D’UNE FIÈVRE JAUNE À UNE COLÈRE ROUGE

Les lignes qui suivent sont une contribution, suite au mouvement des gilets jaunes, en cours depuis novembre 2018, au débat du Comité National de Solidaires qui s'est tenu le 9 janvier dernier et, plus largement, sur la responsabilité du mouvement syndical dans la période.

« Les pensées qui mènent le monde viennent sur des pattes de colombes. » Frédéric Nietzsche

 

Une colère qui vient de loin et qui s’étend

Quel observateur aurait pu prédire l’éclatement d’une révolte populaire, d’une ampleur inégalée depuis Mai 68, à l’approche des fêtes de fin d’année là où rien ne semblait arrêter Macron ? Pourtant, sa « toute-puissance », qui reposait plus sur l’inconséquence de son opposition, syndicale comme politique, n’effaçait pas les circonstances tronquées de son élection ainsi que sa base sociale réduite ; sa chute était largement amorcée, d’abord par la clairvoyance accrue de l’opinion vis-à-vis de sa politique puis par l’affaire Benalla.

Cette rupture, elle travaille déjà différents secteurs de la société depuis la mobilisation contre la première loi Travail de 2016 :

- dans la jeunesse ou plutôt les jeunesses, que ce soit celle de Nuit Debout ou lycéenne dernièrement,

- dans les quartiers populaires, avec les émeutes de 2017 suite à l’affaire Théo et le fait qu’ils aient pris la tête de la manifestation parisienne « Marée populaire » le 26 mai 2018,

- dans le monde du travail, au travers de la constitution dès 2017 du Front social et de la longue grève SNCF de l’an dernier, en dépit de la stratégie perdante de la fédération CGT des cheminot-es,

- chez les retraité-es, dont un grand nombre sont gilets jaunes, avec des manifestations fournies suite à l’augmentation de la CSG,

- chez les femmes, avec le relatif succès de la grève des femmes du 8 mars 2018 et l’explosion planétaire du mouvement #MeToo,

- dans les ZAD, avec Notre-Dame-des-Landes, première preuve que la détermination peut mettre en échec le gouvernement, et à Bure en dépit d’une répression policière délirante.

Ces mobilisations présentent également des traits similaires :

- une libération inédite de la parole,

- une critique acerbe des médias,

- une utilisation experte des réseaux sociaux dont les pétitions en ligne,

- le refus marqué de la verticalité,

- une appétence pour les méthodes issues de la lutte des classes.

Un rapport assumé à la violence

La mobilisation des gilets jaunes se caractérise, outre son aspect auto-organisé, par :

- l’occupation permanente ou régulière d’axes routiers ainsi que de zones industrielles et commerciales, parfois en lien avec les salarié-es des entreprises concernées (toute chose que le mouvement syndical a fait en 2010 et en 2016, la grève en plus),

- l’organisation de manifestations non autorisées dans des lieux inhabituels (on est bien loin de nos rituels défilés syndicaux et plus encore de la manifestation en rond du 24 mai 2016 à Bastille).

 Ces actions ont occasionné des pertes économiques importantes (il est question de 2 milliards pour le seul secteur du commerce) qui ont contribué au rapport de force à l’encontre du pouvoir.

 Mais aussi :

- des affrontements de grande ampleur avec les forces de l’ordre, en dépit d’un déploiement et d’un niveau de répression inouïs,

- le saccage de symboles du capitalisme, dont les banques et les multinationales qui se soustraient à l’impôt.

Sur ces deux derniers points, on retrouve la dynamique du cortège de tête, née en 2016 et dans laquelle des militant-es syndicaux se reconnaissant. Ce qui est remarquable, c’est le plus souvent Monsieur et Madame Tout-le-Monde qui sont à la manœuvre ˗ le profil des interpellé-es suite aux manifestations parisiennes est à cet égard instructif ˗ ce qui explique le fait que le mouvement reste majoritairement populaire en dépit de ses excès.

On peut en conclure que la conflictualité s’exerçant plus difficilement dans les entreprises bien qu’on observe un regain en leur sein, elle se déplace dans la rue pour devenir une grève sociale où tous ceux et celles qui sont privés de l’exercice de ce droit, tels les salarié-es des TPE et des PME comme les retraité-es, peuvent exprimer leur révolte. Et, plus que le nombre de participant-es, c’est aussi le degré d’engagement qui fait la différence (souvenons-nous des millions de manifestant-es de 2010 et de 2016 qui n’ont pas fait fléchir les dirigeant-es de l’époque).

La flèche est lancée

Macron n’a lâché sur la taxe carbone puis quelques mesures sociales, accompagnés d’un acte de contrition et de la promesse de changer de pratique politique, que dans le cadre d’un repli tactique comme le montre la teneur de ses vœux. Sa dynamique a bel et bien été brisée, ce qui rend épineuse la poursuite des contre-réformes, met à mal son autorité au sein de son camp et au service des classes dirigeantes qui se sont senties physiquement menacées.

Le mouvement syndical est lui non seulement resté en marge de cette agitation, qui va perdurer, mais ses principaux dirigeant-es sont même venus au secours du pouvoir qui vacillait. Sous peine de se discréditer davantage, il doit :

  • à court terme, impulser des grèves, en particulier sur la question des salaires, pour que l’esprit des gilets jaunes rentre dans les entreprises et les services : la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat et des augmentations de salaire pour tous et toutes, idem pour tous les fonctionnaires et pas seulement pour les policier-es !
  • à moyen terme, appuyer la constitution d’assemblées populaires locales (un appel des gilets jaunes de Commercy a été lancé en ce sens) : ça n’est pas par la voie d’un grand débat avec ceux qui sont à l’origine des problèmes,d’un retour aux urnes, ni même du Référendum d’Initiative Citoyenne, que les revendications d’un meilleur partage des richesses qu’ils portent seront satisfaites. Au contraire, le gouvernement est prêt à le reprendre à son compte pour se relégitimer (pour ou contre un régime unique de retraite par exemple) tout en incitant à la constitution d’une liste gilets jaunes aux élections européennes.

En tant que syndicalistes, nous n’avons pas à être prudes quand les cabanes sur les ronds-points deviennent des lieux de sociabilité tout comme nos bourses du travail devraient l’être, face à l’action directe des travailleurs/euses, à une parole ouvrière ou à la place donnée aux femmes dans la conduite du mouvement. Mieux, en tant que force organisée, nous avons aussi à apporter notre expérience de lutte contre la répression.

  • à long terme, organiser le monde du travail tel qu’il est : la composition sociologique des gilets jaunes met cruellement en lumière le fait que le syndicalisme n’organise plus que les travailleurs/euses à statut (transports, énergie, industrie, fonctionnaires ou encadrement), quitte à virer au corporatisme, et, depuis quelques années, les plus précaires d’entre eux, en particulier de par le volontarisme de la CGT, de la CNT et de SUD (travailleurs sans-papiers, nettoyage, restauration rapide etc.).

Il faut s’adresser au cœur du salariat, éloigné des grands centres urbains,qui se situe désormais dans les plus petites entreprises, chez les intérimaires, le personnel médico-social ou la petite fonction publique mais aussi la montée en puissance des auto-entrepreneurs/euses, ce qui passe par un renforcement de la présence syndicale au plan local et le redéploiement des moyens humains et financiers sur le terrain.

 

PS : l’acte VIII des gilets jaunes ce samedi a non seulement été marqué par une remobilisation importante, en particulier en régions, mais aussi une volonté de rendre coup pour coup en réponse aux agissements du pouvoir tels que l’évacuation des ronds-points, l’arrestation arbitraire d’une figure du mouvement, des interdictions de manifester comme de port de matériel de protection ou les provocations langagières du porte-parole du gouvernement, qui s’est retrouvé victime d’une prophétie autoréalisatrice.

Non seulement la mobilisation, qui reste soutenue majoritairement par l’opinion et plus encore les revendications qu’elle porte, va durer mais s’étendre avec la fin des vacances scolaires. Aussi, il est de la responsabilité de Solidaires, ce qui a été fait, d’appeler à participer, avec ou sans gilet, à l’acte IX prévu samedi 12 janvier prochain mais également à la grève de sorte de couvrir tous ceux et celles qui travaillent ce jour-là.

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