Quand Le Monde renoue avec le Comité des forges

Je dois avouer que j’ai cru, au premier coup d’œil, qu’il s’agissait d’une farce. Oui ! Lors que j’ai lu ce communiqué de presse annonçant que le journal Le Monde s’était associé à l’Association française des entreprises privées (Afep) pour organiser un colloque, je n’ai pas voulu croire que ce journal était tombé si bas.

Je dois avouer que j’ai cru, au premier coup d’œil, qu’il s’agissait d’une farce. Oui ! Lors que j’ai lu ce communiqué de presse annonçant que le journal Le Monde s’était associé à l’Association française des entreprises privées (Afep) pour organiser un colloque, je n’ai pas voulu croire que ce journal était tombé si bas.

 

Et pourtant, si ! En date du 16 février 2012, le communiqué est tout ce qu’il y a de plus authentique. Il annonce que le journal et l’Afep se sont associés pour organiser un colloque qui aura lieu à Paris le mardi 13 mars 2012 au Carrousel du Louvre et auquel participeront notamment deux des candidats à l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy et François Hollande.

 

A tomber à la renverse ! Qu’un journal organise un colloque, voilà certes qui est dans l’ordre naturel des choses. Notre métier de journaliste est de produire des informations, mais aussi de contribuer au débat public, surtout en ces temps de campagne présidentielle. Il ne me viendrait donc pas à l’idée de jeter la pierre à un journal qui organise un colloque pour éclairer les enjeux majeurs du débat présidentiel. Nous-même, à Mediapart, multiplions ce type d’initiative parce que nous avons le sentiment que c’est dans le cahier des charges d’un journal participatif et citoyen.

 

Mais organiser un colloque avec l’Afep, voilà qui est une toute autre affaire. Pour une première raison qui tient à ce qu’est l’Afep. Et pour une seconde qui tient à ce qu’a été l’histoire de ce quotidien.

 

Pour ceux qui l’ignoreraient, il faut en effet préciser que l’Afep, c’est le saint des saints du capitalisme parisien. Beaucoup plus discret mais aussi beaucoup plus influent que le Medef, il regroupe les grands patrons des groupes du CAC 40. C’est en quelque sorte le quartier général des patrons les plus puissants, de la banque, de la finance ou de l’industrie. Ou si l’on préfère, c’est la tour de contrôle du capitalisme français : c’est dans ce cénacle que les actions de lobbying sont décidées pour défendre les intérêts de ces grands groupes ; c’est là que sont rédigés des projets d’amendements que des parlementaires pas trop regardants instillent ensuite, sans dire leur véritable origine, dans les projets ou propositions de loi examinés par l’Assemblée ou le Sénat. En bref, et pour dire les choses sans détour – comme on les aurait dites en d’autres temps-, l’Afep, c’est le capital, dans tout son égoïsme social ; c’est le mur de l’argent, dans toute sa brutalité…

 

Or, à son origine, Le Monde s’inscrit dans une histoire qui est radicalement opposée. Le quotidien voit le jour à la sortie de la guerre, dans un contexte où toute la presse est engagée dans une vaste refondation démocratique, dont le premier principe a été érigé par le programme du Conseil national de la résistance (CNR), passé à la postérité sous l’intitulé « Les jours heureux » : il s’agit en urgence d’assurer « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l'égard de l'État, des puissances d'argent et des influences étrangères ».  Et Le Monde, plus que d’autres, a des bonnes raisons de s’engager dans cette voie, pour tourner radicalement la page du Temps, le journal du Comité des forges qui, avant la guerre a sombré dans l’affairisme. C’est donc ce principe fondateur que défend Hubert Beuve-Méry, en voulant que Le Monde se situe loin de la « presse d’industrie », c’est-à-dire, loin de l’affairisme, loin du mélange des genres…

 

La couverture du programme du CNR La couverture du programme du CNR

 

Alors voilà ! A voir Le Monde organiser un colloque en partenariat avec l’Afep, le lointain descendant du Comité es forges, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a un là un formidable télescopage de l’histoire. Croqué par quelques grands oligarques – le banquier d’affaires Matthieu Pigasse, le milliardaire Pierre Bergé, et le patron de Free, Xavier Niel-, Le Monde, qui a du même coup perdu  son indépendance telle que l’avait conçue ses fondateurs, dans la droite ligne du programme du CNR, est logiquement retombé dans ce dont Hubert Beuve-Méry ne voulait plus : « la presse d’industrie ».

 

En voudrait-on d’ailleurs une triste illustration de plus, c’est le thème même du colloque qui l’apporte. Car en vérité, pour un journal indépendant, il aurait pu y avoir mille sujets de colloque possibles, d’une brûlante actualité. Dans le désordre, en voici quelques-uns, qui me viennent à l’esprit : la justice entravée ; la République abîmée ; la droitisation de la droite ; la question sociale ; la finance folle contre l’Europe…

 

Mais non ! C’est un tout autre sujet qui a été choisi : « Les Défis de la Compétitivité - Compétitivité de la France, Compétitivité de l’Europe ». Et ce choix laisse songeur. Car, de deux choses l’une : si c’est l’Afep qui a imposé au Monde le sujet qui lui semblait important et si ce dernier s’est incliné, c’est consternant ; mais même si ce n’est pas le cas et si c’est Le Monde qui a choisi de lui-même cet ordre du jour, devançant les désirs de son partenaire, c’est… encore plus consternant.

 

Mais en vérité, cela n’a rien de surprenant. C’est la conséquence logique de ce partenariat contre-nature. Voilà à quoi conduit la fausse neutralité que les nouveaux actionnaires du Monde ont demandé au journal de respecter : le quotidien est maintenant embarqué dans un débat à grand spectacle dont la thématique correspond très exactement au cheval de bataille enfourché par les milieux d’affaires et Nicolas Sarkozy, celui de la compétitivité.

 

Car, il y a un sous texte dans ce colloque : c’est que Nicolas Sarkozy a raison de dire que la France a perdu en compétitivité, notamment face à l’Allemagne, et qu’il faut donc, en urgence, prendre des mesures pour la stimuler, pour doper la productivité des entreprises (on sait ce que cela veut dire), pour conduire une politique de l’offre et surtout pas de la demande… Cela se devine entre les lignes du communiqué commun Le Monde-Afep : « A l’heure où le débat sur la compétitivité est au cœur de la campagne présidentielle [Ah bon ? NDLR] cette journée proposera un espace de réflexion et d’échanges permettant d’explorer les solutions qui redonneraient à la France son leadership [Ah bon ! Parce qu’elle l’a perdu ?NDLR]».

L'en-tête du communiqué de presse L'en-tête du communiqué de presse

 

 

 

Voilà donc Le Monde embarqué dans une détestable aventure. On observera qu’il n’est certes pas le seul. Comme je l’ai raconté par ailleurs ( Lire Présidentielle 2012: chiffrages, déchiffrages, enfumages), Les Echos ont eu une idée tout aussi contestable, celle de former un partenariat avec un club patronal, l’Institut Montaigne, dont l’inspiration est le fondateur du groupe d’assurance Axa, Claude Bébéar, pour expertiser la pertinence des propositions formulées par les principaux candidats à l’élection présidentielle.

 

 

Voilà donc, grâce au Monde et aux Echos, les principaux clubs patronaux érigés en arbitres du débat présidentiel. Inquiétante pente pour le journal du soir qui prend, dans le même temps, la fâcheuse et insupportable habitude de caresser dans le sens du poil le plus puissant et désormais le plus influent de ses trois nouveaux actionnaires, comme cette « manchette » ci-dessous, en date du 11 janvier dernier en témoigne.

 

Le Monde du 11 janvier 2012 Le Monde du 11 janvier 2012
 

 

Les trois nouveaux actionnaires du Monde seront-ils de surcroît invités à prendre la parole à ce colloque ? Le communiqué de presse ne le dit pas. Mais à dire vrai, quoiqu’il arrive, cela ne change pas grand chose. Car si Xavier Niel n’est pas encore membre de l’Afep, il a depuis quelques mois franchi tous les obstacles pour être adoubé par les oligarques du capitalisme parisien. Et Matthieu Pigasse, après voir été le zélé serviteur de Dominique Strauss-Kahn, est devenu le banquier d’affaires d’une bonne partie des patrons qui siègent au sein de l’Afep. Alors que l’un ou l’autre s’exprime ou non lors de ce colloque ne fait guère de différence : les vrais maîtres du Monde, désormais, gravitent dans cette galaxie de l’Afep. La rencontre de ce Monde et de l’autre n’a rien de fortuit.

 

 

Aurais-je eu cette fâcheuse tentation d’inviter l’Afep à former un partenariat avec Mediapart pour organiser je ne sais quel colloque – aux hasard sur le coût exorbitant du travail en France ; sur la fiscalité exagérée qui bride l’initiative et la croissance ; sur l’indispensable dégraissage de la fonction publique…-, je dois faire l’aveu ici que je n’y serai sûrement pas parvenu.

 

 

Il faut en effet que je le confesse. Je traîne derrière moi comme un boulet une longue enquête, en plusieurs volets, que j’ai écrite, sur la privatisation avortée de la régie publicitaire de France Télévisions. Sans doute les lecteurs de Mediapart s’en souviennent-ils : j’ai raconté par le menu dans quelles conditions Alain Minc avait recommandé à Nicolas Sarkozy de supprimer la publicité sur l’audiovisuel public, avant de lui suggérer, par voie de conséquence, de privatiser cette régie au profit de l’un de ses richissimes clients, Stéphane Courbit ; lequel Stéphane Courbit avait offert au même Alain Minc 3% du capital de son groupe en actions gratuites, lui permettant donc de tirer profit de cette privatisation.

 

 

Mettant à nu une cascade de conflits d’intérêt, cette enquête a donc froissé quelques susceptibilités. Celles de Stéphane Courbitt et d’Alain Minc, naturellement, mais aussi celle de Maurice Lévy, le PDG de Publicis, qui était associé à Stéphane Courbit pour racheter la régie publicitaire de France Télévisions – régie qui finalement n’a pas été privatisée du fait de la polémique que l’affaire a suscitée.

 

 

Et depuis, le patron de Publicis m’en tient rigueur. Malgré des demandes répétées de ma part depuis plus d’un an et demi, il n’a plus jamais voulu rétablir le contact avec moi. Je devine donc que si je lui demandais d’organiser ensemble un colloque – par exemple sur les mœurs du capitalisme de connivence à la française- je n’aurai aucune chance de l’en convaincre.

 

 

Car, oui, j’oubliais de le préciser : c’est lui, Maurice Lévy, le président de l’Afep…

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