L’abominable vénalité de la presse française

C’est en conduisant des recherches pour mon livre «Main basse sur l’information» que j’ai découvert cela : la brochure publiée en 1931 par Boris Souvarine sous le titre ravageur «L’abominable vénalité de la presse française» est accessible. Et c’est heureux car l’opuscule prend une nouvelle résonance depuis que les grands médias français sont tombés dans l'escarcelle d'une poignée de milliardaires.

Pour quiconque veut consulter cet opuscule, qui est tombé dans le domaine public, et qui est librement accessible, rien en effet de plus simple, il suffit d’aller sur le site Internet de la Bibliothèque nationale, et on peut télécharger le document à sa guise. Il est ici :

« L’abominable vénalité de la presse française »

Ou alors, on peut consulter cette brochure ci-dessous :

 

 

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Le titre de la brochure renvoie à l’un des plus graves scandales de corruption qui aient jamais secoué la presse française : le scandale Arthur Raffalovitch (18531921). Quelques mois avant son exclusion du Parti communiste français (il a osé esquisser une critique du stalinisme), c’est l’essayiste et opposant de gauche Boris Souvarine (18951984) qui révèle l’affaire dans une série d’articles publiés par L’Humanité, entre le 5 décembre 1923 et le 30 mars 1924, sous ce titre « L’abominable vénalité de la presse française ». Ce sera aussi le titre d’une grosse brochure diffusée en 1931 par la Librairie du travail, reprenant les documents déjà publiés par le quotidien mais en y ajoutant d’autres, souvent d’importance moindre.

L’histoire est accablante pour la presse française, tous titres quasiment confondus, à de rares exceptions. La voici, telle que je la raconte dans mon livre.

Au lendemain de la révolution d’Octobre, les bolcheviques, qui ont accédé au pouvoir, ont du même coup mis la main sur une bonne partie des archives du régime tsariste. Dans ces archives, ils découvrent de nombreux documents attestant que la presse française a été massivement arrosée de pots-de-vin pour chanter les louanges du régime et de la solidité de son économie, de sorte que les épargnants français souscrivent sans barguigner aux fameux emprunts russes que vendent allégrement toutes les banques françaises, et tout particulièrement le Crédit lyonnais. Campagne de presse mensongère mais efficace, puisque pendant les trois décennies au cours desquelles les emprunts sont émis, près du tiers de l’épargne française va s’y investir, pour le montant colossal de quelque 15 milliards de francs or.

Ainsi, les documents publiés par L’Humanité mettent au jour l’un des plus grands scandales financiers de l’époque : si près de un million et demi de Français ont été grugés par ces emprunts, c’est que la presse a été stipendiée pour les allécher.

Arthur Raffalovitch en 1897 Arthur Raffalovitch en 1897
C’est un représentant à Paris du ministère russe des Finances, Arthur Raffalovitch, qui s’en était chargé. Économiste mondain, grand officier de la Légion d’honneur, membre de l’Institut, collaborateur de nombreuses publications dont Débats, L’Économiste français, Le Journal des économistes, il distribue, de 1900 à la guerre de 1914, des fortunes en billets ou en chèques à tous les journaux susceptibles d’encenser la Russie tsariste et ses fameux emprunts. Et, comme le corrupteur est méthodique, il consigne tout : le montant des sommes qu’il a versées à chaque journal, à chaque journaliste. Ce montant global représente une fortune – pas loin de 30 millions de nos euros d’aujourd’hui – car tous les journaux ou presque acceptent : les journaux de droite, les journaux radicaux ou de gauche, tels que Le Radical, Le Rappel, La Lanterne, La France ou L’Événement.

Dans le lot des journaux corrompus, on trouve également Le Figaro et Le Temps, l’ancêtre du journal Le Monde. Figurent aussi L’Écho de Paris et Le Petit Parisien. C’est même l’une des grandes surprises qui attend le corrupteur : alors qu’il pensait rencontrer des difficultés à graisser la patte des journalistes, il découvre que son entreprise s’avère bien plus aisée qu’il ne l’imaginait.

Jour après jour, L’Humanité livre en pâture à ses lecteurs le nom des journaux qui ont mordu à l’hameçon, en publiant les correspondances secrètes qu’Arthur Raffalovitch a adressées au ministre russe des Finances. Parfois, ces courriers sont juste de longues listes, avec le nom des journaux et, aligné en face, le montant des pots-de-vin versés à chacun d’eux. Parfois, la lettre donne des détails. Le 13 octobre 1901, Arthur Raffalovitch explique ainsi au ministre russe quels sont ses plans pour la prochaine campagne de corruption : « Comme il est impossible d’acheter tout le monde, il faudra faire une sélection, prendre Le Temps, L’Écho de Paris et le journal Le Petit Parisien, quatre ou cinq journaux de province (La Petite Gironde, Le Petit Marseillais, Le Lyon républicain, La Dépêche de Toulouse, La Départementale de l’Est) et traiter (hélas !) aussi avec […] Le Matin et Le Petit Journal. Je me demande, sans doute à tort, si ces deux derniers individus P. et Th. ne sont pas liés avec les financiers belges pour mener la campagne contre nous et s’ils ne veulent pas se faire acheter préventivement. »

Boris Souvarine, auteur des articles dans L'Humanité Boris Souvarine, auteur des articles dans L'Humanité
Autre exemple, le 26 octobre 1901, Raffalovitch adresse un nouveau câble diplomatique : « Monsieur le Ministre, j’ai l’honneur de télégraphier à Votre Excellence la prière de me faire ouvrir immédiatement un crédit de 50 000 francs avant le 10 novembre, afin de pouvoir verser cette somme au groupe du Petit Journal, Figaro, Matin, Français et de quatre journaux de province. Contre cette somme, on nous promet un concours sérieux pendant six mois dans la partie financière du Petit Journal, Figaro, Matin, Français, etc. »

Le 6 janvier 1902, il fait part à son interlocuteur de ses hésitations : « Il s’agit de savoir [...] s’il vous convient de faire paraître (hélas, à nos frais) des articles dans quelques journaux de Paris, articles dont j’aurai la charge d’écrire le texte complet ou en tout cas le canevas. Rils [un courtier en publicité] dit que l’article de L’Éclair coûtera autour d’un millier de francs. Pour Le Temps, Hébrard [il s’agit d’Adrien Hébrard (18331914), l’un des principaux dirigeants du journal, déjà mis en cause dans le scandale de Panama] a des prétentions folles : il a parlé de 10 000 francs alors que suivant moi 1 200 à 1500, 2 000 au maximum, suffisent. Rils voudrait avoir en outre une rémunération de son travail qu’il estime à 3 000 (je lui en donnerai 2 500). J’ai donc besoin de savoir si vous désirez ces quelques articles en dehors de ceux que je ferai naturellement dans L’Économie française, Le Journal des débats, La Cote de la Bourse et de la banque et Le Petit Parisien. Il faut une imagination singulière pour varier les formules. »

Dans le lot des câbles diplomatiques... Dans le lot des câbles diplomatiques...
Parfois, Arthur Raffalovitch en vient à être lui-même écoeuré par l’avidité des journalistes français, et ne parvient pas à le cacher. « Quant aux relationsavec les journalistes quémandeurs et affamés, je suis profondément dégoûté et écoeuré », écrit-il le 17 décembre 1902. Le 30 août 1904, il lâche : « Pour les six premiers mois, l’abominable vénalité de la presse française aura absorbé (en dehors de la publicité de l’emprunt de 800 millions) une somme de 600 000 francs dont les banquiers ont fourni la moitié. Nous avons eu à notre charge trois mois à 66 666 francs. »

« L’abominable vénalité de la presse française » : c’est donc cette formule, transcrite au détour d’un câble diplomatique, qui passe à la postérité, résumant ce qu’est la presse d’avant 1914, et tout autant la presse de l’entre-deux-guerres. Une presse pleinement corrompue, prisonnière des puissances d’argent, avide de passe-droits et de prébendes en tout genre, jusque dans ses titres les plus célèbres comme Le Temps ou Le Figaro

Avec le recul, ce document prend donc une formidable importance. D’abord, il permet de prendre la mesure des systèmes de corruption gravissimes qui ont abîmé la presse française tout au long de la IIIe République. Dans mon livre, je m’y attarde, du scandale de Panama avant la guerre de 1914, jusqu’à ce scandale Raffalovitch qui éclate juste après, ou encore le scandale du capital du Temps, qui est secrètement entre les mains du Comité des forges, c’est-à-dire du patronat.

Le programme des Jours heureux Le programme des Jours heureux
Ensuite, ce scandale Raffalovitch permet de mieux comprendre pourquoi à la veille de la Libération, le Conseil national de la Résistance (CNR) affiche dans son programme « Les Jours heureux » l’ambition d’assurer « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l'égard de l'État, des puissances d'argent et des influences étrangères ». Dans l’esprit des mouvements de résistance qui veulent refonder la République, et refonder la presse dans le même mouvement, il s’agit de tourner la page honteuse de la presse collabo, sous l’Occupation. Mais il s’agit tout autant de tourner la page scandaleuse de la presse affairiste de l’entre-deux-guerres, de cette presse qui était sous l’emprise des puissances financières, et si facilement corruptibles. Car ce scandale Raffalovitch est encore dans toutes les mémoires...

Et c’est ce qui explique qu’à la Libération, dans des formes juridiques multiples, une bonne partie de la presse française se refonde, pour assurer son indépendance vis-à-vis « des puissances d'argent ». Soit sous la forme de société de presse détenue par les journalistes – c'est le choix que fait Le Monde en 1952, puis Libération lors de sa création, plus de deux décennies plus tard. Soit sous la forme, par exemple de coopératives ouvrières –un choix que font à la fin de la guerre de très nombreux

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quotidiens, comme Le Parisien libéré, le Courrier picard ou encore Le Dauphiné libéré

Alors comme par contraste, le souvenir de ce scandale Raffalovitch force aujourd’hui à se souvenir que la République est devenue amnésique. Car les formidables enseignements tirés à la Libération pour tourner la page de la presse affairiste de la IIIe République ont été oubliés. Et l’indépendance vis-à-vis « des puissances d'argent » qui était le point cardinal de la refondation démocratique de la presse d’après-guerre a été balayée. Cela a progressivement pris plusieurs décennies, mais le séisme Bolloré-Niel-Drahi de ces dernières années a achevé ce travail de déconstruction. Nous voici en somme revenu à la presse au temps du Comité des forges.

 C’est le formidable intérêt qu’il y a à exhumer ce scandale Raffalovitch. Dans les replis de cette histoire souvent trop méconnue – y compris de beaucoup de journalistes-, git une leçon de forte actualité,que mon livre Main basse sur l'information s'applique à souligner : il est urgent, il est impérieux de suspendre la grave régression démocratique qui est actuellement à l'oeuvre !

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