers révoltés face à l’usine qui ferme, infirmières en lutte pour plus de moyens ou cheminots en grève pour la défense de leur statut), le 5 décembre 2019 a remis au premier plan ce qui demeure de classe ouvrière traditionnelle et sa puissance.

Il faut aussi reconnaître aux gilets jaunes, par la radicalité et la longueur de leur mobilisation qui a obligé Macron à reculer, d’avoir conforté les militants syndicaux, pour qui la lutte des classes n’est pas un gros mot, dans une démarche qui rompe avec les échecs accumulés depuis des années au plan interprofessionnel, en dépit de mobilisations importantes depuis 2016 avec d’abord la lutte contre la loi El Khomri et d’un nombre record de grèves, souvent longues (nettoyage, la Poste ou la SNCF).

La grève est là et est partie pour durer : ça n’est plus juste la circulation de la production qui est entravée épisodiquement sur les routes comme sur les artères marchandes, c’est la production elle-même ainsi que les producteurs et les consommateurs, au travers d’un blocage record des transports, qui est atteinte et en continu. Quant à l’exploitation médiatique et gouvernementale des violences, elle passe au second plan quand le plus grand nombre est au rendez-vous.

Des syndicats remis en selle

Même si il n’a fait que reprendre et amplifier l’appel de bases syndicales à ce qui était bien une journée de grève générale, une partie du mouvement syndical, à commencer par la CGT, qui est non seulement passé à côté de la mobilisation des gilets jaunes mais l’avait même dénigré, à l’exception notable de Solidaires, a repris la main.

La fébrilité du gouvernement ne doit cependant pas tromper : il est prêt à reporter les effets de sa réforme dans le temps et à concéder des aménagements pour les professions les plus mobilisées pour en sauver l’essentiel, tout en s’appuyant sur l’assentiment de Laurent Berger. Pour contrecarrer la manœuvre, la journée du mardi 10 décembre se doit d’être encore plus puissante que la précédente et permettre à de nouveaux secteurs de rentrer dans la lutte alors que ça ou là, de nombreuses entreprises du privé sont d’ores et déjà en grève, y compris sur la base de revendications qui leur sont propres.

Extrême diversité = mobilisations décuplées

La grève et les manifestations n’ont pas seulement rassemblées des cheminots, des traminots, des professeurs, des hospitaliers et des ouvriers du pétrole, qui ont peu ou prou reconduits le mouvement, mais aussi des pompiers, des avocats, des métallurgistes, des employés de la grande distribution, du personnel associatif, des livreurs de Deliveroo, des travailleurs du jeu vidéo etc. Des équipes de la CFDT, de la CFTC et de l’UNSA y ont aussi participé, tout comme la CGC en tant que telle, et la mobilisation, en dépit de son caractère contraignant, est soutenue par l’opinion à l’instar de celle des gilets jaunes.

Les manifestations ce samedi, qui mêlaient souvent gilets jaunes et salariés mobilisés, ont-elles loin d’avoir été négligeables et doivent aider à la mise en place de cadres de mobilisations locaux, qui doivent ensuite se coordonner pour devenir la direction de la grève et ne pas s’en laisser déposséder. Comme l’a dit le Préfet de Police Grimaud en 1968, la police peut mettre à bas des barricades et disperser des manifestants mais elle ne peut pas défaire des piquets de grève et forcer à la reprise du travail dans les entreprises occupées : là est la force de la grève et ce qui a manqué l’hiver dernier pour faire chuter Macron et son monde !

Impressions parisiennes

Je fais ici un focus sur la manifestation parisienne de jeudi à laquelle j’ai participé avec une dizaine de camarades : après avoir traversé un Paris aussi calme qu’un dimanche, nous nous sommes retrouvés à 14 h à l’église Saint Laurent. Le cortège massif, dont la composition allait bien au-delà des seuls militants syndicaux (nous avons même croisé une équipe entière de la CFDT d’une entreprise d’informatique et des livreurs de Deliveroo participaient aussi à la manifestation), ne décollant toujours pas après l’heure officielle de départ, nous nous sommes portés vers 15 h à son début à République au moment où les affrontements avec les forces de l’ordre débutaient.

Suite à l’incendie, aux volutes impressionnantes, d’une remorque de chantier devant la Bourse du travail et après que le cortège de tête ai réussi à passer le bouchon policier de la place, la foule a reflué vers le cortège syndical qui s’étalait jusque Barbés : ce n’est que vers 17 h et alors que la nuit tombait que ce dernier s’est ébranlé. Celui de Solidaires, placé juste après le carré de tête ce qui lui a donné une grande visibilité, a connu une affluence record - il faut selon moi remonter à la précédente mobilisation de 2010 pour retrouver de même - et un dynamisme certain.

A noter le rôle essentiel du service d’ordre, en particulier quand nous sommes arrivés au terme de la manifestation à Nation, plongée dans les gaz : la police n’a pas hésité à nous envoyer des lacrymos puis des grenades détonantes sur la première ligne avant de vouloir nous empêcher de sortir de la place en même temps que les camions. La réussite de la manifestation parisienne est d’autant plus remarquable qu’entre les transports inaccessibles ou  presque, le froid, l’attente, l’arrivée de la nuit et la répression, le nombre, qui fait la force, était au rendez-vous !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.