France Télévisions : l’inadmissible silence de l’Elysée

Combien de temps encore la présidence de la République pourra-t-elle garder le silence face à ce qui présente désormais toutes les caractéristiques d'un véritable scandale d'Etat ? Si l'on veut bien y réfléchir, c'est maintenant la question principale que soulève la privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions.
Combien de temps encore la présidence de la République pourra-t-elle garder le silence face à ce qui présente désormais toutes les caractéristiques d'un véritable scandale d'Etat ? Si l'on veut bien y réfléchir, c'est maintenant la question principale que soulève la privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions.

Car désormais, les faits sont établis. Et qu'il me soit immodestement permis de le dire : les enquêtes de Mediapart (on en retrouvera les différents volets dans l'onglet « prolonger » du dernier article) y ont grandement contribué. Nous savons ainsi que Alain Minc est le conseiller du président de la République et qu'il s'est tout particulièrement impliqué dans le dossier de France Télévisions. Nous savons aussi que dans le même temps le même Alain Minc est le conseil depuis 2001 de celui qui a été choisi comme acquéreur, Stéphane Courbit ; qu'il a reçu de lui en janvier 2008 un plan d'actions gratuites, équivalent à 3% du capital de sa holding, Financière Lov, soit une fortune difficile à évaluer mais qui se chiffre au moins à plusieurs millions d'euros ; qu'il a obtenu de cette même société un contrat de travail et une fonction, sans doute celle de Directeur de la stratégie.

En clair, cette privatisation d'un bien public est marquée par un très grave conflit d'intérêt puisque ledit Alain Minc a conseillé le vendeur qu'est l'Etat -en la personne de son plus haut représentant, le chef de l'Etat lui-même- et a conseillé aussi l'acquéreur, Stéphane Courbit, tout en étant financièrement intéressé à la prospérité de son groupe.

Or, si les faits sont donc maintenant établis, aucune des parties prenantes de ce dossier ne veut les regarder en face ni convenir de la vérité.

Cette partie de cache-cache, c'est Alain Minc qui l'a, le premier, commencée. Alors que je lui ai proposé, avant chaque volet de mon enquête, à mesure que j'avançais, que nous nous parlions, je n'ai obtenu de lui qu'un seule réaction, par mail. C'était le 27 novembre dernier et c'était dit pour m'induire en erreur: « Ne vous en déplaise, et même si je suis effectivement très proche de Stéphane Courbit, je me suis naturellement bien gardé d'avoir la moindre fonction de conseil pour cette opération. Je suis tout de même assez malin et intelligent pour rester à distance dans ce genre d'affaires, quand les intérêts patrimoniaux de l'Etat sont en jeu. Désolé ! Vous ne me prendrez jamais en défaut sur ce point. Donc, sachez-le : je ne suis pas sous contrat avec Stéphane Courbit. Je n'ai pas touché et ne toucherai donc pas un euro de lui dans cette affaire. ». Et ensuite, quand j'ai progressivement découvert la réalité de la relation d'affaires entre Stéphane Courbit et Alain Minc, ce dernier n'a plus voulu me parler.

Stéphane Courbit, lui, m'en a dit un peu plus. Quand dans un premier temps, j'ai cru que Financière Lov avait octroyé des stock-options à Alain Minc, il m'a fait le 20 janvier cette réponse : Alain Minc « ne dispose d'aucune stock option Financière Lov et n'a jamais touché d'honoraires. Toutefois, Stéphane Courbit n'a jamais nié qu'Alain Minc est un ami, qu'Alain Minc le conseille et qu'ils ont à ce titre un accord qui leur est propre». Ce qui était elliptique mais évidemment très différent de la première version donnée par Alain Minc. Mais ensuite, quand j'ai découvert qu'il ne s'agissait pas de stock-options mais d'actions gratuites, rideau ! Stéphane Courbit a cessé de me répondre.

Mais après tout, qu'Alain Minc et Stéphane Courbit n'aient pas envie de répondre à la curiosité d'un journaliste, c'est leur droit le plus absolu. Cela dit sans doute quelque chose de la conception qu'ils ont de la vie des affaires, et du secret absolu qui doit l'entourer. Mais encore une fois, c'est leur droit le plus strict. Stéphane Courbit peut ainsi payer très cher une ancienne d'extrême droite, Anne Méaux, reconvertie dans le conseil aux grands patrons, dans le seul but de tenir le plus possible à distance les journalistes: ceci ne regade en vérité que lui.

Mais ce qu'il y a de choquant dans cette affaire, c'est que tous ceux qui sont censés défendre l'intérêt général et veiller à la défense des intérêts patrimoniaux de l'Etat, ont eux aussi participé à cette même partie de cache-cache, alors qu'il en allait d'un bien public. Tous savaient !... On le lit d'ailleurs entre les lignes dans tous les communiqués alambiqués qui ont été publiés, quand il a été annoncé que la candidature de Courbit/Minc avait été retenue. Mais tous ont fait comme si de rien n'était...

Lisons par exemple ce monceau d'hypocrisie que constitue le communiqué de France Télévisions, à l'issue du conseil d'administration du groupe public qui a annoncé, mercredi, l'ouverture de « négociations exclusives » avec Stéphane Courbit. Le très chiraquien PDG du groupe public, Patrick de Carolis, qui sait en quel mépris le tient l'Elysée, et qui a de bonnes raisons de savoir qu'il ne sera pas reconduit cet été à la fin de son mandat, avait là une bonne occasion de montrer qu'il était un homme de principe. Et qu'il ne ferait rien qui pourrait aller contre ses principes ou sa conscience.

Puisque Nicolas Sarkozy, après le coup de force antidémocratique qu'il a réalisé en s'appropriant le pouvoir de nomination des patrons de chaînes publiques, va bientôt chasser de son fauteuil Patrick de Carolis, ce dernier n'avait-il pas là une bonne occasion de montrer qu'il ne fallait pas compter sur lui pour livrer à quelques appétits privés, fussent-ils proches du Palais, un bout de sa maison ? Partir pour partir, n'était-il pas préférable de le faire la tête haute ?

Eh bien non ! C'est un communiqué tout en sous-entendus qui est publié, évoquant une procédure de privatisation « ouverte et transparente » -ben voyons !..-, tout en précisant que des « des clauses juridiques très claires et précises » seront « intégrées dans un futur contrat de cession afin d'écarter tout risque de conflits d'intérêts ou concurrentiel ». Mais en se gardant bien d'expliquer pourquoi tout d'un coup, il était fait mention de possibles « conflits d'intérêt ». Ah bon ! Lesquels ?...

Lisons ensuite, le communiqué du ministère des finances : c'est le même, dans un registre encore plus choquant. Car à Bercy, on n'ignore évidemment rien des activités d'Alain Minc, qui arpente souvent les allées du ministères pour ses activités de lobbying. Et encore moins des polémiques qui vont vite prendre de l'ampleur. Et pourtant, le communiqué annonce sans sourcilléer que « l'Etat soutient le choix de France Télévisions d'entrer en négociations exclusives avec le consortium Lov-Publicis » et applaudit le choix de Stéphane Courbit, qui est le résultat « d'une procédure ouverte et transparente ».

Mais à l'évidence, le plus fautif dans l'affaire, ce n'est évidemment pas le ministère des finances. Courtisane jusqu'au bout des ongles, Christine Lagarde n'a qu'un seul pouvoir -et ne prétend à aucun autre : faire strictement ce que lui demande l'Elysée. On l'a vu dans toutes les affaires graves - comme l'affaire Tapie. On le voit de nouveau aujourd'hui avec l'affaire Courbit/Minc.

CQFD ! C'est donc vers la présidence de la République qu'il faut donc évidemment se tourner pour comprendre pourquoi, de Bercy jusqu'à la direction de France Télévision, tout le monde a publié des communiqués si furieusement alambiqués. Pour ne pas offusquer le Prince, ni ses conseillers. Quand bien même pèse sur cette privatisation un soupçon gravissime, celui de favoritisme.

Oui, l'Elysée. Car Alain Minc y a en permanence ses entrées. Pour prodiguer ses petits conseils à Nicolas Sarkozy. Ou bien à Claude Guéant, le secrétaire général, qu'il connaît aussi de très longue date. Ou alors Xavier Muscat, qui s'y occupe des affaires économiques, et dont il cultives depuis très longtemps la relation.

Pour bien connaître Alain Minc depuis la fin des années 1980, pour être proche de Stéphane Courbit, qu'il a convié lors de la célèbre soirée du Fouquet's, Nicolas Sarkozy savait-il pour autant que ses deux amis étaient en affaires ensemble ? Savait-il que Alain Minc lui dispensait des petites conseils, mais en dispensait aussi d'autres à Stéphane Courbit ? En fait, beaucoup d'indices me le laissent penser. Mais, évidemment, comme je n'en ai pas rassemblé les preuves, j'ai poursuivi mon travail d'enquête en posant naturellement à l'Elysée les questions sur lesquelles je butais.

J'ai donc soumis, le 2 Février, par mail, au secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, les trois questions que soulevaient mon enquête, et le conflit d'intérêt d'Alain Minc qu'elle avait mis à jour : « 1. Ne pensez-vous pas que cette situation de conflit d'intérêt est de nature à jeter la suspicion sur la privatisation de France Télévisions Publicité, dont la procédure aurait pu, du même coup, être faussée ? 2. Dans ces conditions, Stéphane Courbit et sa société peuvent-ils continuer à concourir pour cette privatisation ? 3. Cette information n'est-elle pas de nature à obliger la puissance publique à intervenir dans cette procédure de privatisation pour en assurer son impartialité ?»

On connaît la suite : Claude Guéant, que je connais depuis longtemps, n'a pas souhaité me répondre. Et plus généralement, l'Elysée s'est appliqué depuis le début de cette affaire embarrassante à rester le plus possible en retrait.

Intolérable silence ! Si le chef de l'Etat ne lève pas la suspicion qui pèse sur cette privatisation, s'il ne se résout pas enfin à en assurer l'impartialité - à défaut de l'annuler purement et simplement, ce qui serait évidemment la solution la plus conforme à l'intérêt général- il s'exposera à un gravissime soupçon, celui de fermer les yeux sinon de favoriser une forme d'affairisme d'Etat.

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