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Billet de blog 2 déc. 2010

Vive Cantona ! Vive la révolution !

Je dois en convenir : je ne suis pas expert en football et n'ai aucune qualité pour juger du talent qu'avait, du temps où il jouait, Eric Cantona. Mais je dois avouer qu'en économie, il ne manque pas de compétences ou en tout cas pas de bon sens.

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Je dois en convenir : je ne suis pas expert en football et n'ai aucune qualité pour juger du talent qu'avait, du temps où il jouait, Eric Cantona. Mais je dois avouer qu'en économie, il ne manque pas de compétences ou en tout cas pas de bon sens. Car sa sortie sur les banques, qui enflamme Internet et alimente un formidable buzz, a au moins le mérite de mettre les pieds dans le plat et de montrer du doigt certains des responsables de la crise historique que nous vivons aujourd'hui. Et de révéler au passage bien des hypocrisies.

Son éructation contre les banques se présente sous la forme d'une conversation de café. Sans plus de prétention. Interrogé par Presse Océan, le 8 octobre (vidéo ci-dessus), l'ancien joueur vedette de Manchester United, affirme que désormais « la révolution se fait par les banques. » « Au lieu d'aller dans les rues tu vas à la banque de ton village et tu retires ton argent. »

Il n'en a pas fallu plus pour que tout s'enflamme. Sur Internet, les appels se sont aussitôt multipliés, notamment au travers du réseau social Facebook, pour inviter les épargnants à venir le 7 décembre au guichet de leurs banques pour retirer leurs économies. Et, en réaction, Eric Cantona a été moqué de toutes parts, journalistes, financiers, et jusqu'à Christine Lagarde qui l'a invité à ne pas parler des sujets qu'il ne connaissait pas.

Dans ce déchaînement de critiques, tout y est passé. On a reproché à l'ex-footballeur d'avoir sûrement dans le passé, lui aussi, amassé un joli petit magot et de l'avoir fait prospérer, sur les conseils assurément de financiers avisés. On lui a aussi reproché de n'y rien connaître en économie et de prodiguer des conseils stupides, propices à creuser la crise plutôt qu'à l'endiguer. On aurait pu aussi lui faire grief - mais ses détracteurs n'y ont guère songé - de traiter un peu à la légère ces millions de manifestants qui, dans toute l'Europe et aussi en France, ont dit ces derniers mois leur colère contre l'injustice des plans d'austérité ou des plans de réforme des retraites.

Que mon talentueux confrère de France Info, Emmanuel Kessler, ne m'en veuille pas si je le cite - et le brocarde amicalement au passage -, mais c'est lui, qui a exprimé le plus nettement cette critique dans sa chronique jeudi 2 décembre, en reprochant à Eric Cantona son manichéisme: « La réalité n'est pas « tout blanc/tout noir ». Car les banques, c'est aussi, on le sait, le poumon de l'économie : le crédit pour acheter sa voiture, sa maison, pour aider une PME. Quand justement tout le monde retire son argent en même temps, c'est là que la crise devient incontrôlable. C'était le cas en 1929. On a eu très peur aussi en 2008, quand en Angleterre, on a vu des queues devant la banque Northern Rock, finalement nationalisée. Alors les Etats interviennent, et ce sont finalement les contribuables qui paient l'addition. Retour à la case départ. Les banques, on peut ne pas les aimer, mais il vaut mieux les sauver que les couler. Carton rouge pour Cantona ! »

Alors qu'en fait, ce n'est évidemment pas cela qui est en jeu, avec la sortie de Cantona. Si elle a pris une aussi grande importance, si elle est devenue aussi populaire, c'est qu'elle agit comme un formidable révélateur de la colère que beaucoup de populations ressentent contre les banques, contre le rôle qu'elles ont joué dans la crise récente, contre la protection dont elles ont bénéficié de la part des pouvoirs publics. De la colère contre un monde qui est devenu fou à cause de la dérégulation de la finance.

De la crise des subprimes aux Etats-Unis jusqu'à la crise immobilière en Espagne, ou à l'effondrement de la Grèce et pour finir jusqu'à la crise irlandaise, les citoyens de nombreux pays peuvent avoir légitimement le sentiment qu'ils paient, au travers de très graves plans d'austérité, les conséquences de formidables dérèglements, dont la finance en général et les banques en particulier sont responsables, mais pas eux.

Pour ne parler que de la France, au plus fort de la crise, le gouvernement a mobilisé en urgence près de 40 milliards d'euros au profit des banques, la moitié en fonds propres, la moitié en liquidité, quasiment sans la moindre contrepartie ni le moindre engagement. Mais pour les ménages, il n'a pas eu les mêmes sollicitudes et n'a rien fait ou presque pour soutenir la demande. Ce qui peut légitimement attiser la colère.

C'est même plus grave que cela ! Si l'on regarde ce qui se passe avec le Livret A, qui est le placement favori des Français (il y a près de 50 millions de livrets), le gouvernement est en train d'organiser un véritable hold-up au profit des banques. Jusqu'à 2008, le système de collecte avait un but social : distribué par les Caisses d'épargne et la Poste, le Livret A permettait de collecter des fonds qui étaient centralisés à la Caisse des dépôts et servaient ensuite à financer l'économie.

Or, depuis, le gouvernement a cédé au lobby des banques et a banalisé la distribution du Livret A. En contrepartie de quoi, il était prévu que les banques privées continueraient de centraliser 70% de la collecte à la Caisse des dépôts pour financer le logement social, et qu'avec le solde de la collecte, les banques privées pourraient faire des prêts aux entreprises. Or, la dernière enquête que je viens d'écrire sur le sujet (Logement social: le décret de tous les dangers) montre que cela été un marché de dupes : les banques privées ont bien mis la main sur le Livret A qu'elles convoitaient, mais le gouvernement envisage désormais de centraliser moins d'argent que prévu à la Caisse des dépôts - au risque d'étrangler le logement social -, et les banques n'utilisent pas le trop perçu pour financer l'économie, contrairement à leurs engagements.

Alors, disons-le sans détour : bourru comme il est, loin des convenances des salons parisiens et des palais de la République, Eric Cantona a parlé juste. Jusqu'à user d'un mot qui fait peur à tout ce petit monde d'entente et de connivence : « la révolution » !

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