Laurent Mauduit
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Billet de blog 4 févr. 2015

Signez pour la défense du pluralisme en économie !

Je voudrais inviter tous ceux qui sont attachés à la défense du pluralisme dans la recherche et l’enseignement en économie à signer, ici, la pétition dont a pris l’initiative l’Association française d’économie politique (Afep), que préside l’économiste André Orléan.

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Je voudrais inviter tous ceux qui sont attachés à la défense du pluralisme dans la recherche et l’enseignement en économie à signer, ici, la pétition dont a pris l’initiative l’Association française d’économie politique (Afep), que préside l’économiste André Orléan.

La situation préoccupante dans laquelle se trouve la recherche et l’enseignement de l’économie dans les universités françaises, je l’ai méticuleusement documentée dans un livre, Les imposteurs de l’économie (Editions Pocket, 2012), dont Mediaprt a présenté les bonnes feuilles dans l’article que voici :  L’OPA de la finance sur la recherche économique. Lors de sa parution, ce livre a fait l’objet d’un débat le 29 mars 2012 au Théâtre de Chaillot avec de nombreux économistes, débat que l’on peut retrouver dans les deux enregistrements ci-dessous :

Dans ce livre, j’ai donc essayé d’établir avec précision comment le virus de la finance a progressivement contaminé une petite partie de la communauté des économistes français. D’abord, quelques-uns d’entre eux, les plus médiatisés, ont fait leur entrée dans les conseils d’administration des grandes banques ou des compagnies d’assurance, parlant dans les médias en arguant de leur légitimité universitaire mais devenant en fait les agents de propagande de leurs puissants employeurs : les agents d’influence de la pensée unique néolibérale. Et puis les effets de contamination ont encore été au-delà puisque, grâce à l’ouverture des grandes universités françaises ou des pôles de pointe de recherche aux financements privés, ces mêmes grandes banques ou compagnies d’assurance ont pu avantager les types de recherche ou d’enseignement qui avaient leur préférence : en publiant des données confidentielles trouvées par la Cour des comptes, j’ai ainsi établi par exemple dans quelles conditions l’Ecole d’Economie de Toulouse, dont la figure de proue est Jean Tirole et qui promeut les thèses néolibérales, avait été financièrement très avantagée par rapport à l’Ecole d’économie de Paris, plus attachée à la régulation et dont le premier directeur a été Thomas Piketty.

Faisant valoir que l’économie n’est pas une science exacte mais une branche des sciences sociales et que sa richesse dépend donc du pluralisme de ses approches, l’AFEP a elle-même très fortement contribué à sonner le tocsin, pour alerter les chercheurs et économistes, mais aussi au-delà la puissance publique, que cet indispensable pluralisme était précisément menacé et que la pensée unique faisait en économie de plus en plus de ravages.

De ce combat courageux de l’Afep, je me suis fait l’écho dans un billet de blog que l’on peut retrouver ici : Economie : la mort programmée du pluralisme à l’Université). Le 13 mars 2014, l’association, qui regroupe plus de 600 économistes, chercheurs ou professeurs d’université, a eu l’idée judicieuse de publier une étude minutieuse sur la nature des recrutements des professeurs d’économie à l’Université, c’est à dire les passages des rangs B (maître de conférence à l’université ou chargé de recherche au CNRS) aux rangs A (professeur des universités ou directeur de recherche).

Pour parvenir à conduire cette enquête, un groupe de travail de l’Afep, coordonné par Florence Jany-Catrice (Université de Lille 1), a épluché les curriculum vitae, publications et travaux de recherche des 210 personnes qui ont été admises au grade A entre 2000 et 2011, c’est-à-dire au cours des dix dernières années sur les lesquelles les statistiques sont disponibles.

L’analyse des données ainsi dépouillées n’a certes pas été simple car les frontières entre les économistes qui se situent dans le mainsteam et ceux qui peuvent se situer dans des courants de pensée hétérodoxes ne sont pas toujours simples à établir, d’autant que certains économistes ont pu eux-mêmes évoluer dans un contexte de turbulences économiques historique.

Mais enfin ! Même si une marge d’erreur possible est possible, les conclusions de l’enquête font froid dans le dos.

Voici cette enquête :

© 

Les chiffres parlent donc d’eux-mêmes :  sur ce contingent de 210 passages en 10 ans du grande B au grande A,  84,2% ont profité à des personnes qui dédient leurs recherches aux courants dominants de la science économique, 5,3% aux historiens de la pensée économique et 10,5% seulement aux hétérodoxes. C’est ce que résume le graphique ci-dessous :

© 

Et comme l’établit cet autre graphique ci-dessous, la tendance est à une détérioration constante du pluralisme car ce taux de 10,5% alloués aux économistes hétérodoxes sur 10 ans recouvrent des passages plus fort en début de période qu’en fin de période. En clair, ce taux se dégrade d’année en année.

Et du même coup, on devine la conséquence de cette tendance mortifère. Avec des directeurs de recherche ou des jurys de thèse qui relèvement tous ou presque tous du mainstream (ou de la pensée unique !), c’est tout le système de reproduction de la pensée et du recrutement des élites qui est ainsi programmée. Avec en bout de course, comme le dit l’Afep dans son étude, un épilogue programmé qui est très inquiétant : « La mort annoncée du pluralisme en économie n’est donc pas une simple vue de l’esprit ».

Pour l’Afep, un sursaut est donc indispensable. Selon elle, un bon moyen d’éviter cette mort programmée du pluralisme serait de créer une nouvelle section du Conseil national des universités (CNU), l’instance décisive qui donne une validation scientifique aux travaux universitaires et qui constitue donc un verrou pour les passages au grade A (Lire Les économistes hétérodoxes veulent toute leur place à l'université). Dès cette époque, l’Afep a donc fait valoir que, à côté de l’actuelle section  « économie » devrait donc être créée une section « économie et société ».  « Cette nouvelle section constituerait un outil essentiel pour préserver le pluralisme en économie, menacé à court terme si aucune décision n’est prise en ce sens. Elle permettrait de favoriser l’interdisciplinarité et d’animer le débat scientifique », disait l’Afep.

Appuyé par plusieurs ministres du gouvernement de Jean-Marc Ayrault, l’Afep a longtemps pensé qu’elle allait enfin gagner sa bataille en défense du pluralisme et qu’une nouvelle section « Institutions, Économie, Territoires et Société » au sein du Conseil National des Universités allait enfin voir le jour. A l’occasion d’une réunion à la fin du mois de décembre 2014 avec des responsables des ministères de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur, les responsables de l’association ont même pensé que le moment était venu de chanter victoire puisqu’on leur a alors annoncé que le décret instituant cette nouvelle section était signé et qu’il serait publié sans délai.

Et pourtant non, la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem et la secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, ont finalement fait volte-face et viennent de doucher les espoirs de tous les économistes et chercheurs attachés au pluralisme en décidant le report de la publication de ce décret.

Sans doute pourra-t-on penser qu’il y a une implacable logique à cela : conduisant une politique néolibérale, ce gouvernement défend la doctrine dont il s’inspire, et se soumet au diktat tatchérien bien connu qui en résumé la philosophie : « There is no alternative ! » Plus concrètement, une intervention a aussi lourdement pesé dans la décision des deux ministres, celle du même Jean Tirole, qui a récemment reçu le prix Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel – abusivement appelé parfois Prix Nobel d’économie. A l’époque, où ce prix lui avait été décerné, je m’étais autorisé à ne pas participer au concert d’éloges dont l’économiste avait fait l’objet. Un peu seul dans la presse, j’avais publié un article d’une tonalité plus critique que l’on peut retrouver ici : Jean Tirole, prix Nobel des imposteurs de l’économie.

Sans doute ai-je bien fait. Car Jean Tirole a usé de la plus mauvaise des manières de sa nouvelle autorité pour torpiller le décret qui allait être publié. Dans une lettre à Geneviève Fioraso, révélée par l’AFP et que le site de Marianne a publié dans sa version intégrale, l’économiste a tombé le masque, prenant clairement position contre le pluralisme.

Voici sa lettre :

© 

Dans cette lettre, Jean Tirole fait donc pression sur le gouvernement pour qu’il renonce à son décret, faisant valoir que le projet « promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l'obscurantisme ». Dans cette formule, tout est dit : il n’y a qu’une seule pensée économique, la pensée néolibérale.

Dans les coulisses du pouvoir socialiste, il semble aussi qu’un autre économiste (de la deuxième gauche très ancrée… à droite !), Philippe Aghion, proche d’Emmanuel Macron et membre comme lui de l’ex-commission Attali, se soit démené pour chercher à discréditer le projet des économistes adhérents de l’Afep.

Résultat : quand les deux ministres ont annoncé que le décret ne serait pas publié, cela a suscité un tollé d’indignation. Dans une lettre ouverte à Jean Tirole (elle est ici), l’Afep a sonné la contre-offensive, avec cet argument choc : « Vous pensez qu’il n’y a qu’une manière de faire de la science économique. Dans cette vision moniste de la science, la diversité des points de vue favoriserait le relativisme et menacerait l’excellence. Non, Monsieur Tirole, la diversité intellectuelle n’est pas source d’obscurantisme ou de relativisme, elle est source d’innovations et de découvertes. La science progresse d’abord par ses marges, par des minorités audacieuses dont les mérites ne seront souvent reconnus que bien plus tard : Gauss craignait tellement de présenter les prémisses de sa géométrie non euclidienne qu’il attendit des décennies pour les rendre publiques. Riemann et Helmholtz furent insultés par Dühring, lauréat de prestigieuses récompenses décernées par des majorités influentes, vingt ans après les écrits fondamentaux de Riemann sur la géométrie différentielle. La géométrie des systèmes non linéaires de Poincaré fut largement ignorée pendant une soixantaine d’années jusqu’à ce que les théories du chaos déterministe la fassent revenir sur le devant de la scène. Il y a là un enjeu non seulement scientifique mais aussi démocratique fondamental : car la démocratie, y compris à l’intérieur de l’université, repose sur le gouvernement par la majorité mais aussi sur des institutions pluralistes garantissant que les voix minoritaires puissent s’exprimer, explorer de nouvelles voies, alimenter les débats et convaincre. »

Dans la foulée, l’Afep a décidé de battre le rappel et d’inviter tous les économistes, mais au-delà aussi, tous les citoyens attachés au pluralisme, à contresigner une pétition pour défendre ces principes, aujourd’hui battus en brèche par les deux ministres, sous la pression du chef de file du courant néolibéral français.

Cette pétition a déjà reçu le soutien d’économistes, intellectuels de toutes disciplines et professeurs d’université de grande renommée, dont Bruno Amable (économiste, Université Paris 1), Gaël Giraud (économiste, directeur de recherche au CNRS), James K. Galbraith (économiste, University of Texas at Austin), Steve Keen (économiste, Kingston University London), Nancy Fraser (philosophe politique, New School for Social Research), Michael Piore (économiste, MIT), Alain Supiot (professeur au Collège de France), Edgar Morin (sociologue et philosophe, directeur de recherche émérite au CNRS) ou encore Luc Boltanski (sociologue, Directeur d’Études à l’EHESS).

Contre les ravages de la pensée unique, pour promouvoir le pluralisme en économie, cette pétition est pour le moins précieuse. Pour ma part, je l’ai signée et je m’autorise à vous inviter, vous qui me lisez, à la contresigner ci-dessous :

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