Quelle serait la première mesure que vous prendriez si vous étiez élu à la présidence de la République ? Sur France Info, le journaliste Olivier de Lagarde a posé la question tous les jours pendant un an à une personnalité de la société civile : philosophes, économistes, sociologues, écrivains, chefs d’entreprise, artistes, responsables d’associations ou citoyens engagés. Et pour prolonger cet exercice, il a décidé d’en faire un livre, intitulé « Moi président » (Edition du Chêne, 144 pages, 7,90 euros) qui rassemble soixante de ces entretiens.

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Au gré des conversations qu’a eues Olivier de Lagarde, on découvre donc tantôt des propositions originales ou hétérodoxes, tantôt des idées amusantes ou graves, qui s’éloignent souvent des idées parfois convenues ou en tout cas attendues qui sont au cœur du débat présidentiel.

Exercice salubre ! Au fil des pages, on découvre ainsi pléthore d’idées. Celles d’Eric Alpahen, qui « ferai de la lutte contre la corruption sa priorité » ; celle de Dominique Méda qui préconise de passer aux 32 heures ; celle d’Edgar Morin qui créerait « un service civique de la solidarité » ; celle d’Olivier Babeau qui supprimerait « les grands corps de l’Etat » ; ou encore celle d’Hubert Reeves, qui « prendrait de toute urgence des mesures pour que l’humanité cesse de saccager la planète ».

En somme, Olivier de Lagarde se livre à un exercice démocratique, qui va sans véritablement le dire, à l’encontre des mœurs présidentialistes qui sévissent en France et qui, plutôt que les idées, privilégient le parcours d’un homme, supposé providentiel. « Moi président », ce n’est donc en rien un livre qui reprend l’anaphore célèbre de François Hollande – anaphore calamiteuse qui résume le naufrage de ce quinquennat, car ce président-là n’en a fait qu’à sa tête, c’est-à-dire l’exact contraire de ce qu’il avait promis et a conduit le pays au bord de la catastrophe démocratique. Non ! C’est plutôt une invitation contraire lancée au futur président, celle de n’en pas faire qu’à sa tête comme les institutions du coup d’Etat permanent le lui autorisent, mais d’écouter plutôt le pays, et toutes les idées (parfois bonnes, mais pas toujours) qui ici où là cheminent. En quelque sorte, c’est un petit exercice de libération de la parole qui aurait pu s’intituler : « Moi président, je n’en ferai pas qu’à ma tête… »

Alors, puisqu’OIivier de Lagarde a eu l'envie, lors de la sortie de mon livre « Main basse sur l'information » de m’inviter à me livrer moi-même à l’exercice, je m’autorise à reproduire ci-dessous l’entretien que nous avons eu ensemble, dans la version écrite qui apparaît dans son livre, et en dessous, dans sa version sonore diffusée en son temps sur France Info.

« Moi président, je rétablirai “la liberté, l’honneur et l’indépendance de la presse”»

Cette phrase n’est pas de moi. Cette citation historique a été consignée dans le programme du Conseil national de la Résistance quelques mois avant la Libération. Du coup, quand la démocratie sera rétablie, la presse sera indépendante : Le Monde crée un journal propriété de ses journalistes, Le Parisien libéré comme Le Courrier picard et Le Dauphiné libéré sont des coopératives. Or ces dernières années, on a balayé ce principe fondamental de la démocratie : une presse libre et indépendante. Les dommages ne sont pas seulement économiques, ils sont surtout éditoriaux. Vous avez vu les censures ? Par exemple, Vincent Bolloré déprogrammant la diffusion sur Canal+ d’un documentaire sur le Crédit Mutuel et l’évasion fiscale. Même à L’Obs, dans le groupe Le Monde, licenciement pour motif politique de la numéro 2 de la rédaction. Idem à M6 ! Quand Les Échos ont été rachetés par Bernard Arnault, la rédaction est entrée dans une sorte de révolte déontologique, invoquant un conflit d’intérêts majeur à ce que le premier journal économique du pays soit la propriété d’un grand patron.

D’où vient le problème ?

En France, à la crise de la presse s’ajoutent de gros problèmes de dépendance. La singularité des milliardaires qui rachètent la presse est qu’elle n’est pas leur métier ; pour eux, il s’agit uniquement de stratégie d’influence. L’opération de prédation sur la presse est une opération de prédation sur la démocratie. Il n’y a pas de démocratie équilibrée et forte sans citoyens éclairés, et pour des citoyens éclairés, il faut une presse libre et indépendante.

Quelles solutions apporter ?

Première chose, renforcer les mesures anti concentration, afin d’éviter la constitution de mastodontes. Et deuxième chose, garantir le droit de savoir des citoyens. Je suis partisan d’une très grande réforme, très innovante, qui favorisera des sociétés citoyennes de presse financées par des apports qui pourraient être défiscalisés. Il existe aussi en France une banque publique d’investissement à même de soutenir une mission d’intérêt public, citoyenne. Pourquoi n’y aurait-il pas des prêts à 0 % pour aider à la création de jeunes sociétés de presse ? Dans la région de Marseille, le grand quotidien d’information est la propriété de Bernard Tapie, mis en examen pour escroquerie en bande organisée. Pourquoi l’argent public ne servirait-il pas à soutenir la jeune presse locale indépendante ?

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