En mémoire de Charles Delescluze

C’est une étrangeté à laquelle les promeneurs parisiens ne prennent ordinairement pas garde. Lorsque l’on quitte la place de la Bastille pour emprunter la rue du Faubourg Saint-Antoine, la chaussée présente quelques centaines de mètres plus loin une étrange courbe.
C’est une étrangeté à laquelle les promeneurs parisiens ne prennent ordinairement pas garde. Lorsque l’on quitte la place de la Bastille pour emprunter la rue du Faubourg Saint-Antoine, la chaussée présente quelques centaines de mètres plus loin une étrange courbe.

C’est juste après la rue de Cotte, à l’embranchement qui part en oblique sur la droite vers la rue Crozatier – à trente mètres à peine des bureaux de Mediapart : le trottoir présente un curieux gonflement. Etrange emplacement. Pour quelque obscure raison, la rue Crozatier ne part pas tout droit mais dessine à son début un tout petit virage ménageant un espace minuscule – pas même huit mètres carrés. Ce n’est pas à proprement parler une place. Plutôt une sinuosité bizarroïde de la chaussée. Une sinuosité qui semble échapper à toute logique.

 

Pourtant, cette sinuosité, il nous faut l’expliquer. Car en vérité, elle ne doit rien au hasard. Ce n’est pas le caprice d’un ingénieur des Ponts et chaussées ; c’est un legs de l’histoire. Un legs si important que nous aimerions placer ce blog dans sa filiation. Comme en résonance avec cette histoire...

 

C’est en effet en ce lieu, très précisément, sur une barricade, qu’est assassiné par la troupe, le 3 décembre 1851, Alphonse Baudin (1811-1851), le célèbre député de Nantua, dont Victor Hugo, dans Histoire d’un crime a raconté les derniers instants, et dont les républicains de toutes obédiences ont longtemps honoré la mémoire, en protestation contre le coup d’État engagé la veille par Louis Napoléon Bonaparte. Passant par hasard sur les lieux du forfait, et témoin du meurtre, Pierre Larousse a lui aussi conté la scène, et rapporté la répartie « sublime » du député juste avant la mitraille, faisant allusion au montant de l’indemnité journalière des parlementaires : « Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs ».

Alphonse Baudin Alphonse Baudin

Durant de longues années, de ce forfait contre la démocratie nul ne parle. Désireuse de récupérer le corps du défunt, la famille d’Alphonse Baudin est contrainte d’accepter le chantage de l’empire : elle procède aux funérailles en cachette. Mais en 1868, un journaliste pugnace rompt l’omerta : fondateur du journal Le Réveil, Charles Delescluze (1809-1871) lance une souscription – à laquelle participent tous les républicains, dont Victor Hugo, toujours proscrit - pour ériger sur les lieux même du drame une statue en mémoire du député assassiné. On connaît la suite : défendu par un jeune avocat, à l’époque totalement inconnu, un dénommé... Léon Gambetta, Charles Delescluze ne sera jamais récompensé de son courage. Condamné à la prison par l’empire, il voit son journal Le Réveil interdit en août 1870 et, devenu député après l’écroulement de l’empire, il est finalement tué par les Versaillais le 25 mai 1871, au plus fort de la répression contre la Commune de Paris.

 

 

Charles Delescluze Charles Delescluze
Pis que cela ! Le combat de Charles Delescluze pour honorer la mémoire d’Alphonse Baudin n’aboutira lui-même jamais. Si une statue du député est enfin érigée longtemps plus tard, en 1901, à l’endroit même de la barricade, elle est mise à bas en 1942 par le régime de Vichy – comme beaucoup d’autres monuments honorant la République et ses martyrs. Mais à la différences d’autres statues, celle d’Alphonse Baudin n’est ensuite jamais reconstruite. En 1977, le socle du monument est même enlevé. Et même le socialiste Bertrand Delanoë n’a pas jugé utile, plus récemment, de reconstruire la fameuse statue. D’où cette étrangeté, qui subsiste, au début de la rue Crozatier : il n’y a plus de monument – pas même une plaque -. Juste une drôle de petite sinuosité dont seuls les historiens connaissent l’explication.

 

La statue d'Alphonse Baudin, érige en 1901 et détruite par le régime de Vichy La statue d'Alphonse Baudin, érige en 1901 et détruite par le régime de Vichy

C’est donc la première raison de l’intitulé de ce blog. Le Réveil : dans l’histoire du journalisme et de la presse, ce titre-là, créé par le courageux Charles Delescluze, est injustement tombé dans l’oubli. L’envie nous est donc venue de lui redonner vie.
Mais il y a aussi une autre raison à cet intitulé. Une autre raison qui tient à une permanence de l’histoire française. Du Second empire jusqu’à la Vème République, la France a beaucoup changé mais « l’illibéralisme » a souvent perduré. C’est un trait dominant de la vie politique française : sous des variantes multiples, du bonapartisme jusqu’au gaullisme en passant par le boulangisme ou différentes variétés de populisme, la France a souvent été une démocratie à part, pratiquant parfois le libéralisme en économie mais rarement sinon jamais en politique. Déséquilibres anciens ! De Napoléon le Petit jusqu’au petit Nicolas, c’est l’invariant de l’histoire française : les pouvoirs du Palais sont exorbitants tandis que les contre-pouvoirs (ceux du Parlement, des syndicats, de la presse...) sont anémiés.

 

Et ces déséquilibres de la démocratie française expliquent aussi pour beaucoup – comme par réfraction - ceux qui affectent le système économique français. Empruntant au système anglo-saxon certaines de ses dérives les plus sulfureuses (stock-options, golden parachutes...) et au vieux modèle « rhénan » certaines de ces règles de fonctionnement opaques (connivence, clanisme, système d’entente ou d’endogamie avec le pouvoir), le système économique français est à bien des égards hybride. Entre pulsion ultra-libérale et affairisme, il l’était sous la France de Napoléon III. Sans doute l’est-il encore par bien des aspects sous la France de Nicolas Sarkozy.

 

En complément des articles qui seront mis en ligne dans l’espace « journal » de ce site, ce sera en tout cas l’ambition de ce blog : tenir la chronique de toutes les mutations qui affectent le capitalisme français, mêmes les plus petites, les plus symboliques ; de tous les systèmes de connivence qui sont à l’œuvre entre les milieux du pouvoir et des milieux d’affaires ; tenir, en quelque sorte la chronique de ce capitalisme très à part qu’est le capitalisme français – ce « capitalisme de la barbichette » qui a par exemple joué un si grand rôle dans les turbulences récentes et la crise de la presse ; pointer en bref la schizophrénie d’une politique économique qui peut avoir pour inspiration tout à la fois les ultra-libéraux de Bercy et le très hétérodoxe Henri Guaino. Or, cette histoire-là, cette histoire si française, balançant sans cesse entre les pulsions de la mondialisation et les crispations de la nation, ne date pas, d’hier. Elle puise ses racines dans une histoire longue, celle de l’illibéralisme français, vieille de plus de deux siècles.

 

Laurent Mauduit

Pour essayer d’en tenir la chronique, pour traquer les dysfonctionnements du capitalisme de connivence, et les inégalités qu’il génère, l’envie nous est donc venue de placer ce blog sous le parrainage de Charles Delescluze. Et puis, Le Réveil... cela sonne bien, non ?

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