Mais que se passe-t-il donc à France Culture ?

S’il est un média où le débat sur l’indépendance et l’honnêteté des économistes devrait pouvoir se mener librement, c’est naturellement France Culture. Radio de référence du service public, elle devrait être –et elle est le plus souvent- un lieu privilégié des échanges intellectuels de qualité, hors des réseaux de connivence ou d’influence qui polluent fréquemment le débat public. Or, à l’évidence, France Culture éprouve quelques embarras à ouvrir ce débat.

S’il est un média où le débat sur l’indépendance et l’honnêteté des économistes devrait pouvoir se mener librement, c’est naturellement France Culture. Radio de référence du service public, elle devrait être –et elle est le plus souvent- un lieu privilégié des échanges intellectuels de qualité, hors des réseaux de connivence ou d’influence qui polluent fréquemment le débat public. Or, à l’évidence, France Culture éprouve quelques embarras à ouvrir ce débat.

Faisant ce constat, je ne voudrais froisser personne. J’ai trop d’attachement pour cette belle maison, trop d’estime ou d’amitié pour beaucoup de journalistes ou de producteurs de talent qui y travaillent, pour ne pas savoir faire la part des choses. Mais enfin ! Qu’il me soit permis de dire ce que je pense sans détour : je m’attendais – ou du moins, j’espérais – que le débat soit d’une autre tenue. Qu’il soit franc, libre et direct, et non pas empesé ou entaché d’innombrables arrière-pensées.

Quand mon livre Les imposteurs de l’économie (Editions Gawsewitch) est paru, je m’attendais donc à ce que France Culture soit l’un des lieux privilégiés où ce débat sur l’honnêteté et l’indépendance des économistes pourrait avoir lieu ; où mon travail pourrait être discuté ou contesté ; où la pertinence de mon enquête pourrait être examinée et débattue.

Et pourtant non ! De nombreux journaux des sensibilités les plus diverses, du Nouvel Observateur jusqu’au Point, en passant par Télé-Obs, Paris-Match, L’Express, Politis, Libération.fr, Marianne ou encore Rue89 se sont appuyés sur mon livre pour ouvrir ce débat sur les économistes ; de nombreuses radios ont fait de même, du Mouv’ jusqu’à France Inter (écouter ci-dessous).

 

Et BFM Business, que pourtant je ne ménage pas dans le livre, a jugé utile de me donner la parole : non sans humour, l’un des animateurs vedettes de la radio, Stéphane Soumier, m’a lancé le défi de venir m’expliquer dans « le repaire des Imposteurs de l’économie ».

 

Et à cette longue liste, qui n’est pas exhaustive, il faut encore ajouter les articles de Mediapart ou les débats organisés par mon journal en présence de nombreux économistes, d’abord celui qui a eu lieu le 29 mars au Théâtre national de Chaillot (les interventions peuvent être réécoutées ici), ou celui qui a eu lieu le 13 juin en vidéo sur Mediapart et que l’on peut visionner ci-dessous:

Mediapart 2012. Le grand débat : les économistes sont-ils coupables? © Mediapart
 

Mais pas de nouvelles de France Culture ! Dans un premier temps, pas de débat programmé…

Sur le moment, je ne m’en suis pas vraiment étonné. Car c’est l’un des constats que je fais dans le livre : la petite vingtaine d’économistes parisiens qui courent micros et caméras et qui jouissent d’une situation de quasi monopole dans le débat public sont ceux-là mêmes qui entretiennent les liens de proximité les plus serrés avec le monde de la finance, quand ils ne sont pas appointés par lui. Et dans cette situation démocratiquement préoccupante, certains médias ont une part de responsabilité.

Et dans le livre, j’en donne une illustration, celle –malheureusement- de France Culture, dont l’une des principales émissions hebdomadaires consacrée à l’économie, L’économie en question, animée par la journaliste Dominique Rousset, a pour chroniqueur chaque semaine l’un de ces économistes parisiens qui jouent double jeu- qui se présentent le plus souvent sous leur casquette d’universitaire et qui profitent de leur notoriété médiatique pour faire plus discrètement des affaires. En l’occurrence, il s’agit de l’économiste Olivier Pastré.

A titre d’illustration de ce mélange des genres et de ce double jeu – qui ne peut qu’induire en erreur les auditeurs et les tromper sur les propos qu’ils entendent, supposés être désintéressés-, j’évoque dans mon livre une émission de L’économie en question, celle qui a été enregistrée le 13 janvier 2011 – la veille de la chute du dictateur Ben Ali- et diffusée le 15 janvier – au lendemain donc de sa chute. Ce jour-là, aux côtés de Dominique Rousset et d’Olivier Pastré, les deux complices de l’émission, trois autres économistes ont été conviés à discuter de la situation économique et sociale en Tunisie : l’essayiste multicarte Nicolas Baverez, le directeur des études économiques de la banque Natixis Patrick Artus, et le directeur du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) Xavier Timbeau.

On peut consulter cette émission ici sur le site Internet de France Culture ou la réécouter ci-dessous:

 

Une drôle d’émission en vérité, car elle a donc été enregistrée deux jours plus tôt, le jeudi. Et dans l’intervalle, l’histoire s’est brusquement accélérée: la veille de la diffusion de l’émission, le vendredi 14 janvier en fin de journée, le tyran Ben Ali a fui son pays, après vingt- trois ans de règne sans partage. À l’exception notable de Xavier Timbeau, les économistes présents à l’antenne vont donc chanter les louanges d’une Tunisie qui déjà n’existe plus.

Ainsi, vantant les immenses mérites de l’Union pour la Méditerranée, grand combat de Nicolas Sarkozy pour organiser une coopération avec les dictateurs tunisien, égyptien ou syrien, Olivier Pastré fait valoir que la vraie porte de sortie pour la Tunisie tient d’abord dans cette perspective: «Intensifier les échanges.» Pas un seul instant, il n’évoque la question démocratique: la tyrannie qui s’exerce sur la Tunisie, les pillages que le clan Ben Ali fait subir au pays. Pas un  mot non plus sur la situation sociale désespérée dans laquelle se trouve, du fait du chômage et de la précarité, la jeunesse tunisienne –qui sera au cœur du processus révolutionnaire.

Pour Olivier Pastré, puisque «le modèle économique tunisien tient extraordinairement bien la route», un mot d’ordre et un seul : «Intensifier les échanges». Durant toute cette émission , les auditeurs de France Culture n’ont aucune raison de se douter que cet Olivier Pastré qui encense le modèle économique tunisien a une autre qualité que celle de professeur d’économie à Paris VIII. Et ils ont encore moins de raison de soupçonner que celui-ci possède des intérêts sonnants et trébuchants en Tunisie, et que sa parole peut du même coup en être affectée. Au détour de l’aimable conversation, l’intéressé a juste glissé cette formule sibylline: «Il se trouve que je suis les pays du Maghreb depuis une vingtaine d’années.».

Et ce jour-là, la journaliste de France Culture, Dominique Rousset se garde bien de préciser pour quelle raison « il se trouve » qu’Olivier Pastré connaît si bien la Tunisie de Ben Ali et chante les louanges de son « modèle économique » qui « tient extraordinairement bien la route » ? Sait-elle la raison profonde de cet enthousiasme en faveur de la Tunisie de Ben Ali et a-t-elle omis d’en donner l’explications à ses auditeurs ? Ou bien n’a-t-elle jamais eu l’envie de comprendre les véritables activités de celui qui est avec elle le co-animateur de l’émission ?

«Il se trouve…»: la formule est, quoiqu’il en soit, délicieuse –ou plutôt indécente– quand on sait ce qu’il en est exactement : depuis de longues années, Olivier Pastré est le président (non exécutif) de la banque d’affaires tunisienne IM Bank, qui a conduit une bonne partie des privatisations voulues tout au long des années 1980 par Ben Ali et son régime. Dans mon livre, j’ai ainsi établi la liste très méticuleuse des privatisations dont IM Bank a été la banque conseil, tout au long de ces dernières années. Et j’ai aussi établi de manière incontestable la proximité de certains des collaborateurs éminents d’Olivier Pastré avec le régime de Ben Ali.

L’actuel directeur général par intérim d’IM Bank, Kacem Bousnina, a ainsi longtemps arpenté les coulisses du pouvoir de Ben Ali puisqu’il a tour à tour été gouverneur de Sfax, gouverneur de Nabeul, gouverneur de Tunis et directeur général de la direction des collectivités locales, auprès du ministère de l’Intérieur. Un homme de l’ancien régime,en quelque sorte. Ce Kacem Bousnina a même fait encore mieux: en août 2010, il a été l’un des signataires d’un appel qui a fait beaucoup de bruit dans le pays. Connu sous le nom de «l’appel des 1000», celui-ci pressait en des termes pour le moins flagorneurs le tyran Ben Ali à se représenter pour un nouveau mandat présidentiel (le sixième) lors des élections normalement prévues en2014. «La Tunisie a choisi, sous votre conduite, la voie de la réforme et de la modernisation et le défi aujourd’hui est de poursuivre sur cette voie, après que vous avez enrichi, d’un capital sans équivalent, notre expérience nationale en matière de changement social et de construction civilisationnelle, un capital qui vous a valu la confiance de votre peuple, et dont témoignent la prospérité de notre peuple et son bien-être, ainsi que le progrès du pays et son développement qui lui a valu d’occuper les meilleures positions dans son environnement régional et international. »

C’est donc avec des gens capables de signer un tel appel que notre économiste travaille. Sans que les auditeurs de France Culture qui l’écoutent chanter les louanges du miracle économique de la Tunisie de Ben Ali aient la moindre raison de se douter des intérêts qui lient cet économiste avec ce même régime tyrannique.

Dans un premier temps, je n’ai donc pas été surpris d’avoir tant de mal à venir à France Culture pour expliquer les résultats de mon enquête. J’ai été peiné que cette radio publique de grande qualité à laquelle je suis attaché soit prise, volontairement ou non, dans ces relations poisseuses. Mais oui, je n’ai pas été surpris. Je me suis pris à penser qu’à France Culture, beaucoup ignoraient ce que moi-même j’avais découvert au terme d’une longue enquête, et qu’il fallait donc un peu de temps pour que mon enquête fasse son œuvre et que ses conclusions soient connues.

Ecoutant régulièrement L’économie en question, j’ai donc été heureux d’entendre, voici deux semaines, Dominique Rousset annoncer qu’elle allait prochainement consacrer une nouvelle l’émission à la question des économistes et de leur indépendance. Je me suis donc pris à penser qu’elle avait pris connaissance des révélations de mon livre – que j’avais évidemment pris soin de lui adresser lors de sa parution- ainsi que des conclusions d’une enquête publiée au même moment en « manchette » par le Monde Diplomatique, sous le titre Les économistes à gages.

Sur le champ, j’ai donc adressé un mail à Dominique Rousset, que je ne connais pas, pour lui dire que je me tenais à sa disposition si elle avait besoin que je vienne présenter les conclusions de mon enquête. Peine perdue ! Je n’ai jamais reçu de réponse, pas même un accusé de réception. Silence radio ! Et je dois dire que j’ai écouté avec stupéfaction, ce samedi  14 avril, l’émission qu’elle a finalement consacrée à cette question des économistes, avec à ses côtés son inamovible co-animateur… Olivier Pastré.

Cette nouvelle émission, la voici. On peut le retrouver ici sur le site Internet de France Culture ou l'écouter ci-dessous:

 

Cette émission, je l’ai écoutée avec stupéfaction, non pas à cause de la qualité des intervenants. Car le pluralisme des approches et des sensibilités était incontestablement assuré. De Elise Huillery (professeur d’économie à Sciences Po) à Dominique Plihon (professeur d’économie financière à Paris XIII et président du conseil scientifique d’Attac France), en passant par le libéral David Thesmar (professeur à HEC) et Xavier Timbeau (économiste d’obédience néo-keynésienne de l’Observatoire français des conjonctures économiques), sans compter donc évidemment l’inévitable Olivier Pastré, l’heure était donc à l’œcuménisme. Et, par moment, l’échange a indéniablement été de qualité. En particulier, Xavier Timbeau a pu ainsi expliquer les raisons pour lesquelles l’OFCE vient ainsi de se doter d’une charte de déontologie (elle est ici). Et Dominique Plihon a détaillé ce que moi-même j’ai pris le soin d'expliquer longuement dans le livre : au-delà même de cette question des conflits d’intérêt, la loi interdit à un professeur des Universités de siéger au conseil d’une entreprise privée ou de disposer d’une rémunération pour une mission extérieure sans avoir obtenu, dans ce dernier cas, l’autorisation préalable de son autorité hiérarchique- ce dont se dispensent nombre des « imposteurs » dont je parle.

Mais la journaliste Dominique Rousset ne s’en est pas moins livrée à un étrange exercice de gymnastique pour justifier les émissions passées – et sans doute les émissions à venir. A aucun moment, elle n’a ainsi pris le soin d’expliquer les raisons pour lesquelles elle consacrait une «édition spéciale » à cette question des économistes. Nulle mention de l’enquête du Monde diplomatique, nulle mention de mon livre sur Les Imposteurs de l’économie : usant une heure durant de formules alambiquées, la journaliste a joué au chat et à la souris avec ses auditeurs, sans jamais leur expliquer les raisons profondes de ce débat, ni les ambiguïtés passées de cette émission dont le chroniqueur permanent est Olivier Pastré, perpétuellement présenté sous sa casquette d’universitaire.

Jouant avec les mots, la journaliste s’est juste bornée à indiquer que cette émission avait été organisée « pour faire écho à un débat qui a pris de l’ampleur dans les médias ». Quel débat ? Quels médias ? Mystère et boule de gomme : la journaliste n’a pas jugé utile d’en informer ses auditeurs.

Puis, tout au long de l’émission, elle a joué du « on », sans jamais dire qui était ce « on » si énigmatique. « On » nous reproche de ne pas préciser la véritable  identité des économistes à qui nous donnons la parole, a-t- elle ainsi fait mine de relever. Plus tard, elle a demandé à ses interlocuteurs si certains économistes, tel Jean-Hervé Lorenzi, le président du Cercle des économistes, n’était pas « très présent dans les médias », avant de préciser de manière un tantinet elliptique : « Cela fait partie des critiques qui circulent actuellement ». D’où viennent ces critiques ? Qui les formulent ? Comme dans un théâtre d’ombres, rien n’a été dit explicitement. Une heure durant, la journaliste a joué de l’allusion.

Plus tard encore, s’adressant à l’économiste libéral David Thesmar, membre lui aussi du Cercle des économistes -comme Olivier Pastré-, elle a encore fait cette allusion en crabe : « On vous accuse d’être dans une pensée dominante – je relaie les critique des auditeurs ». Bref, la journaliste s’est méticuleusement appliquée à rester dans le flou, dans l’équivoque. Pour ne pas avoir à parler précisément des liens qui unissent cette émission avec le banquier d’affaires tunisien Olivier Pastré.

Tout a été à ce point dans le flou, dans l’équivoque, que l’intéressé, Olivier Pastré, s’est pour finir expliqué sans la moindre gène sur ses activités passées en Tunisie, en les enjolivant. Ou plutôt, en les minorant. Il a ainsi pu prétendre que sa banque avait risqué la faillite parce qu’elle n’avait pas voulu travailler avec la famille Ben Ali, sans que la journaliste n’exerce son droit de suite et mentionne les privatisations dont IM Bank a été la banque conseil, comme mon livre en a établit la liste précise. Sans, non plus, que la journaliste ne lui cite le nom du dirigeant de sa banque qui a été dans le passé l’un des cadres du régime du tyran. On aurait presque pu penser, magnifique tour de bonneteau, que notre banquier tunisien, loin de renifler les bonnes affaires que pouvait lui offrir le régime du tyran, était en fait déjà du côté de la révolution démocratique qui se préparait...

Est-ce d’ailleurs seulement une omission de la journaliste ? Au cours de l’échange, elle a, en fait, laissé percer furtivement sa conviction profonde. Furtivement mais pourtant très clairement : interrogeant l’un de ses invités, elle lui a demandé ce qu’il pensait de ce débat, tout en notant au passage que celui-ci avait des « des connotations assez agressives ».

Quelles connotations ? En provenance de qui ? Et agressives pour quelles raisons ? La journaliste a tellement joué de l’esquive qu’elle s’est gardée de préciser sa pensée. Etait-ce le Monde Diplo qu’elle visait ? Ou plus vraisemblablement mon travail ? Etait-ce la révélation des relations de connvience entre le chroniqueur attitré de L'économie en question et le regime du dictateur tunisien qui avait, au goût de ma consoeur, « des connotations assez agressives »? Mystère, toujours ! Réalisant une « édition spéciale » de son émission en bonne partie à cause de l’enquête que j’ai conduite, la journaliste est, en fait, parvenue à la prouesse de ne pas citer une seule fois le livre. Et donc, car c’est cela qui est important, de ne pas faire référence une seule fois aux faits précis et innombrables qui j’ai exhumés et établis, montrant tantôt des situation de conflits d’intérêt, tantôt des situation de violation de la loi. Et son compère Olivier Pastré n’en demandait évidemment pas tant ! Après avoir minoré son rôle en Tunisie, sans que personne ne s’en offusque, cela lui a permis de prendre la posture de la vertu et applaudir les codes de déontologie qui apparaissent ici ou là. Un comble !

Dans cette charge contre un débat ayant « des connotations assez agressives », j’ai donc trouvé qu’il y avait beaucoup d’injustice et aussi beaucoup de maladresse. Beaucoup d’injustice parce que j’ai conduit une longue et difficile enquête. On peut donc la réfuter ou la critiquer – cela fait partie du débat public, et j’en accepte naturellement les règles. Mais au moins que les faits précis ne soient pas éludés ! Que toutes les cartes soient sur la table ! Qu’elles ne soient pas biseautées…

Et puis beaucoup de maladresses surtout, parce que cet étrange débat, avec un fusil à tirer dans les coins, où l’un de ses principaux promoteurs n’a pas le droit de s’expliquer- n’est pas conforme à la grande idée que je me fais de France Culture. Et de son rôle irremplaçable dans le débat public.

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