Les imposteurs de l’économie sont de retour. S’ils se sont faits discrets au plus fort de la crise financière, les voilà assurément de retour. Depuis quelques temps, ils tiennent même de nouveau le haut du pavé. Et de cette nouvelle arrogance, il existe de nombreux signes récents. Et accablants !

C’est en 2012 que j’avais mené l’enquête sur ces « Imposteurs de l’économie », dans un livre portant ce titre (Editions Gawsewitch), qui s’appliquait à marcher sur les brisées du célèbre documentaire américain Inside Job. J’avais alors cherché à débusquer ces économistes les plus connus en France qui jouissent d’une situation de quasi monopole d’expression dans les grands médias et qui se présentent sous leur casquette universitaire, c’est-à-dire sous les traits de chercheurs indépendants mais qui sont parfois appointés par la finance ou siègent même dans les conseils d’administration de grands groupes industriels ou financiers.

Or mon enquête, ainsi que d’autres travaux, ont indéniablement produit leur effet. Des codes de déontologie ont ainsi vu le jour en de nombreux endroits : à l’Observatoire français  des conjonctures économiques, à l’Ecole d’économie de Paris…

Pendant quelques temps, donc, mes imposteurs de l’économie ont donc rasé les murs. Et dans les débats publics, on a entendu un bref moment d’autres économistes, représentant d’autres courants de pensée. Les économistes atterrés, ceux d’Attac… On a alors pu croire que cette vérité d’évidence était enfin prise en compte : la science économique, qui n’est pas une science exacte mais une branche des sciences sociales, n’est riche et productive que dans la diversité et le pluralisme de ses approches. En bref, on a pu se prendre à espérer que la pensée unique néo-libérale, qui exerce une véritable tyrannie sur les débats publics et la recherche économique depuis de si longues années, était en passe d’être battue en brèche et que le pluralisme serait réhabilité, aussi bien à l’Université que dans les médias…

Erreur ! De nombreux indices, certains graves, d’autres plus dérisoires, attestent que la pensée unique néo-libérale tient de nouveau le haut du pavé.

Les indices les plus graves, c’est l’Association française d’économie politique (Afep), présidée par l’économiste André Orléan, qui les a présentés, jeudi 13 mars, à l’occasion d’une conférence à l’Assemblée nationale. Créée voici à peine cinq ans, cette association, qui regroupe plus de 600 économistes, chercheurs ou professeurs d’université, mène un combat courageux en défense du pluralisme, a eu l’idée judicieuse de conduire une étude minutieuse sur la nature des recrutements des professeurs d’économie à l’Université, c’est à dire les passages des rangs B (maître de conférence à l’université ou chargé de recherche au CNRS) aux rangs A (professeur des universités ou directeur de recherche).

Pour parvenir à conduire cette enquête, un groupe de travail de l’Afep, coordonné par Florence Jany-Catrice (Université de Lille 1), a épluché les curriculum vitae, publications et travaux de recherche des 210 personnes qui ont été admises au grade A entre 2000 et 2011, c’est-à-dire au cours des dix dernières années sur les lesquelles les statistiques sont disponibles.

L’analyse des données ainsi dépouillées n’a certes pas été simple car les frontières entre les économistes qui se situent dans le mainsteam et ceux qui peuvent se situer dans des courants de pensée hétérodoxes ne sont pas toujours simples à établir, d’autant que certains économistes ont pu eux-mêmes évoluer dans un contexte de turbulences économiques historique.

Mais enfin ! Même si une marge d’erreur possible est possible, les conclusions de l’enquête font froid dans le dos.

Voici cette enquête :

Les chiffres parlent donc d’eux-mêmes :  sur ce contingent de 210 passages en 10 ans du grande B au grande A,  84,2% ont profité à des personnes qui dédient leurs recherches aux courants dominants de la science économique, 5,3% aux historiens de la pensée économique et 10,5% seulement aux hétérodoxes. C’est ce que résume le graphique ci-dessous :

 

Et comme l’établit cet autre graphique ci-dessous, la tendance est à une détérioration constante du pluralisme car ce taux de 10,5% alloués aux économistes hétérodoxes sur 10 ans recouvrent des passages plus fort en début de période qu’en fin de période. En clair, ce taux se dégrade d’année en année.

Et du même coup, on devine la conséquence de cette tendance mortifère. Avec des directeurs de recherche ou des jurys de thèse qui relèvement tous ou presque tous du mainstream (ou de la pensée unique !), c’est tout le système de reproduction de la pensée et du recrutement des élites qui est ainsi programmée. Avec en bout de course, comme le dit l’Afep dans son étude, un épilogue programmé qui est très inquiétant : « La mort annoncée du pluralisme en économie n’est donc pas une simple vue de l’esprit ».

Pour l’Afep, un sursaut est donc indispensable. Selon elle, un bon moyen d’éviter cette mort programmée du pluralisme serait de créer une nouvelle section du Conseil national des universités (CNU), l’instance décisive qui donne une validation scientifique aux travaux universitaires et qui constitue donc un verrou pour les passages au grade A (Lire Les économistes hétérodoxes veulent toute leur place à l'université). Selon l’Afep, à côté de l’actuelle section  « économie » devrait donc être créée une section « économie et société ».  « La demande de nouvelle section du CNU est aujourd’hui soutenue par près de 300 enseignants-chercheurs qui ont signé un engagement à la rejoindre. Elle est également soutenue par des parlementaires et cinq ministres dont Benoît Hamon (ministre de l’économie sociale et solidaire et de la consommation) et Bernard Cazeneuve (ministre du Budget). Cette nouvelle section constituerait un outil essentiel pour préserver le pluralisme en économie, menacé à court terme si aucune décision n’est prise en ce sens. Elle permettrait de favoriser l’interdisciplinarité et d’animer le débat scientifique. »

Mais de cette nouvelle arrogance de nos imposteurs de l’économie, il existe d’autres indices, plus dérisoires mais tout aussi instructifs. Des indices des relations mondaines de connivence ou de consanguinité qui ont repris de plus belle entre certains de ces économistes médiatiques, quelques journalistes et le monde de la finance.

A preuve, cette intéressante cérémonie qui aura lieu le 26 mars prochain à la Banque de France pour la remise du Prix 2014 du meilleur article financier. Car il existe, de fait, un prix qui récompense chaque année un journaliste qui a conduit l’enquête financière la plus pertinente ou l’analyse la plus percutante sur la finance. Et où ce prix est-il donc remis ? Alors que la planète a été ébranlée par une crise économique et financière historique, en bonne partie à cause de la finance folle ; alors que dans ces dérèglements les banques centrales ont joué un rôle clef, on aurait pu penser que les organisateurs de ces festivités économico-mondaines choisissent au moins un lieu neutre, et un jury indépendant et incontestable !

Eh bien non ! C’est effectivement le très conservateur Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France de son état et balladuro-sarkoziste de conviction, qui présidera aux festivités. Et tout le jury, ou presque, est à l’avenant.

La composition de ce jury, dans sa mouture 2014, n’est pas encore publique, mais sans doute n’est-elle guère différente de sa mouture 2013, que l’on peut consulter ici sur un site Internet dédié. Pêle-mêle, on y trouve ainsi le président du Cercle des économistes (de la pensée unique), Jean-Hervé Lorenzi qui est l’un des piliers de la Compagnie financière Edmond de Rothschild et qui entretient d’innombrables relations avec le monde de la finance et de l’assurance ; l’économiste Daniel Cohen qui professe à l’Ecole normale supérieure mais qui est aussi senior adviser à la banque Lazard ; Anne Le Lorier, une autre balladuro-sarkoziste qui est devenu sous-gouverneur de la Banque de France ; Olivier Pastré, qui se présente comme économiste et universitaire mais qui préside aussi la banque d’affaires tunisienne IMBank qui a fait une bonne partie des privatisations sous le régime tyrannique de Ben Ali ; ou encore le très réactionnaire éditorialiste du Figaro, Alain-Gérard Slama.

Dans une remarquable endogamie, rassemblant banquiers sarkozistes, journalistes, et économistes mondains, c’est donc cet aéropage inattendu qui décerne ce prix dont l’objet est de récompenser non pas un travail d’enquêtes sur les turpitudes de la finance mais bien plutôt de faire œuvre pédagogique pour réconcilier les Français avec la finance. « Il nous semble important de récompenser le travail des journalistes qui permet aux citoyens de mieux appréhender un domaine jugé souvent lointain, difficile à comprendre et pour lequel ils se sentent insuffisamment informés, voire désarmés, alors qu’il est omniprésent », lit-on.

On devine donc sans peine le profil de certains des journalistes qui sont récompensés par un tel jury. A titre d’illustration, c’est par exemple une dénommée Irène Inchauspé, à l’époque journaliste à Challenges et passé depuis à L’opinion, qui a été récompensée. C’est un article d’elle sur la City qui lui a valu cette distinction, mais en vérité, c’est toute son œuvre qui aurait du être récompensée. Pour ceux qui veulent en prendre la mesure, il suffit de se reporter à sa dernière production, dont on appréciera la finesse et le sens de la mesure. C’est intitulé « Jusqu’où ira la violence d’Etat », et cela commence par cette charge : « L’affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy provoque une violente réaction des avocats qui soutiennent Thierry Herzog, son conseil, dont le domicile et le bureau ont été perquisitionnés. Au delà du comportement des juges, c’est toute une société qui se voit soumise à diverses taxes, interdits, répressions. On a atteint ainsi une zone de danger inédite dans laquelle la légitimité même de l’Etat peut être questionnée. »

Et plus loin, cela se poursuit par des propos tout aussi nuancés : « La répression financière, concept très à la mode depuis la crise, est une autre façon de contraindre violemment le citoyen épargnant. "Cette stratégie consiste à utiliser tous les moyens réglementaires pour maintenir les taux d’intérêt nominaux à des niveaux plus faibles que ceux qui auraient été normalement atteints par le libre jeu du marché, explique Isabelle Job-Bazille, directrice des études économiques de Crédit Agricole SA. Cela représente une économie de dépenses pour l’Etat avec des flux de paiement d’intérêt qui progressent moins vite que les recettes fiscales." Quel que soit le domaine, l’Etat contraint, place partout ses taxes et ses interdits. Il devient fou parce qu’il se sent menacé. Et ses représentants oublient, à leurs risques et périls, que la légalité n’implique pas forcément la légitimité. »

En bref, on assiste à un inquiétant mais logique chassé croisé : les imposteurs de l’économie reviennent ; le pluralisme agonise...

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