Les maladroites imprécations de Frédéric Lordon

Un tantinet cabot, s’appliquant toujours à séduire ses auditoires, Frédéric Lordon ne répugne pas à dire de lui-même qu’il a mauvais caractère. Pour tout aussitôt corriger son propos et dire qu’il défend ses idées avec passion. La vérité, pourtant, n’est pas précisément celle-là. Si l’économiste voulait être lucide sur lui-même, c’est un autre de ses travers dont il devrait faire publiquement état : son sectarisme.

Un tantinet cabot, s’appliquant toujours à séduire ses auditoires, Frédéric Lordon ne répugne pas à dire de lui-même qu’il a mauvais caractère. Pour tout aussitôt corriger son propos et dire qu’il défend ses idées avec passion. La vérité, pourtant, n’est pas précisément celle-là. Si l’économiste voulait être lucide sur lui-même, c’est un autre de ses travers dont il devrait faire publiquement état : son sectarisme.

Si je m’autorise à lui faire ce grief, c’est que je suis assez stupéfait de la conception qu’il a du débat public. A l’évidence, Frédéric Lordon aime en effet le débat, mais à la condition qu’il ne soit pas contradictoire. En bref, il aime surtout débattre… avec lui-même. Ombrageux et cabot jusqu’au bout ! Il aime parler seul et ne cherche pas à entendre ce que les autres ont à dire. Ou alors, il parle quand il est seul à une tribune et quand ses éventuels contradicteurs ont le dos tourné.

Qu’on en juge ! Jeudi 5 juillet, nous étions invités, l’un et l’autre, par l’Association française d’économie politique (Afep), qui est présidée par André Orléan, et qui défend avec courage les valeurs de l’indépendance et du pluralisme, pour une table ronde consacrée aux relations entre les économistes et les pouvoirs. A cette occasion, j’ai donc présenté les principales conclusions de l’enquête que j’ai réalisée pour écrire mon livre Les Imposteurs de l’économie (Editions Gawsewitch). Et Frédéric Lordon a salué le travail que j’ai conduit. Tout juste m’a-t-il fait un grief, mais qui, sur le moment, ne m’a pas semblé majeur : en substance, il m’a reproché de faire la part un peu trop belle à l’Ecole d’économie de Paris et de présenter sous un jour un peu trop flatteur les économistes qui y travaillent.

Sur le moment, l’échange m’a semblé utile. Je trouvais légitime que l’économiste critique mon travail, mais ses récriminations ne m’ont pas semblé porter sur un point majeur. J’ai alors pensé que les points qui nous rassemblaient étaient sûrement beaucoup plus nombreux que ceux qui nous opposaient. J’ai donc conclu mon propos en défendant l’idée qu’il convenait en urgence de former une sorte de GIE démocratique entre la presse indépendante et les économistes attachés au pluralisme. En bougonnant, Frédéric Lordon, lui, a dit qu’il avait tellement de choses à dire qu’il préférait… se taire, et ne pas conclure. Encore et toujours son fichu caractère, ai-je pensé. Mais j’ai quitté ce colloque en me disant que nous étions, envers et contre tout, lui et moi comme tout le reste de l’assemblée, attachés à ces mêmes valeurs, celles de l’AFEP. Les valeurs de l’indépendance et du pluralisme…

Erreur ! Je découvre, avec stupéfaction, que Frédéric Lordon a en fait caché son jeu, lors de ce débat de l’Afep, et que je symbolise – avec d’autres, car l’économiste n’est visiblement pas avare de ses emportements – tout ce qu’il déteste.

Qu’ai-je donc fait qui mérite l’ire de notre économiste ? Je l’ai découvert en visionnant une vidéo retraçant son intervention, ce week-end aux « Rencontres Déconnomiques d'Aix-en-Provence », organisées par des militants proches du Monde diplomatique, dans le souci de tourner en dérision le Cercle des économistes, qui tenait au même moment et dans la même ville sa grand-messe annuelle. Cette vidéo, la voici – la charge qui me concerne commence à partir de la 25ème minute :

Watch live streaming video from lateleduplateau at livestream.com
 

 

Tout donc y passe ! A entendre Frédéric Lordon, on croirait être dans les « Tontons Flingueurs » : il m’atomise, il me dissémine, il me pulvérise, façon puzzle... En bref, et pour tout dire : il me démasque. Je suis un agent infiltré de la pensée unique qui est venu faire une enquête dans les milieux des économistes en faisant croire que mes préférences penchaient du côté du pluralisme. Mais en vérité, oui, je suis un « insider ». Un faux rebelle, mais un vrai agent « du cercle des opinions légitimes ». J'ai, certes, écrit un livre critique contre Alain Minc mais en fait, c'est par tromperie ; comme lui, je suis un suppôt de la « pensée unique ».

Non, je ne blague pas. La charge de Frédéric Lordon n’est pas plus sophistiquée que cela. C’est du fiel, cent pour cent. Un pur concentré de haine. Il suffit de l’écouter pour le mesurer : « Il y a des insider qui assez astucieusement arrivent à conduire des stratégies de différenciations (…) Qui se portent à la limite du cercle pour aller piocher quelques idées qui avaient été émises tout à fait à l’extérieur, que l’on avait traité en pelé, en galeux… et il les réimportent mais sous des formes extrêmement édulcorées à l’intérieur. Et ils encaissent des profits de singularisation, qui sont assez sonnants et trébuchants. »

Etrange prose où chaque mot est choisi pour blesser ou salir. Ou pour insinuer. Qu’ai-je donc édulcoré dans mon livre – qu’il a salué quelques jours auparavant ? Que sont ces profits « sonnants et trébuchants » – comme si j'avais été stipendié par je ne sais quelle puissance occulte ?  C’est la prose d’un imprécateur : l’important n’est pas la vérité du propos, c’est sa férocité. Ce n’est pas ce qu’il dit ; c’est ce qu’il suggère.

Et pourquoi toute cette colère contre moi ? Autant dire les choses telles qu’elles sont : je n’y suis en vérité pour rien. Frédéric Lordon et moi-même ne nous connaissons que très peu et je n’ai jamais écrit une ligne sur lui.

La vraie raison de cette charge, c’est en vérité, tout bonnement, que j’ai été longtemps journaliste au Monde. Et rien que d’y penser, cela fait vomir Frédéric Lordon, qui poursuit sa charge contre ce quotidien, « le navire amiral de la fausse gauche, de la gauche de droite (…) la fraction modérée de la droite ». Peu importe qu’au Monde, Edwy Plenel qui en a longtemps été le directeur, et moi à ses côté, nous ayons combattu pour défendre l’indépendance de ce quotidien, les valeurs du journalisme libre et honnête ! Peu importe que, de longue date, dans des éditoriaux du Monde, ou dans des livres (celui-ci ou celui-là), j’ai, avec mon ami et confrère Gérard Desportes, sonné le tocsin contre ce virus libéral qui contaminait tout, jusqu’à la gauche, Frédéric Lordon intente contre moi un procès sans preuve et me reproche l’exact contraire des positions que j’ai toujours défendues, et m’attribue au passage au Monde une influence que je n’ai jamais eue : « La ligne libérale du Monde, je suis tenté de dire que c’est lui, même s’il fait tout ce qu’il peut pour passer entre les gouttes (…) Il était chef, donc il doit endosser ce qui s’est passé sous sa cheffature. »

En fait, Frédéric Lordon est incapable de produire la moindre preuve à l’appui de ce qu’il dit. Car comme Edwy, du Monde jusqu’à Mediapart, j’ai toujours défendu les mêmes valeurs, et j’ai toujours mené les mêmes combats.

Frédéric Lordon – qui a souvent la parole dans les colonnes de Mediapart et qui continuera à l’avoir aussi souvent qu’il le souhaite – est d’ailleurs forcé de l’admettre. Dans sa diatribe, il est donc un moment obligé de faire une pause. Pour décerner un satisfecit à Mediapart : « Moi, je trouve que c’est un bon journal (…) Il y a des contenus, il y a des bonnes enquêtes (…) Je peux donner acte à Plenel et Mauduit d’avoir créé Mediapart. »

Mais c’est plus fort que lui – tout aussitôt la haine le reprend : « Mais ce qui m’énerve, ce sont les retournements de veste en loucedé. » Et de brocarder le « spectacle » auquel Edwy Plenel et moi-même nous livrerions, celui des « néo-rebelles ».

Laissons donc Frédéric Lordon à ses obsessions. Incapable de produire le moindre fait ou le moindre écrit à l’appui de ses dires, il divague et déforme les faits à plaisir. On pourrait donc être tenté de ne pas y prendre garde et penser que l’économiste en question est assez représentatif de cette gauche radicale-chic qui n'a jamais su rien faire d'autre que des moulinets à parole. Aurait-il eu la curiosité de me demander pourquoi j’ai quitté Le Monde après y avoir été censuré ? Aurait-il eu la curiosité de me demander des explications sur les combats que nous avons menés au Monde, et depuis, notre long chemin pour reconstruire une presse indépendante ? Plus important, aurait-il eu l'envie de me demander les combats intellectuels ou démocratiques que nous pourrions mener ensemble ? Non, Frédéric Lordon ne cherche pas à comprendre ni à échanger. Et encore moins à construire des solidarités démocratiques : il y a juste sa petite personne qui l’intéresse. Et ses effets de tribune.

Car c’est cela, la morale de cette minuscule et triste histoire. En ces temps de crise économique et démocratique, il y a effectivement des solidarités à construire. Comme je l’ai dit devant l’AFEP, il serait opportun que les économistes attachés au pluralisme et à l’indépendance fassent front commun avec les journalistes, ceux de Mediapart notamment, qui défendent des valeurs identiques. Ce combat-là, ce combat démocratique, ce combat pour rassembler au lieu de diviser, c’est celui que mène l’Afep, sous la présidence d’André Orléan, combat dans lequel je me reconnais. Dans une logique égotiste ou solitaire, Frédéric Lordon, lui, tout à ses haines recuites, rame en sens contraire. Et c’est franchement dommage. Il ne suffit pas d’avoir du talent, encore faut-il qu’il soit employé à de justes causes…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.