Minc écrase Hessel de sa morgue

Pas lui ! Et pas cela ! On a beau être habitué à entendre Alain Minc pérorer partout et à tout bout de champ ; on a beau le voir, invité plus qu’à son tour, jusqu’à l’overdose, dans toutes les émissions de radio et sur tous les plateaux de télévision, on aimerait malgré tout qu’il ait la décence en quelques circonstances de se taire.
YouTube
YouTube

Pas lui ! Et pas cela ! On a beau être habitué à entendre Alain Minc pérorer partout et à tout bout de champ ; on a beau le voir, invité plus qu’à son tour, jusqu’à l’overdose, dans toutes les émissions de radio et sur tous les plateaux de télévision, on aimerait malgré tout qu’il ait la décence en quelques circonstances de se taire. De garder le silence sur certains sujets. De se faire oublier, juste quelques instants.

Passe encore qu’il prononce les inepties dont il a le secret. Passe encore qu’il annonce par exemple, en 2008, que la crise est « grotesquement psychologique », au moment précis où à l’inverse elle est en train de se creuser (la vidéo n'est hélas plus disponible, mais les extraits sont ici sur le site de Marianne). Puisqu’il y a des journalistes qui ont le goût de lui tendre des micros complaisants et qui le présentent toujours comme un expert avisé, lui qui s’est si souvent trompé et qui défend le vieux monde qui est en crise, sans doute aurait-il bien tort de se gêner. Passe encore qu’il joue les entremetteurs du capitalisme parisien et qu’il cherche perpétuellement à humer les bonnes affaires que pourraient faire ses richissimes clients, souvent sur le dos de l’Etat. Puisque Nicolas Sarkozy se prête à ce jeu et l’a installé dans ce rôle, puisque le chef de l’Etat lui-même tolère et profite de ce système de conflit d’intérêts, sans doute Alain Minc aurait-il, là encore, tort de ne pas en tirer avantage.

Ainsi va le capitalisme du Fouquet’s : les obligés du Palais prennent leurs aises et ont une conception assez privative de la République. Ainsi a-t-on vu  hier Alain Minc s’activer (en vain, pour une fois) en coulisse dans l’espoir qu’un bien public, en l’occurrence la régie publicitaire de France Télévisions, tombe dans l’escarcelle de son ami et associés en affaires Stéphane Courbit. Ainsi le voit-on aujourd’hui prendre la présidence du conseil de la Sanef, une société d’autoroutes qui faisait elle aussi, dans le passé, partie du domaine public, et qui a été scandaleusement abandonnée au privé.

On a donc beau savoir tout cela – et plus encore…–, on aimerait donc pourtant qu’Alain Minc sache qu’il y a des limites à ne pas franchir. On aimerait qu’il ait au moins l’intuition qu’il y a des choses qui, venant de lui, seront encore plus choquantes que si elles venaient d’un autre. On aimerait par exemple qu’il n’exerce pas la morgue dont il est capable à l’encontre de quelques belles et grandes figures de la République. Quelques belles figures, comme celle de Stéphane Hessel. Et pourtant, c’est plus fort que lui. Alain Minc a ce point commun avec Nicolas Sarkozy : il ne connaît pas de limite. Il éprouve même sans doute une forme de jouissance à transgresser ce qu’il perçoit comme une limite.

A Stéphane Hessel il s’en est donc pris. Avec moquerie, avec condescendance, comme il a l’habitude de le faire. Cela s’est passé le 5 janvier 2012, à l’occasion du colloque « Nouveau monde », organisé par le réactionnaire Eric Besson, qui, après avoir officié comme ministre de l’identité et de la stigmatisation nationale, officie comme ministre de l’industrie.

Avant que Nicolas Sarkozy ne vienne faire une apparition à ce colloque, pour annoncer à grands fracas que la France, seule s’il le fallait, mettrait en œuvre la taxe Tobin, il y avait donc des tables rondes. Et Alain Minc était l’invité de l’une d’elles, aux côtés de la patronne des patronnes, Laurence Parisot.

Cela a donc été irrépressible. Alain Minc s’en est pris d’abord aux « indignés », pour dire que leur mouvement n’avait ni consistance, ni force, ni cohérence. Logique ! Puisque pour Alain Minc la crise est « grotesquement psychologique », il est compréhensible qu’il n’entende pas la contestation qu’elle suscite et qu’il soit insensible aux souffrances sociales qu’elle engendre. Et dans la foulée, il a donc écrasé de son mépris celui que ce mouvement a pris pour icône, la belle et grande figure de Stéphane Hessel, l’auteur du livre manifeste Indignez-vous ! (32 pages, 3€, Indigène éditions, octobre 2010).

« Aucun journaliste n’a fait la carte du mouvement des indignés », a d’abord regretté Alain Minc, avant de prétendre que le mouvement des indignés a sauté« les pays où il existe des forces sociales, un contrat social et un pacte social ». Puis, c’est aux indignés espagnols qu’il s’en ait pris, ceux de la place Puerta del Sol de Madrid,« un mouvement extraordinairement sympathique et totalement déstructuré », s’est-il moqué. A preuve :« Il n’y a aucune proposition qui est sortie de la Puerta Del Sol. Aucune. »

Et ensuite, Alain Minc s’est laissé emporter, niant toute contestation sociale en Europe et raillant Stéphane Hessel. Parlant du mouvement des indignés, il a en effet poursuivi de la sorte : « Il a sauté par dessus la France. Il n’y a pas d’indignés en France. Il a sauté par dessus l’Allemagne. Il y a eu une petite poussée en Italie qui n’était que la traduction du réflexe salutaire anti-Berlusconi. Et puis… c’est tout en Europe. Il ne faut pas exagérer ! Je suis très heureux qu’un homme que nous admirons tous qui est Stéphane Hessel termine sa vie en auteur de best-sellers mais ce n’est pas encore le Capital et Karl Marx. »

Pour le coup, on se prend à penser très fort comme Jean-Luc Mélenchon. Oui, qu’ils s’en aillent tous ! Et lui avec. En commençant par lui…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.