Schizophrénie autour du Smic

Depuis que la crise a plongé de nombreuses grandes économies, dont la France, dans la récession, Nicolas Sarkozy a pris l'habitude d'impulser une politique économique à double détente. En parole, il multiplie les grandes envolées lyriques, jurant ses grands dieux que son premier souci est de réformer le capitalisme. Mais dans les faits, il maintient le cap de la politique libérale qui avait marqué les premiers mois de son quinquennat. Le dossier des salaires et tout particulièrement du salaire minimum est très emblématique de cette habileté.

Depuis que la crise a plongé de nombreuses grandes économies, dont la France, dans la récession, Nicolas Sarkozy a pris l'habitude d'impulser une politique économique à double détente. En parole, il multiplie les grandes envolées lyriques, jurant ses grands dieux que son premier souci est de réformer le capitalisme. Mais dans les faits, il maintient le cap de la politique libérale qui avait marqué les premiers mois de son quinquennat. Le dossier des salaires et tout particulièrement du salaire minimum est très emblématique de cette habileté.

 

Dans le tumulte des polémiques suscitées par les salaires mirifiques, les colossaux golden parachutes ou autres fantastiques stock-options de quelques grands patrons, le chef de l'Etat a, de fait, souvent donné de la voix et pris une posture indignée. Plus que cela ! Se disant choqué par certaines dérives, il a invité les grands patrons et notamment ceux des banques, à respecter le code (non contraignant) de bonne conduite du Medef. Dans la foulée, il a même émis le souhait plus général que les profits des entreprises soient partagés suivant la règle des trois tiers (un tiers pour les salaires, un tiers pour l'investissement, un tiers pour les actionnaires). Et pour bien souligner que cette question revêtait pour lui une grande importance, il a commandé au directeur général de l'Insee, Jean-Philippe Cotis, une étude sur ce partage des richesses créées par les entreprises.

 

A l'époque, quelques mauvaises langues ont fait remarquer que les injonctions présidentielles étaient de pure forme, car en vérité, depuis vingt ans, le partage de la valeur ajoutée s'est effectué fortement à l'avantage du capital et au détriment du travail, c'est-à-dire à l'avantage de l'investissement et des dividendes et au détriment des salaires. Et au sein du même du capital, ce sont les actionnaires qui ont été les plus avantagés par ce partage, puisque ces dernières années, la part allouée aux dividendes n'a cessé de s'envoler. En bref, beaucoup d'experts ont fait remarquer que le chef de l'Etat semblait recommander un autre partage des profits, mais qu'il ne prenait aucune mesure concrète pour le mettre en œuvre. Artifice ancien : les promesses n'engagent que ceux qui y croient.

 

En douterait-on, on en a, en ce mois de juin, une illustration avec le dossier du Smic. Car depuis des lustres, la loi veut que deux hausses puissent intervenir au 1er juillet de chaque année. D'abord, le salaire minimum doit être majoré du montant de l'inflation sur les douze derniers mois et de la moitié du pouvoir d'achat ouvrier - ce qui devrait conduire cette année à une revalorisation d'environ 1,25% du Smic. Mais la loi offre aussi la faculté au gouvernement d'en faire plus, par exemple d'accorder non pas la moitié mais 100% du pouvoir d'achat ouvrier - c'est par convention, ce que l'on a pris l'habitude d'appeler un « coup de pouce ».

 

Or, dans ce dossier du Smic, quelles sont les intentions du gouvernement ? Au lendemain de l'élection présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy, conduisant une politique économique d'inspiration franchement libérale, a d'abord fait comprendre qu'il envisageait de « casser » ce symbole que constituait le Smic. Une réforme a ainsi été lancée, visant à réformer les modalités d'indexation du Smic, et à constituer une commission d'experts chargée de faire une recommandation chaque année avant toute revalorisation - c'est-à-dire avant le 1er juillet, et avant le 1er janvier à partir de l'année prochaine.

 

Mais au plus fort de la récession, on aurait pu penser que le chef de l'Etat allait changer de cap économique. Qu'il allait mettre entre parenthèse la réforme du Smic. C'est en tout cas ce que pouvaient suggérer ses sorties enflammées sur le partage inégal des richesses créées par les entreprises. Cela semblait aussi une affaire de bon sens : puisque le plan de relance français a souvent été critiqué au motif qu'il mobilise des milliards d'euros pour les entreprises, mais presque rien pour les ménages, ne serait-il pas opportun cette année de prévoir au moins un « coup de pouce » en faveur du salaire minimum ? Histoire de soutenir un pouvoir d'achat qui recule et donc relancer l'activité qui pique du nez.

 

Et pourtant non ! Pour l'heure, on n'en prend pas le chemin. Dans les prochains jours, le groupe d'experts qui a été constitué devrait faire une recommandation inspirée par un souci de rigueur. Et le gouvernement devrait d'ici la fin du mois de juin annoncer qu'il va s'empresser de suivre ce conseil : pas de coup de pouce !

 

En bref ! Tout va se passer comme si la France n'était pas en récession. Comme si Nicolas Sarkozy n'avait pas dit sur le partage des richesses les vérités qu'on l'a entendu énoncées.

 

Stupéfiante politique économique qui ne s'affiche pas pour ce qu'elle est.

 

(Cette chronique a d'abord été publiée le 3 juin 2009 sur le portail Orange)

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