En souvenir de Bertrand et Roger Mauduit

En hommage à mon grand-père et mon père, Roger et Bertrand Mauduit, héros anonymes, voici le récit tragique des évènements dans lesquels ils ont été pris pendant la guerre, qui les ont conduits tous les deux au camp de concentration de Buchenwald, où Roger est mort, et où Bertrand a passé près de deux ans.


La République a ses rites, dont les commémorations font partie. Du 14 Juillet au 11 Novembre en passant par le 8 Mai et bien d'autres dates encore, elle célèbre ses victoires ou ses défaites. Car la République est d'abord un combat, jalonné de batailles et de drames, avec son cortège de blessures et de sacrifices. Honorer la République, c'est donc aussi honorer ses martyrs. C'est respecter le calendrier au travers duquel elle s'est construite. Ainsi va notre histoire collective : chaque ville, chaque village a ses monuments ou ses noms de rues, qui célèbrent ses enfants morts ou assassinés, même les anonymes, surtout les anonymes. Ainsi va notre histoire collective et c'est bien ainsi car ce n'est pas verser dans le chauvinisme que de célébrer les batailles dont l'enjeu était la liberté.

Dans cet espace personnel qu'est ce blog, je voudrais donc parler des miens : de mon père Bertrand Mauduit, rescapé de Buchenwald, qui est mort en 1977, et de mon grand-père, Roger Mauduit, qui est mort dans le même camp de Buchenwald. Je voudrais parler d'eux parce qu'ils ont pris place, dignement, dans cette histoire collective. N'ayant jamais l'occasion de leur rendre hommage publiquement, je voudrais le faire aujourd'hui.

Cette occasion, c'est la ville d'Evron (Mayenne) qui me l'offre aujourd'hui. Elle a informé ma famille voici quelques mois de son intention d'attribuer à une rue les noms de mon père, Bertrand, et de mon grand-père, Roger Mauduit. Puisque l'inauguration aura lieu à la fin de ce mois, le samedi 28 mars pour être précis, et puisque la plupart des Evronnais, surtout les plus jeunes, ignorent vraisemblablement tout de l'histoire qui sera ce jour-là célébrée au travers d'eux, cette histoire collective d'hier, douloureuse, dont je parlais tout à l'heure, et qui jalonne nos libertés d'aujourd'hui, je voudrais ici la raconter, en mon nom propre, au nom de ma mère Anne Mauduit, et de mes deux sœurs, Elisabeth Mauduit-Marion et Edith Mauduit-Ortoli. C'est une histoire anonyme de résistance ; c'est une histoire dramatique de déportation. A ce titre, il était donc juste qu'elle ne tombe pas dans l'oubli ; qu'elle soit, au moins de cette manière, commémorée.

Bertrand Mauduit Bertrand Mauduit

L'histoire de la République est ainsi. On en lit souvent les heures sombres ou les heures héroïques, au détour d'une rue. Il était donc juste qu'il y ait, à Evron, une rue Roger et Bertrand Mauduit. Comme il y a déjà à Evron une rue Léon Courcelle (le grand père de Roger Mauduit et l'arrière grand-père de Bertrand), qui fut maire de la ville pendant la guerre de 1870, et emprisonné par l'occupant parce qu'en réponse à leur demande de disposer d'une liste d'otages, il leur en fournit une qui ne comprenait qu'un seul nom : le sien. Je n'écris pas cela parce que c'est source d'émotion pour ma famille ; je l'écris au regard de ce qu'ont été Bertrand et Roger Mauduit; de ce qu'ils ont fait.

Roger Mauduit Roger Mauduit

Cette histoire, c'est celle, ordinaire en ces temps de guerre et d'occupation nazi, d'un petit groupe de jeunes de 17 à 18 ans, qui dans cette grosse bourgade de la Mayenne, décident de constituer un petits groupes de résistants, au début de la guerre, parce qu'ils refusent l'armistice du 22 juin 1940. Les consignes du réseau, dans lequel ils s'insèrent, sont claires : il faut de proche en proche faire sentir à l'occupant nazi que la résistance est active, de sorte qu'il soit contraint de maintenir un maillage serré sur tout le territoire, au lieu de masser ses forces aux seuls lieux militairement stratégiques.

De temps à autres, le petit groupe des jeunes résistants d'Evron, qui comprend Robert Besnier, Pierre Lesaint, Pierre Huault, mon parrain Daniel Bussinger et mon père Bertrand Mauduit, fait donc sentir sa présence, par des inscriptions sur des murs ou des tracts. Dans la nuit du 13 au 14 juillet 1941, ils décident ainsi un geste très symbolique : descendre le drapeau à croix gammée qui flotte en haut du mât, sur la place de l'Hôtel de Ville (l'actuelle Place de l'ancienne Mairie) et installer à la place le drapeau français, assortie d'une Croix de Lorraine. Ce geste, qui est célébré par une plaque sur le bâtiment de la Caisse d'épargne d'Evron, a donné lieu à un récit écrit, fait par mon père, juste au lendemain de la guerre. On peut consulter ci-dessous les quatre feuillets de son manuscrit qui raconte cette nuit : 

 

De longs mois durant, les cinq jeunes amis agissent de la sorte. Jusqu'au 10 juin 1943. Ce jour-là, l'armée allemande basée à Evron vient, comme elle en a pris l'habitude, faire des exercices de tir dans les carrières désaffectées qui se trouvent dans la propriété des Vignes, celle de ma famille, sur la route de Voutré. En faction, un soldat a la charge, en bordure de ces carrières, d'interdire à quiconque d'entrer. C'est par lui que le malheur arrive. Pénétrant à l'intérieur d'un bâtiment dans le «Pré aux Moines», à deux cents mètres de notre maison, il découvre dans un grenier les armes de guerre que mon père et ses quatre amis ont cachées, ainsi que les armes de chasses que mon grand père a demandé à son fils de cacher pour lui.

Dans les instants qui suivent, mon père, Bertrand, est alors arrêté, par la Gestapo. Voyant que son fils est pris par les Allemands et pensant que c'est par sa faute, parce que ce sont ses propres armes qui ont été découvertes, Roger se dénonce sur le champ. Résultat : il est, lui aussi, arrêté. Et la maison des Vignes est fouillée. Bertrand Mauduit a de bonnes raisons de craindre cette perquisition car il y a dans le tiroir de la table de nuit de sa chambre un pistolet, qui est chargé. Si les Allemands trouvent l'arme, il peut donc être fusillé sur le champ. Par chance, un officier allemand trouve l'arme mais profitant de l'inattention des autres soldats, il éjecte la balle du canon sans que nul ne le remarque et la fait disparaître dans sa poche. A la fin de la guerre, malgré les critiques de certains, Bertrand Mauduit ira témoigner en Allemagne au procès de cet officier pour attester qu'il lui a sauvé la vie.

L'arrestation de Bertrand et Roger Mauduit a aussitôt des conséquences pathétiques. Comme, avec les armes, les cinq jeunes résistants avaient aussi caché des correspondances entre eux, ils sont presque tous arrêtés dans les vingt-quatre heures qui suivent. Pierre Huault (le seul survivant, aujourd'hui, de cette histoire) sera arrêté quelques temps plus tard à Saint-Nazaire, mais parviendra à tromper la vigilance de ses gardiens. Besnier et Lesaint, eux, seront déportés à Buchenwald puis à Dora où il vont mourir en février 1944. Quant à Daniel Bussinger, s'il parvient à passer entre les mailles du filet, il sera finalement arrêté. S'évadant de manière spectaculaire de la prison du Mans, il finira par parvenir à rejoindre la France Libre, en Angleterre, où il s'engagera comme parachutiste, et figurera dans le bataillon qui participera à la fin de la guerre à la libération... d'Evron.

Pour Roger et Bertrand Mauduit, commence alors la terrible épreuve. Emprisonnés à Laval puis au Mans pendant trois mois, ils sont ensuite envoyés dans le camp de transit nazi de Compiègne (Oise), qui, étonnamment, a été détruit voici quelques années.

Après avoir passé toute la dernière nuit à parler avec son père, sachant qu'ils ne se reverraient certainement jamais, Bertrand Mauduit, quelques semaines plus tard, part le premier en convoi ferroviaire avec d'autres prisonniers vers une destination qu'il ne connaît pas : le camp de concentration de Buchenwald, près de Weimar, en Allemagne orientale. Dans un long manuscrit, qui ne retrace pourtant que les premières semaines de détention et qu'il rédige juste à la fin de la guerre, en l'agrémentant de nombreux dessins dont on retrouvera ci-contre quelques reproductions, il raconte par le menu l'horreur qu'il commence alors à vivre, sous le matricule 30878, dans le block 58 du camp. L'horreur d'abord de la mort de son père : transféré plusieurs mois plus tard, Roger Mauduit tombe malade, dès son internement dans le petit camp de Buchenwald, où sont mis en quarantaine les nouveaux arrivants, et éprouvé par la rigueur effroyable des conditions d'internement, finit par mourir dans les bras de son fils, le 17 février 1944, d'une pneumonie.

Le "petit polonais" Le "petit polonais"

L'horreur ensuite de la vie quotidienne, pour lui-même, où il vivra pendant presque deux ans, dans les conditions terribles que l'on devine. Dans son manuscrit, mon père raconte les premiers mois. Les prisonniers qui se serrent les uns contre les autres, pour ne pas mourir de froid, pendant les appels interminables ; les prisonniers qui n'ont plus la force de tenir d'eux-mêmes debout, et que les autres supportent. Et puis les sévices : le manuscrit s'attarde sur le supplice et l'agonie d'un «petit polonais» qui avait fait une tentative d'évasion, et que les SS, pour le punir, attachent avec des menottes dehors, dans le froid et la neige, et qui va mettre de longues heures à mourir.

Assez vite, le manuscrit de mon père s'arrête. Nous n'en connaissions d'ailleurs pas l'existence, et ne l'avons découvert qu'après sa mort, sans savoir pourquoi il avait renoncé à l'achever. Voici, ci-dessous, ce récit inachevé écrit par lui, avec des dessins de sa main:

Du reste de son internement, il ne reste donc que le récit oral qu'il en a fait à ma mère, à mes deux sœurs et à moi-même. Le récit de son travail dans des conditions abominables d'abord dans la carrière de Buchenwald, où il est requis notamment pour porter des pierres. Le récit ensuite de sa mutation dans l'usine de Buchenwald, où les Nazis font fabriquer les fusées V1 et V2, pour y travailler de nuit, en qualité de soudeur - un métier qu'il a fait mine de connaître. Le récit de sa mutilation volontaire par un ami : craignant d'être envoyé dans une mine de sel, d'où ne revient aucun survivant, il se fait donner l'apparence d'une entorse à la cheville grâce à un ami, Jacques Delaleuf qui lui frappe le pied des heures durant avec une cuiller.

Dans les mois qui suivent le débarquement puis l'avancée des armées anglo-américaines, Bertrand Mauduit commence, ensuite, avec les autres prisonniers du camps, l'errance que l'on sait. Entassés dans des trains, les prisonniers sont emmenés vers l'est. Ceux qui sont dans des wagons fermés meurent par centaines. Ceux qui, par chance, ce qui est le cas de Bertrand Mauduit, sont dans des wagons à bestiaux sans toit, en réchappent. Manquant d'eau, mangeant ce qu'ils trouvent - des pissenlits, des escargots crus...-, ils poursuivent un moment leur fuite à pied, et sont parmi les premiers à découvrir les ruines de Dresde, que les Alliés ont bombardé dans les conditions qui feront ensuite polémique.

Entassés de nouveau dans un train, les prisonniers reprennent leur fuite forcée vers l'est. C'est là, lors de la traversée d'un tunnel, en Tchécoslovaquie, que mon père prend sa chance : sautant en marche du train dans le noir avec deux autres amis - qu'il ne retrouvera jamais -, il parvient à s'échapper. Trouvant refuge, avec d'autres prisonniers qui ont fait comme lui, dans une maison de bûcheron, il est rapidement dénoncé. De nouveau arrêté avec ses camarades d'infortunes, il est placé dans une prison locale, et on leur annonce qu'ils seront fusillés le lendemain matin à l'aube.

Quelques heures, plus tard, il est pourtant sauvé : une colonne de l'armée américaine arrive et libère les prisonniers.

Le retour à Evron ne sera pourtant pas immédiat. Atteint d'une très grave dysenterie, d'une maigreur extrême comme le sont tous les rescapés des camps, Bertrand Mauduit est d'abord rapatrié à Mulhouse, où il est hospitalisé un peu plus d'un mois, puis placé en convalescence, dans une famille de la ville.

Ce n'est donc qu'à l'automne 1945, que Bertrand Mauduit reprend le chemin de retour. Pour le jour de son arrivée une réception est organisée à la gare d'Evron, pour commémorer son retour. Tout le conseil municipal est là, ainsi que des proches. Bertrand Mauduit n'a toutefois pas été prévenu de la petite fête qu'on a organisée pour lui. Profitant de la vitesse réduite du train, à l'approche d'Evron, il saute dehors, en pleine campagne, et se dirige à pied, à travers champ, vers la propriété des Vignes, où il a été arrêté un peu plus de deux ans avant.

C'est dire que la commémoration organisée le 28 mars 2009 pour cette rue Roger et Bertrand Mauduit est la bienvenue. Le rendez-vous raté avec le conseil municipal d'Evron, c'est donc avec près de 64 ans de retard qu'il aura lieu. Au regard de leur histoire, celle de Roger comme celle de Bertrand, c'est justice. Ainsi va la République: elle est aussi affaire de mémoire et de fidélité à des combats, à des valeurs.

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