Pourquoi je témoignerai au procès Pérol

Il n’est pas fréquent qu’un journaliste vienne à un procès pour y témoigner. C’est pourtant ce que je ferai cette semaine, à l’occasion du procès de François Pérol, le patron de BPCE, qui a été renvoyé devant le tribunal de grande instance de Paris pour prise illégale d’intérêt, et je voudrais expliquer ici pourquoi je viendrai à la barre.

Il n’est pas fréquent qu’un journaliste vienne à un procès pour y témoigner. C’est pourtant ce que je ferai cette semaine, à l’occasion du procès de François Pérol, le patron de BPCE, qui a été renvoyé devant le tribunal de grande instance de Paris pour prise illégale d’intérêt, et je voudrais expliquer ici pourquoi je viendrai à la barre.

La première raison coule de source. Compte tenu des innombrables enquêtes que j’ai réalisées sur l’affaire Pérol depuis 2008, et des révélations que Mediapart a du même coup apportées, le syndicat CGT des Caisses d’épargne, qui est avec le syndicat SUD des Caisses d’épargne, l’une des parties civiles qui est à l’origine de cette procédure judiciaire, a jugé utile de me citer comme témoin. Or la loi fait obligation à tout citoyen qui est cité de se présenter à l’audience et d’y apporter son témoignage, sous peine de sanction pénale. C’est donc ce que je ferai. Je serai présent ce lundi 22 juin à 9 heures, à l’ouverture du procès, qui se tiendra devant la 32ème chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris (mais dans les locaux de la 11ème chambre), pour connaître le jour et l’heure auxquels je serai appelé à la barre pour y être entendu.

La seconde raison est que, si je ne m’étais jamais jusque-là livré à cet exercice considérant qu’un journaliste n’a pas à être un auxiliaire de justice pas plus qu’un auxiliaire de police, je ne trouve pas du tout illégitime qu’un syndicat ait eu l’idée de me citer comme témoin. Et même si la loi m’avait laissé le choix de témoigner ou non, j’aurais eu le sentiment de manquer à un devoir citoyen en ne venant pas présenter les principales révélations que Mediapart, sous ma plume, a faites au cours de ces dernières années. Dans tous les cas de figure, je pense que j’aurais donc accepté de venir à la barre. Dans une logique d’offres de preuves : pour détailler et argumenter l’honnêteté de nos informations, en même temps que le sérieux et la bonne foi de nos enquêtes.

J'ai estimé que cette décision d'être témoin engageait notre collectivité des journalistes de Mediapart et j'en ai donc tenu informé mes confrères. Comme je m'y attendais aucun d'eux n'y a vu d'objections, car nous partageons tous, je le sais, la même conviction: un journaliste est acteur de la démocratie et doit donc assumer publiquement les conséquences de ses révélations.

Il arrive en effet souvent que le travail d’un journaliste ait des répercussions qui lui échappent et pèsent sur la vie publique. C’est à l’évidence le cas de cette affaire Pérol, puisque les révélations de la presse, et notamment celles de Mediapart, ont eu un effet ricochet : alors que pendant de longues années, le Parquet a essayé d’enterrer l’affaire, n'entendant par exemple pendant l'enquête préliminaire qu'un seul témoin, François Pérol lui-même, notre travail a contribué à ce qu’elle ne le soit pas. Et si les deux syndicats CGT et Sud Caisses d’épargne ont pris l’initiative d’engager une procédure, c’est aussi parce que les faits mis au jour par Mediapart, avec d’autres, leur ont semblé justifier de saisir la justice. Pour toutes ces raisons, je n’aurais pas voulu me dérober : il me semble logique qu’un journaliste ait à détailler, même à la barre d’un tribunal, les informations qu’il a produites.

Car, dans le cas présent, j’ai, si je puis le dire, la mémoire longue. Voilà en effet plus de quinze ans, du Monde jusqu’à Mediapart, que je scrute les convulsions incessantes des Caisses d’épargne hier, de BPCE aujourd’hui.

Du temps où j’étais au Monde, j'ai en effet révélé le viol, en 2006, par les Caisses d’épargne du pacte d’actionnaires qui les liait à la Caisse des dépôts, et le projet secret de création de la banque Natixis – à laquelle François Pérol a, à l’époque, travaillé en qualité d’associé gérant de la banque Rothschild, en contravention avec l'avis le concernant rendu le 22 décembre 2004 par la Commission de déontologie de la fonction publique.

Sous ma plume, c’est Mediapart également qui a chroniqué le plus en détail la très longue crise des Caisses d’épargne, puis qui a révélé le départ de François Pérol de l’Elysée – à peine trois heures après que la décision eut été prise- , pour prendre les présidences des Caisses d’épargne et des Banques populaires, avant de fusionner les deux banques pour donner naissance à BPCE.

De la lente et imperceptible banalisation des Caisses d’épargne, de son insensible normalisation qui aura pris presque dix ans avant que l’un des acteurs de cette privatisation lente n’en prenne le commandement, j’ai donc tenu la chronique méticuleuse tout au long de ces années de tourmente. Il me semble donc normal que les syndicats de la banque m’aient cité comme témoin. Pour m'inviter en quelque sorte à faire à la barre ce qui est  dans le cahier des charges de mon métier de journaliste : présenter les faits que j’ai exhumés, les remettre dans leur perspective, leur donner sens.

Pour la première fois depuis longtemps, je vais donc poser la plume et ne pas chroniquer une actualité forte qui a trait à BPCE. Pour tenir la chronique du procès qui commence, c’est ma consoeur Martine Orange qui va prendre mon relais, elle pour laquelle le petit monde de la haute finance a peu de secret. On peut d’ailleurs lire ici son premier article, qui présente les principaux enjeux de ce procès Pérol.

L'article de Martine permet d'ailleurs de mieux comprendre les raisons de mon propre témoignage. Car ma consoeur explique avec précision en quoi cette affaire Pérol est emblématique des us et coutumes d’une petite oligarchie française –droite et gauche confondue- qui a trop souvent fait ses premiers pas à l’abri de l’Etat avant d’en profiter pour faire carrière – trop souvent en malmenant la Commission de déontologie – et en faisant aussi fortune par la même occasion. Profitant de la consaguinité malsaine entre les sommets de l'Etat et les milieux d'affaires, qui est un signe distinctif du capitalisme de connivence à la Française, plus tolérant que d'autres aux conflits d'intérêt, des cohortes de hauts fonctionnaires, profitant notamment des privatisations, ont su naviguer entre intérêt général et appétits privés, et ne plus servir pour finir qu'une seule cause: la leur ! Vieux principe, dont les citoyens ne sont pas dupes, que Benjamin Constant, ralliant l’Empire, avait un jour résumé de la sorte : « Servons la cause ! Et servons-nous ! »

En creux, l’article de Martine Orange éclaire donc aussi ma propre démarche. Nulle animosité personnelle ! Nulle vindicte d'aucune sorte à l'encontre de qui que ce soit ! C’est uniquement parce qu’il s’agit d’un sujet d’intérêt public de première importance, qui concerne d'abord les citoyens, que je pense utile de témoigner. Un sujet exemplaire, emblématique de certaines dérives françaises, qui anémient notre démocratie. Emblématique mais dans le même temps exemplaire, car il est rarissime, pour ne pas dire sans précédent, qu'un ex-haut fonctionnaire de ce rang, que l'un des plus grands banquiers de la place, ait finalement des comptes à rendre à la justice. Ce procès est donc historique car c'est le propre de l'oligarchie française: elle est insubmersible et en même temps jouit le plus souvent d'une situation de totale impunité.

Une fois que j'aurai témoigné, je présenterai ici même les propos que j'aurai tenu à l'audience. D'ici là, je vais devoir me replonger dans le passé et mettre de l’ordre dans tous mes souvenirs. Car ils sont innombrables. Sans remonter à la crise des Caisses d’épargne, voici toutes les enquêtes de Mediapart sur l’affaire Pérol, de la plus récente (Pérol renvoyé en correctionnelle: les secrets de l'enquête) où j'ai révélé ce qui a été découvert durant l'enquête judiaire, jusqu'à la plus ancienne (Ecureuil-Banques populaires: l'Etat actionnaire, l'Elysée patron), où je révélais le samedi 21 février 2009 que François Pérol allait quitter l'Elysée pour prendre la direction, sans doute de manière illégale, des Caisses d'épargne:

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