L'Unef, 50 ans de rêve et de bouillonnements

C'est une formidable idée qu'ont eue Jean-Michel Rodrigo et Georges Terrier de consacrer un documentaire à l'histoire de l'Union nationale des étudiants de France (Unef), que la chaîne Public Sénat va diffuser ce lundi soir et plusieurs fois les jours suivants (*).

C'est une formidable idée qu'ont eue Jean-Michel Rodrigo et Georges Terrier de consacrer un documentaire à l'histoire de l'Union nationale des étudiants de France (Unef), que la chaîne Public Sénat va diffuser ce lundi soir et plusieurs fois les jours suivants (*). Une formidable idée parce que cela vient combler un manque : de la Résistance jusqu'aux mobilisations contre le CPE de Dominique de Villepin, en passant par celles contre la guerre d'Algérie, Mai 1968 ou encore les mobilisations à répétition des années 1970, les colères étudiantes jouent périodiquement un rôle majeur dans l'histoire du pays. Et pourtant cette histoire-là est assez peu connue.

Mon regard est certes partisan puisque cette histoire est aussi la mienne et que j'ai éprouvé un plaisir personnel et un peu nostalgique à voir défiler dans ce documentaire des visages connus, ceux de ma jeunesse étudiante.

Mais au-delà de cette émotion chaleureuse, il y a quelque chose de plus qui se dégage de ce documentaire : il met en évidence l'exceptionnelle singularité du syndicalisme étudiant. Tout à la fois son extrême fragilité, les crises à répétition qu'il a connues, les instrumentalisations dont il a pu faire l'objet ou les dévouements qu'il a pu susciter ; mais aussit sa formidable force, sa capacité tout au long de ce demi-siècle à rester le porte-voix des frondes ou des colères estudiantines.

C'est l'aspect captivant de cette histoire que le film fait ressurgir. Car il y a certes certains épisodes qui en sont bien connus. L'épisode de 1968, par exemple : on entend donc avec plaisir le témoignage de Jacques Sauvageot, qui était alors le leader du syndicat étudiant, mais comme il était, avec Daniel Cohn-Bendit ou Alain Geismar, l'une des figures connues de ces évènements de 68, on reste là dans un récit qui ne surprend pas.

Il y a en revanche d'autres épisodes de l'histoire de l'Unef que l'on découvre avec plaisir, car elles font apparaître des têtes connues, mais dont on ignorait le rôle dans le syndicalisme étudiant. L'histoire par exemple de l'immédiat après guerre. C'est Paul Bouchet qui la raconte avec chaleur. Aujourd'hui avocat au barreau de Lyon et président d'honneur d'ATD Quart-Monde, il était à la fin de la de la guerre le dirigeant de l'Unef : on l'entend donc avec beaucoup d'intérêt raconter les premières batailles de l'Unef pour arracher au profit des étudiants le statut de « jeune travailleur intellectuel », où décrire, au début des années 1950, ce syndicat étonnamment puissant auquel est adhérent à l'époque près d'un étudiant sur trois, avec en son sein, toutes les sensibilités politiques. Il raconte ainsi que les « deux Jean-Marie » de l'époque en sont membres : Jean-Marie Lustiger et Jean-Marie Le Pen.

Autre témoignage qui force l'attention, c'est celui de Benjamin Stora (qui a aussi évoqué ce documentaire sur son blog). Ancien de l'Unef et historien reconnu du Maghreb, il était le mieux placé pour décrire avec minutie l'impact de la guerre d'Algérie sur l'histoire de l'Unef, et sa progressive radicalisation du fait notamment de la question des sursis.

Documentaire UNEF / Extrait E Mougeotte © Achille Coenegracht
L'évocation de cette période est l'occasion d'entendre un témoignage inattendu. A cette époque, la radicalisation progressive de l'Unef du fait de la guerre d'Algérie modifie les équilibres internes du syndicat : les étudiants gaullistes quittent l'organisation étudiante et son bureau national ne comprend plus que des étudiants qui ont rallié le Parti socialiste autonome (PSA) puis le Parti socialiste unifié (PSU), en rupture avec cette SFIO qui a joué un rôle si détestable dans la guerre d'Algérie. Un seul membre fait pourtant exception, et c'est... Etienne Mougeotte.

On entend donc avec amusement le très réactionnaire patron du Figaro évoquer sa jeunesse militante, seul membre « apolitique » de la direction de l'Unef. « Apolitique, c'est-à-dire, déjà un peu de droite », a-t-il la lucidité de convenir...

L'histoire plus récente est mieux connue et le film s'y attarde longuement : la crise majeure de l'Unef au lendemain de 1968, sa scission en deux chapelles, l'une impulsée par les trotskistes de l'Ogranisation communiste internationaliste (OCI) et son organisation de jeunesse, l'Alliance des jeunes pour le socialiste (on peut visionner ici, sur le site Internet de la Télévision suisse romande ce reportage glaçant sur l'AJS en 1972), l'autre par le Parti communiste (d'un côté, l'Unef-Soufflot, de l'autre l'Unef Renouveau, comme on disait à l'époque), puis la recomposition progressive et la réunification de l'Unef à la fin des années 1970. Pour cette époque, de nombreux témoignages sont sollicités - j'ai apporté le mien. Un seul manque, et c'est dommage, c'est celui de Denis Sieffert, l'actuel responsable du journal Politis. En forme de complément (et de clin d'œil amical), on pourra visionner ci-contre cette vidéo, consultable sur le site de l'Ina, du temps où il était président de l'Unef.

Documentaire UNEF / Extrait JB Prévost © Achille Coenegracht
Et pour finir, le documentaire raconte l'histoire plus récente, celle des mobilisations étudiantes des années 1980 et 1990, avec des témoignages de dirigeants de l'Unef dont les visages sont encore dans toutes les mémoires, ceux de Bruno Julliard devenu secrétaire national du PS à l'éducation, ou encore de Jean-Baptiste Prévost, qui a présidé l'Unef de 2007 à 2011 (on peut l'écouter dans la vidéo ci-contre), et qui vient tout juste de passer le relais à Emmanuel Zemmour.

De la Libération jusqu'à aujourd'hui c'est donc un demi-siècle de l'histoire du syndicalisme étudiant qui défile - une histoire que l'on peut aussi consulter ici, sur le site Internet du syndicat. Mais, c'est beaucoup plus que cela, aussi. Car à l'évidence, l'Unef est un syndicat atypique : un syndicat assurément, mais aussi le miroir d'une période charnière de la vie. Le réceptacle de beaucoup de rêves et de beaucoup d'espoirs.

Pour que les abonnés de Mediapart puissent en avoir un très rapide aperçu de son travail, Jean-Michel Rodrigo a eu la gentillesse de me transmettre la version intégrale de deux des entretiens dont il a inséré des extraits dans son documentaire, celui, inattendu, d'Etienne Mougeotte qui porte sur les débuts des années 1960 ; et celui de Jean-Baptiste Prévost, qui porte sur la période actuelle. Ce sont ces entretiens, dans leur version intégrale que l'on a pu visionner ci-dessus. Deux petits aperçus d'un travail filmographique intelligent et utile sur une organisation étudiante qui a toujours été au cœur de la vie démocratique française, et dans ses secousses comme dans ses bouillonnements.

(* Public Sénat, lundi 9 mai à 22H30, rediffusion le 14 à 22H, le 15 à 18H, le 16 à 17H)

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