L'honneur selon Jean-Marie Messier et cela se poursuit dans les commentaires!

 

Invité, ce vendredi 6 février, dans la soirée du «Café littéraire» de Daniel Picouly, sur France 2, pour présenter son livre, «Le jour où le ciel nous est tombé sur la tête» (Seuil), Jean-Marie Messier ne s'est pas borné de présenter ses recommandations en faveurs d'un capitalisme «éthique». Au passage, il s'en est pris aussi à moi, en mettant en cause mon «honneur».

 

Quelle que soit la violence de la charge (dont j'ai été averti à l'avance, l'émission ayant été enregistrée), j'ai pensé dans un premier élan qu'il ne servait à rien de répliquer. Et qu'en vérité, pour un journaliste, seuls comptent les faits. Pas les humeurs ou les ressentiments de ceux dont il tient ou a tenu la chronique. Oui, les faits, rien que les faits. Pas les colères de l'un ou l'ego de l'autre.

 

Mais à la réflexion, je me suis pris à penser que Jean-Marie Messier ne mettait pas seulement en cause mon «honneur» mais qu'au passage, pour y parvenir, il prenait aussi des libertés avec les faits. J'en suis donc venu à la conclusion que je me devais de les rétablir. Et qu'incidemment, c'était le meilleur moyen d'approcher la conception de l'honneur de celui qui m'accablait.

 

Voyons donc les faits. Sans en omettre aucun.

 

Le 15 janvier, Martine Orange, a mis en ligne sur Mediapart une critique du livre de Jean-Marie Messier. Critique très forte, parce que ma consoeur, à l'époque journaliste au service Entreprises du Monde dont j'étais le rédacteur en chef, a tenu le récit formidablement informé, en 2001-2002, du naufrage de Vivendi Universal, et de la chute de son PDG, Jean-Marie Messier.

 

En ce début de semaine, j'ai de mon côté été contacté par une journaliste du «Café Litteraire» de Daniel Picouly, me proposant d'enregistrer par avance un entretien diffusé au cours de l'émission à laquelle devait participer Jean-Marie Messier. Ce que j'ai accepté.

 

Au cours de cet entretien vidéo, j'ai donc dit que je pensais du livre de Jean-Marie Messier. Comme ma consoeur, Martine Orange - mais aussi comme mon confrère du Nouvel Observateur, Jérôme Garcin, j'ai rappelé quelques faits incontestables. Que Jean-Marie Messier avait été le PDG français le mieux payé de son époque et l'un de ceux qui avait alimenté la chronique interminable des patrons avides. Qu'il avait lancé son groupe dans une boulimie d'acquisitions, creusant en endettement formidable. Bref, j'ai souligné que Jean-Marie Messier avait un peu de culot à se poser en professeur d'éthique du capitalisme, lui qui avait été l'un des symboles de la mutation d'un capitalisme français, copiant le modèle anglo-saxon, jusque dans ses outrances. Lui qui avait été, en quelque sorte, un précurseur.

 

Au passage, j'ai aussi relevé que Jean-Marie Messier, dans son livre, se glorifiait de n'avoir perçu, lors de son éviction de Vivendi, aucun ces golden parachute qui choquent périodiquement l'opinion. «Je n'ai jamais touché, rappelons-le, un euro de parachute doré», écrit-il. Alors qu'en vérité, l'histoire ne s'est pas du tout passée comme cela : près de trois ans durant, Jean-Marie Messier a bataillé pour essayer d'obtenir 21 millions de dollars en golden-parachute, au travers d'une procédure d'arbitrage engagée aux Etats-Unis. Et c'est le veto de l'autorité de contrôle des marchés américains (la Securities and exchange commission, la SEC), qui lui a interdit de percevoir le pactole.

 

Lors de mon entretien avec la journaliste du «Café littéraire», j'ai donc, par avance, interpellé Jean-Marie Messier sur ce point, lui faisant observer que son récit était fortement enjolivé.

 

Et puis, ultime remarque, j'ai observé, comme ma consoeur Martine Orange, qu'il y avait une étrange concordance des calendriers: que le livre de Jean-Marie Messier était publié au moment précis où le Parquet prend des réquisitions dans l'affaire Vivendi Universal en faveur d'un non lieu général. Questions logiques : alors que Jean-Marie Messier est un proche de Nicolas Sarkozy -on le voit de plus en plus souvent dans les déplacements présidentiels- comment ne pas s'interroger sur les très opportunes réquisitions du Parquet dans une affaire où sept mises en examen ont été prononcées?

 

Diffusé lors de l'émission, mon entretien a donc déchaîné la colère de Jean-Marie Messier, notamment quand le débat est venu sur son golden parachute. Mais curieusement, le patron déchu de Vivendi Universal n'a pas répondu précisément à l'interpellation. Oui ou non, a-t-il menti en écrivant dans son livre qu'il n'avait pas «jamais touché, rappelons-le, un euro de parachute doré», alors qu'en réalité il a bataillé pendant trois ans pour l'obtenir?

 

Alors qu'à la télévision, il arrive que des présentateurs n'exercent pas leur droit de suite, Daniel Picouly, lui, a fait remarquablement son travail. S'en tenant aux faits, il a insisté. Il lui a demandé, plutôt que de mettre en cause mon honnêteté, de dire précisément ce qu'il en était de ces 21 millions dont je parlais. Si je disais vrai ou faux. Réponse de Jean-Marie Messier: «J'ai pris la décision de partir sans un euro

 

«J'ai pris la décision...». Ah bon? C'est Jean-Marie Messier qui a renoncé de lui-même au pactole ? Ce n'est pas la SEC américaine qui lui a interdit de percevoir le pactole dont il rêvait?

 

En vérité, il est facile de savoir qui a tort ou a raison. Il suffit d'aller consulter le site Internet de la SEC, et d'y lire sa décision en date du 23 décembre 2003. Tout y est dit.

 

Pour le journaliste que je suis, seul cela compte. Les faits, c'est le fil à plomb de mon métier. Tout le reste est subalterne.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.