En mémoire de Charles Delescluze (II)

Lors du lancement du pré-site de Mediapart, le 2 décembre 2007, j'ai consacré le premier billet de mon blog à expliquer pourquoi j'avais choisi de l'intituler Le Réveil, en mémoire d'un journaliste courageux, Charles Delescluze, qui, dans son combat contre le Second Empire, avait fondé un journal portant ce nom.

Lors du lancement du pré-site de Mediapart, le 2 décembre 2007, j'ai consacré le premier billet de mon blog à expliquer pourquoi j'avais choisi de l'intituler Le Réveil, en mémoire d'un journaliste courageux, Charles Delescluze, qui, dans son combat contre le Second Empire, avait fondé un journal portant ce nom. Je veux donc dire ici ma gratitude à Camille de Vitry qui, réalisant un film chaleureux sur le peuple de Paris, s'est prise d'attachement, elle aussi, pour cette haute figure du combat républicain, et m'a fourni cette reproduction du journal, que j'ai pris pour référence, et que l'on peut consulter ci-dessous.

Créant mon blog, voici trois ans et demi, j'ai souhaité en effet l'inscrire dans une histoire longue. Pas seulement en forme de clin d'œil historique. Aussi pour suggérer la conception que j'avais de mon métier. C'était le sens de ce premier billet : En mémoire de Charles Delescluze.

A l'époque, je me suis longuement expliqué sur cette filiation dans laquelle je voulais m'inscrire.

Cette histoire longue commence le 3 décembre 1851. C'est ce jour-là, sur une barricade érigée rue du Faubourg Saint-Antoine (pas même à vingt mètres des bureaux de Mediapart), qu'est assassiné par la troupe, le 3 décembre 1851, Alphonse Baudin (1811-1851), le célèbre député de Nantua, dont Victor Hugo, dans Histoire d'un crime a raconté les derniers instants, et dont les républicains de

Alphonse Baudin sur sa barricade, le 3 décembre 1851 Alphonse Baudin sur sa barricade, le 3 décembre 1851

toutes obédiences ont longtemps honoré la mémoire, en protestation contre le coup d'État engagé la veille par Louis Napoléon Bonaparte. Passant par hasard sur les lieux du forfait, et témoin du meurtre, Pierre Larousse a lui aussi conté la scène, et rapporté la répartie « sublime » du député juste avant la mitraille, faisant allusion au montant de l'indemnité journalière des parlementaires : «Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs ».

A. Baudin A. Baudin
Durant de longues années, de ce forfait contre la démocratie nul ne parle. Désireuse de récupérer le corps du défunt, la famille d'Alphonse Baudin est contrainte d'accepter le chantage de l'empire : elle procède aux funérailles en cachette. Mais en 1868, un journaliste pugnace rompt l'omerta : fondateur du journal Le Réveil, Charles Delescluze (1809-1871) lance une souscription - à laquelle participent tous les républicains, dont Victor Hugo, toujours proscrit - pour ériger sur les lieux même du drame une statue en mémoire du député assassiné. On connaît la suite : défendu par un jeune avocat, à l'époque totalement inconnu, un dénommé... Léon Gambetta, Charles Delescluze ne sera jamais récompensé de son courage. Condamné à la prison par l'empire, il voit son journal Le Réveil interdit en août 1870 et, devenu député après l'écroulement de l'empire, il est finalement tué par les Versaillais le 25 mai 1871, au plus fort de la répression contre la Commune de Paris.

C. Delescluze C. Delescluze
Pis que cela ! Le combat de Charles Delescluze pour honorer la mémoire d'Alphonse Baudin n'aboutira lui-même jamais. Si une statue du député est enfin érigée longtemps plus tard, en 1901, à l'endroit même de la barricade, elle est mise à bas en 1942 par le régime de Vichy - comme beaucoup d'autres monuments honorant la République et ses martyrs. Mais à la différences d'autres statues, celle d'Alphonse Baudin n'est ensuite jamais reconstruite. En 1977, le socle du monument est même enlevé. Et même le socialiste Bertrand Delanoë n'a pas jugé utile, plus récemment, de reconstruire la fameuse statue.

C'était donc la première raison de l'intitulé de ce blog. Le Réveil : dans l'histoire du journalisme et de la presse, ce titre-là, créé par le courageux Charles Delescluze, est injustement tombé dans l'oubli. L'envie m'est donc venue de lui redonner vie. J'avais aussi réalisé la vidéo ci-dessous pour résumer cette histoire.

Laurent mauduit © Mediapart

Mais il y a aussi une autre raison à cet intitulé. Une autre raison qui tient à une permanence de l'histoire française. Du Second empire jusqu'à la Vème République, la France a beaucoup changé mais « l'illibéralisme » a souvent perduré. C'est un trait dominant de la vie politique française : sous des variantes multiples, du bonapartisme jusqu'au gaullisme en passant par le boulangisme ou différentes variétés de populisme, la France a souvent été une démocratie à part, pratiquant parfois le libéralisme en économie mais rarement sinon jamais en politique. Déséquilibres anciens ! De Napoléon le Petit jusqu'au petit Nicolas, c'est l'invariant de l'histoire française : les pouvoirs du Palais sont exorbitants tandis que les contre-pouvoirs (ceux du Parlement, des syndicats, de la presse...) sont anémiés.

La statue avant destruction La statue avant destruction
Et ces déséquilibres de la démocratie française expliquent aussi pour beaucoup - comme par réfraction - ceux qui affectent le système économique français. Empruntant au système anglo-saxon certaines de ses dérives les plus sulfureuses (stock-options, golden parachutes...) et au vieux modèle « rhénan » certaines de ces règles de fonctionnement opaques (connivence, clanisme, système d'entente ou d'endogamie avec le pouvoir), le système économique français est à bien des égards hybride. Entre pulsion ultra-libérale et affairisme, il l'était sous la France de Napoléon III. Il l'est encore sous la France de Nicolas Sarkozy. La nécrose a même encore fait des progrès.

C'est donc la filiation dans laquelle j'ai voulu m'inscrire. Pour signifier que le combat pour un journalisme honnête et indépendant est au cœur du combat démocratique. Pour signifier aussi que l'investigation sur capitalisme de connivence, ce capitalisme assez fortement corrompu, comme sous le Second empire, serait l'une de mes ambitions dans ce journal indépendant qu'est Mediapart.

Et voilà que je découvre que je ne suis pas seul à entretenir la mémoire de Charles Delescluze. Le journaliste est aussi au cœur d'un film réalisé par Camille de Vitry sur le peuple de Paris - film réalisé avec de minuscules moyens mais une grande générosité. Intitulé « Comme en Echo », le film (dont les deux premières projections auront lieu le 23 septembre à 20h au café La Commune, 3 rue d'Aligre 75012, et le 24 septembre à 20h30 en plein air impasse Crozatier, à Paris, dans le 12ème arrondissement), balaient les grandes révolutions populaires parisiennes du XIXème siècle, jusqu'à la Commune.

C'est donc la raison de ce billet. Je voulais saluer le travail de Camille de Vitry et de ceux qui l'ont épaulée. Et lui dire ma gratitude. Car préparant son film, elle s'est donc plongée dans de nombreuses archives et en a exhumé notamment cette reproduction du Réveil, qu'elle est venue m'apporter à Mediapart.

La reproduction, en date du 5 novembre 1868, a d'autant plus d'intérêt qu'elle fait précisément apparaître un bilan de la souscription lancée par Le Réveil pour la statue d'Alphonse Baudin. Parmi les donateurs, on y relève pêle-mêle les noms de Georges Clémenceau (1841-1929), qui fait déjà partie des grandes figures républicaine de la fin de l'empire, et qui jouera un rôle majeur dans sa chute, au cours de la fameuse journée du 4 septembre 1870 ; Victor Noir (1848-1870), le journaliste de la publication anti-bonapartiste La Marseillaise, assassiné peu après par Pierre Bonaparte, cousin de Napoléon III ou encore Georges Leclanché (1839-1882), exilé à Bruxelles en même temps que Victor Hugo et inventeur des piles qui portent son nom.

On comprendra donc que cela m'a fait plaisir de savoir que d'autres moi entretiennent la mémoire de Charles Delescluze et d'Alphonse Baudin. Il en va d'une certaine idée de la démocratie.

Il n'y a que la mairie de Paris qui traîne des pieds. La statue d'Alphonse Baudin n'est toujours pas reconstruite...

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