Journalistes, vous n’êtes pas les bienvenus à Bercy!

« Dès ce soir, j’arrête mon abonnement » à Mediapart. Au premier examen, quand j’ai reçu le 4 septembre, tard dans la soirée, ce SMS de la chargée de communication du ministre des finances, Pierre Moscovici, j’ai cru que c’était une mauvaise plaisanterie.

« Dès ce soir, j’arrête mon abonnement » à Mediapart. Au premier examen, quand j’ai reçu le 4 septembre, tard dans la soirée, ce SMS de la chargée de communication du ministre des finances, Pierre Moscovici, j’ai cru que c’était une mauvaise plaisanterie.

Je venais, certes, la veille, d’écrire un article plutôt sévère sur le choix fait par Pierre Moscovici de retenir Matthieu Pigasse, de la banque Lazard, comme le banquier conseil de l’Etat pour la création de la Banque publique d’investissement (Lire Les enjeux cachés du duel Moscovici-Montebourg). Mais j’étais à cent lieues de penser que la chargée de communication du ministre des finances, dont le métier est en théorie de faciliter les relations entre ledit ministre et les journalistes, puisse se permettre de me prendre à partie de la sorte pour une enquête. Et qui plus est en m’annonçant avec brutalité que Mediapart ne figurerait plus dans son paysage. Impensable ! Ce sont des méthodes d’un autre âge, dignes des pressions sur la presse dont le patronat était coutumier dans le courant des années 1970, n’est-ce pas ?

Lire notre article "Bercy en proie au clanisme et aux réseaux d’influence"

En plus de trente-cinq ans de métier, j’ai connu des hauts et des bas. Il y a eu des ministres des finances auxquels, dans le passé, j’ai pu accéder facilement – même si ce que j’écrivais pouvait parfois leur déplaire. Et d’autres ministres avec lesquels les relations étaient plus conflictuelles ou éruptives. Mais, interdit professionnel à Bercy, je ne l’ai jamais été. Ou en tout cas, jamais durablement. Que d’articles sévères, par exemple, j’ai pu écrire, pour ne donner que cet exemple, sur le ministre des finances Pierre Bérégovoy, et la politique néo-libérale qu’il conduisait ! Jamais, pourtant, il ne m’a fermé les portes de son cabinet. Toujours désireux de défendre ses idées, il invitait sans cesse ses détracteurs à venir le rencontrer, pour échanger avec lui, pour confronter les points de vue.

De Pierre Moscovici, que je connais depuis plus près de vingt-cinq ans, et de Jérôme Cahuzac, dont j’ai fait la connaissance au cours du dernier quinquennat dans les polémiques autour du scandale Tapie, je ne pensais donc pas que cela soit possible ; qu’ils ferment les portes de leur ministère à certains journalistes. A tout le moins, je subodorais que leur culture démocratique était suffisamment enracinée pour qu’ils ne se laissent pas aller à ce genre d’anathème ou de mise à l’écart. Et pourtant si ! C’est ce que m’a signifié, à sa façon, par ce maladroit SMS, la chargée de communication de Pierre Moscovici. En quelques mots, elle m’a fait comprendre que je n’étais plus le bienvenu à Bercy.

Ce « making off » de l’information, je me suis donc pris à penser qu’il n’était pas inutile que je le raconte. Car après tout, cela dit aussi quelque chose sur ce que sont les deux ministres des finances et du budget, sur leur caractère en même temps que sur leurs convictions. Voici donc les faits, tels que je les ai vécus, qui ont conduit à ce que je sois décrété de facto interdit professionnel à Bercy.

D’abord, une remarque liminaire : si plusieurs journalistes de Mediapart ont pu parfois obtenir des réponses ponctuelles à des questions de la part du ministère des finances ou du ministère du budget, les deux journalistes qui suivent régulièrement les questions économiques, financières et budgétaires – en l’occurrence ma consœur Martine Orange et moi-même – ont été mis d’emblée sur la touche.

Oui ! D’emblée… Dans le courant du mois de juin, j’insiste à plusieurs reprises auprès de l’attachée de presse de Pierre Moscovici pour savoir si Martine Orange et moi-même pouvons rencontrer le ministre ou à défaut avoir des contacts avec des membres de son cabinet pour des échanges « off » sur des questions d’actualité. Peine perdue ! Aucune réponse. Le 2 juillet, je m’autorise donc à adresser un SMS à Pierre Moscovici,  pour lui signaler que nous sommes, ma consœur Martine Orange et moi-même, placés dans une situation difficile. J’insiste dans ce SMS sur le fait que nous ne réclamons aucun passe-droit mais seulement un traitement « normal », comme celui réservé aux confrères des autres journaux. Pas plus de réponse de Pierre Moscovici.

Le 4 juillet, en début de matinée, je réécris un nouveau SMS à Pierre Moscovici pour un fait plus grave : je viens en effet d’apprendre qu’un « point de presse » vient de se tenir pour décrypter les premières mesures de rigueur – point de presse auquel quelques journaux ont été invités, mais pas Mediapart. Dans ce SMS, je dis au ministre qu’il est parfaitement dans son droit de ne pas me recevoir, s’il ne le souhaite pas ou n’en a pas le temps, mais qu’il est choquant qu’une mesure d’ostracisme frappe Mediapart. Toujours pas de réponse de Pierre Moscovici.

Finalement, dans le courant du mois de juillet, survient enfin une petite ouverture. Pierre Moscovici me fait savoir qu’il va à Bruxelles et que si je veux prendre le même train que lui, il aura un peu de temps à me consacrer. Ce que j’accepte évidemment sur-le-champ, pensant que les choses vont alors changer et que les relations de travail avec ce ministère vont se normaliser.

Et pourtant non ! Très vite, tout se dégrade de nouveau. Voulant écrite un article sur la Banque publique d’investissement, et désireux de recueillir tous les avis, dont celui du ministère des finances, je demande le 3 septembre au matin à l’attachée de presse de Pierre Moscovici qui peut me parler sur le sujet. Elle me renvoie vers le directeur de cabinet, lequel ne prend pas la peine de me répondre au téléphone.

Je ne fais donc rien à l’insu du ministère des finances. Très attaché aux règles de l’investigation honnête, et donc contradictoire, je tiens à recueillir l’avis – « on » ou « off », comme on dit dans le jargon de la profession – d’un proche du ministre. Je veux donc leur soumettre les questions qui me viennent à l’esprit : mais comment diable espèrent-ils créer une banque véritablement nouvelle en s’entourant des conseils d’un banquier à l’ancienne ? Et Matthieu Pigasse, qui est le propriétaire des Inrocks et le copropriétaire du Monde, n’est-il pas en conflit d’intérêts, s’il travaille de surcroît pour l’Etat ? Peine perdue : je ne trouve personne au ministère des finances qui accepte de m’éclairer.

Résultat, mon article paraît sans le point de vue du ministère, même « off », mais je n’en suis en rien responsable. Ce qui n’empêche pas l’attaché de presse de Pierre Moscovici de me faire savoir, peu après, par ce SMS stupéfiant qu’elle se désabonne sur-le-champ de Mediapart, à cause d’un article pour lequel je n’ai pu obtenir aucun éclaircissement… de son propre ministère.

Depuis, rien n’a changé. J’ai échangé quelques SMS avec le ministre des finances, mais les portes du cabinet du ministère me sont restées irrémédiablement fermées. Ni commentaires « off », ni échanges téléphoniques avec tel ou tel conseiller. Rien : le « black out » total et pour moi sans aucun précédent.

Même chose avec le ministère du budget. Dès la constitution du gouvernement, j’ai fait savoir à la chargée de communication de Jérôme Cahuzac que Mediapart serait heureux de donner la parole au ministre, le jour où il le souhaiterait, et qu’en tout état de cause ma consœur Martine Orange et moi-même étions désireux d’établir des relations de travail avec les membres du cabinet. Peine perdue ! Si perpétuellement des « fuites », visiblement très intéressées, ont été faites vers certains médias, à l’évidence pour faire pression sur les arbitrages budgétaires du premier ministre, nous n’avons pas pu obtenir l’établissement de ces relations normales.

Si j’ai eu une fois, quelques secondes, Jérôme Cahuzac au téléphone, pour évoquer un problème très précis – un scandale des années antérieures –, et si une fois un membre du cabinet a eu le feu vert pour répondre à l’une de mes questions, mais avec deux semaines de retard sur l’article que je devais écrire, je n’ai eu, pour le reste, aucun contact avec le cabinet du ministre. Ni décryptage de la politique budgétaire et fiscale, ni échange : le cabinet du ministre m’a été totalement inaccessible.

Black listé ! Le terme n’est pas trop fort puisque de l’aveu même de la chargée de communication de Jérôme Cahuzac, elle a organisé quelques rencontres individuelles et des déjeuners de « clubs de journalistes » avec le ministre : « quatre en tout en cinq mois ». Et Mediapart n’a jamais été associé au moindre rendez-vous.

Au-delà de mon cas personnel, ces pratiques sont donc préoccupantes, car elles suggèrent que Pierre Moscovici et Jérôme Cahuzac sont assez peu sensibles à l’aspiration démocratique à la transparence et poussent Bercy dans ses tendances spontanées : être une forteresse opaque et inaccessible, plutôt qu’une maison de verre, accessible aux citoyens comme aux journalistes. Au-delà de ma petite personne, c’est le message subliminal qui transparaît de ces pratiques : journalistes, vous n’êtes pas les bienvenus à Bercy !

En résumé, Mediapart ne demande encore une fois aucun traitement de faveur. Voulant faire un journal libre, honnête et indépendant, nous revendiquons juste un accès identique et transparent pour toute la presse aux sources d’information. Et donc y compris pour Mediapart, quand bien même certaines de nos enquêtes pourraient froisser quelques susceptibilités ou irriter quelques pouvoirs.

Mais c’est la règle d’une démocratie exigeante : pour que les citoyens soient éclairés, il faut une presse qui puisse faire correctement son travail. Si Pierre Moscovici et Jérôme Cahuzac ne le comprenaient pas et si la situation présente perdurait, ce serait préoccupant. L’indice, en quelque sorte, d’une culture démocratique de très basse intensité.

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