Laurent Mauduit
Journaliste, cofondateur de Mediapart
Journaliste à Mediapart

152 Billets

5 Éditions

Billet de blog 12 juin 2012

Laurent Mauduit
Journaliste, cofondateur de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Du Conseil d’analyse économique au Conseil de la pensée unique

C’est peu dire qu’en économie, la pensée unique a fait des ravages. Accompagnant la vague néo-libérale qui a submergé la planète depuis plus de deux décennies, elle a mis à mal ce qui constituait la première richesse de cette discipline, à savoir son pluralisme. C’est ce qu’établit une étude très intéressante réalisée par un jeune sociologue, Thomas Angeletti, à partir d’un échantillon intéressant, celui du Conseil d’analyse économique.

Laurent Mauduit
Journaliste, cofondateur de Mediapart
Journaliste à Mediapart

C’est peu dire qu’en économie, la pensée unique a fait des ravages. Accompagnant la vague néo-libérale qui a submergé la planète depuis plus de deux décennies, elle a mis à mal ce qui constituait la première richesse de cette discipline, à savoir son pluralisme. C’est ce qu’établit une étude très intéressante réalisée par un jeune sociologue, Thomas Angeletti, à partir d’un échantillon intéressant, celui du Conseil d’analyse économique.

Intitulée « (Se) rendre conforme. Les limites de la critique au Conseil d’analyse économique », cette étude commence à dater puisqu’elle a été publiée en 2009 par Tracés, une revue de sciences humaines, dans son numéro 17 consacré à cette question « Que faire des institutions ? ». Mais je dois avouer qu’écrivant mon livre sur Les imposteurs de l'économie (Editions Gawsewitch), je n’avais pas connaissance de ce texte. Et je me rends compte que beaucoup d’économistes en ignorent l’existence. Or, dans le débat sur les mécanismes qui poussent à la pensée unique, ce texte apportent des éclairages très intéressants, qui compètent ma propre enquête.

Dans mon ouvrage, je me suis certes arrêté longtemps sur le Conseil d’analyse économique (CAE), qui regroupe une trentaine d’économistes français parmi les plus connus, et qui a pour fonction d’éclairer les choix du premier ministre. Décortiquant leurs conflits d’intérêt innombrables, j’ai établi que nombre d’eux se présentant officiellement comme des universitaires étaient en fait souvent appointés discrètement par la finance, quand ils n’étaient pas purement et simplement des économistes de banque. J’ai donc apporté de nombreux indices d’un dessèchement progressif de cet organisme, pourtant sensé être pluraliste et représentatif des différentes écoles de pensée en économie.

Thomas Angeletti, lui, va plus loin. Doctorant en sociologie au Groupe de sociologie politique et morale (CNRS, EHESS) à l’époque où il écrit ce texte, et auteur d’une thèse sous la direction de Luc Boltanski intitulée « Economistes et institutions dans la France des années 1970-2010 », le chercheur (ici sa biographie et ses travaux) montre de manière très méticuleuse par quels mécanismes le CAE a finalement abouti à l’inverse de ce à quoi il était destiné : « Le projet originel qui avait accompagné la création de l’organisme, visant à établir un espace pluraliste de discussions ne cherchant pas le rapprochement des points de vue, est mis à mal par un ensemble de dispositifs invitant à élever le niveau d’autocontrainte. Pour les membres regrettant l’absence de critique et de discussion, souvent ceux chargés d’incarner le « pluralisme » et la « diversité », confrontés à des difficultés rendant caduque toute tentative de débat contradictoire, c’est un engagement plus vif dans la transgression ou une fuite qui s’annoncent. »

Cette approche est, en vérité, partagée par un nombre croissant d’économistes. Dans un précédent billet de blog (Lire Plaidoyer pour une refonte du Conseil d’analyse économique), j’ai ainsi souligné que Romain Rancière, chercheur à l’Ecole des Ponts et professeur à l’Ecole d’économie de Paris, pour ne parler que de lui, défendait l’idée que le CAE ne remplissait plus le rôle pour lequel il avait été crée et pressait la gauche d’avancer vers un modèle alternatif, celui du «Council of Economic Advisors» (Conseil des conseillers économiques) qui existe aux Etats-Unis et qui est placé directement auprès du président des Etats-Unis.

Ce sont donc les enjeux de ce débat que Thomas Angeletti éclaire avec son étude, notamment en présentant les témoignages anonymes de deux membres du CAE –mais en vérité, les initiés devineront sans trop de peine leur identité. Pour tous ceux que ce débat intéresse, je m’autorise donc à souligner le grand intérêt de ce texte. Il peut être téléchargé ici ou consulté ci-dessous.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
#MeToo, 5 ans après : notre émission spéciale
Le 5 octobre 2017, un mot-dièse va faire le tour de la planète : #MeToo (« moi aussi »), une expression pour dire haut et fort les violences sexistes et sexuelles. Cinq ans plus tard, les rapports de domination, de pouvoir, ont-ils vraiment changé ?
par À l’air libre
Journal
MeToo, plus de cinq ans d’enquêtes
Parmi les centaines d’articles publiés et émissions réalisées par Mediapart, ce dossier rassemble une sélection d’enquêtes marquantes, du monde du travail à celui de la musique, de la politique au cinéma, et fait la chronique des défaillances de la justice.
par La rédaction de Mediapart
Journal
Face aux affaires, l’opposition s’indigne, l’exécutif se terre
Les dernières mises en cause par la justice de deux figures du pouvoir, Alexis Kohler et Éric Dupond-Moretti, sont venues perturber mardi la rentrée parlementaire. Face à des oppositions plus ou moins véhémentes, l’exécutif et la majorité en disent le moins possible, en espérant que la tempête passe.
par Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — Exécutif
Kohler, Dupond-Moretti : et soudain, il ne se passa rien
Le président de la République n’a pas jugé nécessaire de réagir après l’annonce du procès à venir de son ministre de la justice et de la mise en examen de son bras droit. Il mise sur le relatif silence des médias. Et ne s’y trompe pas.
par Michaël Hajdenberg

La sélection du Club

Billet de blog
L'Italie post-fasciste : en marche vers le passé
La victoire du post-fascisme, déflagration annoncée, menace nos systèmes démocratiques imparfaits et l'Europe qui subit une guerre de conquête et un bouleversement interne avec ces extrêmes-droites qui accèdent au pouvoir. Faut-il attendre les catastrophes pour crier ? La remise en cause de vieux réflexes ne demandent-elles pas une actualisation pour agir sur notre époque sans se renier ?
par Georges-André
Billet de blog
La grande nostalgie
Les nostalgiques de l'ère fasciste s'en donnent à cœur joie pour ressortir les reliques de l'époque. Dimanche matin à Porta Portese, le plus grand marché aux puces de la capitale, j'ai trouvé un choix impressionnant de memorabilia de l'ère Mussolini.
par D Magada
Billet de blog
Après les élections, vers le post-fascisme
Aujourd'hui, en Italie, l'institutionnalisation du fascisme va porter l'agression raciste et patriarcale à un niveau supérieur. Avec cette combinaison du fascisme et de la technocratie, le gouvernement Meloni ne sera probablement pas simplement un gouvernement Draghi plus raciste. Nous verrons dans quelle mesure les alliances internationales, l'Union européenne et la Présidence de la République pourront limiter et contenir les dégâts. 
par Bruno Montesano
Billet de blog
Ouvrir les yeux sur le fascisme qui vient
Un peu partout, « la loi et l’ordre » s’imposent, sous une forme directement inspirée des années 40 comme Italie, ou de façon plus insidieuse, comme chez nous. De L’écofascisme au post-fascisme en passant par l’autoritarisme policier ultra-libéral, c’est cinquante nuances de brun. Et il va falloir commencer à sérieusement s’en inquiéter, si on ne veut pas voir nos gosses grandir au son des bottes.
par Mačko Dràgàn