Les avancées du débat autour des «Imposteurs de l’économie»

Pour l’auteur que je suis, c’est évidemment une grande satisfaction : mon livre sur « Les imposteurs de l’économie » a eu l’utilité démocratique que j’espérais, celle de susciter un très large débat sur le rôle des économistes, sur leur indispensable indépendance, sur le nécessaire pluralisme de la recherche ou encore sur les menaces de privatisations rampantes qui pèsent sur l’Université.

Pour l’auteur que je suis, c’est évidemment une grande satisfaction : mon livre sur « Les imposteurs de l’économie » a eu l’utilité démocratique que j’espérais, celle de susciter un très large débat sur le rôle des économistes, sur leur indispensable indépendance, sur le nécessaire pluralisme de la recherche ou encore sur les menaces de privatisations rampantes qui pèsent sur l’Université.

Débat parfois chaotique ou mouvementé, mais dans tous les cas de figure utile. Je voudrais donc ici donner mon point de vue sur les premiers échanges auxquels le livre a donné lieu. Pour pointer les avancées que notre débat a indéniablement enregistrées ; pour relever aussi quelques hypocrisies ; pour poursuivre enfin le dialogue avec quelques-uns de mes contradicteurs.

* Vers des codes de déontologie. C’est assurément l’un des prolongements heureux du livre – et d’articles parus auparavant dans quelques rares médias sur le même sujet, notamment dans le Monde Diplomatique : un débat est lancé sur l’éthique des économistes et sur l’indispensable pluralisme de cette discipline qu’il sera désormais difficile d’étouffer. A l’inverse, on devine que le débat va progressivement prospérer.

A preuve, un nombre croissant d’économistes admettent depuis peu que l’adoption de charte éthique ou déontologique serait la bienvenue, pour encadrer la profession et révéler les conflits d’intérêt. Suivant l’exemple de l’Economie de Toulouse, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) a ainsi révélé sa propre charte – le jour même où mon livre est paru-. Et on devine sans difficulté que d’autres chartes vont ailleurs éclore.

Mais ce débat sur les codes de déontologie est marqué fréquemment d’une hypocrisie. Souvent, quelques-uns de mes « imposteurs » jurent la main sur le cœur qu’ils verraient d’un bon œil l’adoption d’une charte de déontologie et qu’ils seraient disposés à s’y soumettre. Mais ils font souvent mine d’oublier que dans certains cas, une charte déontologique n’est pas même utile – il suffirait que la loi soit respectée. La loi interdit en effet que les professeurs d’université, relevant donc du statut de la fonction publique, siègent au conseil d’administration d’une entreprise privée ou reçoivent une rémunération pour une mission, sans avoir obtenu au préalable l’accord de leur supérieur hiérarchique.

Dans de très nombreux cas, l’adoption d’une charte déontologique faisant obligation à un économiste de révéler ses activités autres qu’universitaires ne règle donc rien. Car cette obligation de transparence ne change rien au fait que dans de nombreux cas les activités de nos « imposteurs » universitaires sont hors la loi.

Et puis éthiquement, cela change quoi ? Si l’économiste Olivier Pastré, professeur d’université de son état, et chroniqueur sur France Culture de surcroît, avait poussé le souci de transparence jusqu’à annoncer lui-même qu’il avait piloté une bonne partie des privatisations du régime Ben Ali, en sa qualité de président de la banque d’affaires tunisienne IM Bank, cela l’aurait-il mis en règle avec les règles déontologiques de sa profession ? On comprend bien, à l’aune de cet exemple, que le débat éthique ne fait que commencer. Tant il est vrai que certains de ces économistes parisiens vont traîner des pieds, car depuis belle lurette leur activité académique, souvent maigrelette, n’est que le paravent d’une activité de lobbyiste ou d’apporteurs d’affaires.

* Le silence ou l’hypocrisie de certains médias. Le débat qui prend forme gène à l’évidence quelques médias : journaux, radios ou télévision.

Dans mon livre, je donne la clef de cet embarras : si scandale il y a, c’est d’abord parce que les économistes qui ont partie liée avec le monde de la finance sont ceux la mêmes qui disposent d’un quasi monopole de l’expression dans les grands médias.

Et quand le livre est paru, j’ai recueilli d’innombrables indices qui sont venus confirmer ce constat : si le livre a été chroniqué par d’innombrables journaux, hebdomadaires ou radios, il a suscité un embarras palpable dans certains de ces médias qui entretiennent des relations privilégiées avec les économistes parisiens que j’ai mis en scène.

Pas une allusion au livre, par exemple, dans Les Echos, qui entretient des relations privilégiées avec le Cercle des économistes. Le Monde (03/04/2012), lui, a réalisé la prouesse de consacrer la « manchette » de son supplément économie à ce débat, tout juste en citant le titre de mon livre, mais sans donner la moindre indication sur le contenu de mon enquête : par exemple, sur les gains de l’économiste Daniel Cohen en qualité de « senior adviser » de la banque Lazard, lequel économiste est par ailleurs chroniqueur et administrateur du… journal Le Monde ! Du grand journalisme…

A BFM, mon livre a aussi suscité l’embarras. Pour des raisons que ceux qui m’ont lu devinent : comme je révèle que l’un des chroniqueurs de la radio, le financier Marc Foriention et son entreprise, Euroland, ont été sanctionnés à trois reprises par l’Autorité des marchés financiers (AMF), la radio a dans un premier temps éprouvé quelque gène à évoquer mon travail. Mais je veux en donner crédit à Stéphane Soumier, l’un des animateurs vedettes de la radio : il a accepté finalement de me donner la parole (vidéo ci-dessous). Ce qui était élagant, compte tenu des critiques que j’avais formulées.

Pas le moindre contact en revanche avec l’émission télévisée C dans l’air : si beaucoup de mes héros y ont leurs habitudes, je ne suis pas encore sûr que cette émission accepte de faire entendre des voix dissonantes. Dont la mienne.

* La stratégie de l’évitement.  Si quelques médias hésitent sur la marche à suivre, c’est qu’en vérité la quelque vingtaine d’économistes parisiens qui disposent d’un quasi monopole de l’expression médiatique et dont je pointe les conflits d’intérêt, ont choisi une étrange tactique, celle de l’évitement.

Pas de débats ni d’échanges ! Je ne sais pas si  mes « héros » se sont donnés le mot, mais la plupart des économistes que j’ai mis en scène ont, comme un seul homme, décidé de refuser la confrontation et le débat auquel mon livre invitait.

BFM a ainsi tenté d’organiser un débat autour du livre, mais n’a trouvé aucun économiste pour me porter la contradiction ou réfuter mes diagnostics. Si j’ai bien compris, France Culture a éprouvé les mêmes difficultés.

Il n’y a qu’un seul économiste – et je veux lui rendre hommage- qui a accepté une confrontation : il s’agit d’Anton Brender (Dexia Asset Management), qui a accepté de venir à Mediapart pour mener cet échange sur le rôle et l’indépendance des économistes (vidéo ci-dessous).

 

Mediapart 2012. Le grand débat : les économistes sont-ils coupables? © Mediapart

* L’élégance de France Culture. Je veux aussi dire ici ma gratitude à France Culture. Car dans mon livre, je pointe la place qu’occupe le banquier d’affaires tunisien Olivier Pastré dans l’une des émissions économiques de la radio. Et dans un billet de blog récent ( Mais que se passe-t-il donc à France Culture?), je m’inquiétais de la façon dont France Culture avait traité le débat lancé par mon livre.

Mais je veux admettre ici que mes craintes n’étaient pas fondées. Ou que France Culture a choisi de rectifier le cap. En tout cas, le résultat est le même : à l’occasion de la dernière émission hebdomadaire du médiateur de France Culture, tous les participants – le médiateur, la journaliste Dominique Rousset en charge de l’émission L’Economie en question et Sandrine Treiner, directrice éditoriale de France Culture- sont convenus sans barguigner que le débat devait être conduit sans hypocrisie ni faux fuyants.

Cette émission du médiateur de France Culture peut être écoutée ici :

 

Le compte rendu sur le site Internet de France Cultrure (il est ici) est aussi explicite : « Une première question : ce débat sur la transparence du choix des experts est-il nécessaire ? Nos experts masquent-ils aux yeux du public leurs activités privées ? C'est aussi une interrogation qu'ils se posent entre eux. Ce sujet a été traité dans l'émission de Dominique Rousset la semaine dernière et sera repris également la semaine prochaine dans l'émission du "grain à moudre". Producteurs et journalistes de France Culture doivent veiller à ne pas tomber dans le conflit d'intérêt, en ce qui concerne le choix de leurs invités/spécialistes. Le débat mérite d'être posé, la chaîne aurait pu le faire plus tôt et le mentionner plus souvent à l'antenne. »

Quel média a le courage de dire les choses avec cette franchise, jusqu’à manier de la sorte l’autocritique ? Chapeau ! Je veux dire mon estime aux journalistes qui ont l’honnêteté d’analyser jusqu’à leurs propres dysfonctionnements ou leurs hésitations. Dans le débat qui m’oppose à certains économistes qui ont leurs entrées à France Culture, cela ne me donne pas raison. Comme je serai dans les prochains jours l’invité de l’émission du « Grain à moudre », il m’appartiendra de mettre en évidence les résultats de mon enquête, et de convaincre de la pertinence de mes constats. Mais il reste que j’ai été « bluffé » par la réaction de France Culture. Je craignais y trouver porte close ; elle s’est comportée en vérité conformément à ce qu’est sa vocation, celle d’être la grande radio publique de qualité pour le débat intellectuel.

* L’avenir de l’université en débat. De tous les débats que porte mon livre, il en est un qui me tient particulièrement à cœur, c’est celui qui a trait à l’université, à la privatisation rampante dont elle est l’objet, notamment dans les pôles d’excellence de le recherche et de l’enseignement de l’économie.

J’ai donc lu avec beaucoup d’intérêt le billet de blog que Bernard Colasse, « professeur à l’Université Paris-Dauphine et, néanmoins, abonné à Mediapart », comme il se définit lui-même, a mis en ligne sur notre site (ce billet est ici). Je lui en sais même grè, car, en vérité, lors de mon enquête pour écrire mon livre, j’ai multiplié les démarches pour entrer en contact avec la direction de Dauphine. A six ou sept reprises, j’ai cherché à entrer en contact avec la président de l’université, Laurent Batsch, qui m’a opposé porte close. Son assistante m’a aussi proposé de rencontrer les responsables de la Fondation de Dauphine, mais n’a jamais donné suite dès que je lui ai dit mon accord. En bref, tout au long de mon enquête, j’ai été stupéfait par la stratégie du silence et du mépris de la direction de Dauphine. Si j’ai pu m’entretenir très longuement avec de nombreux économistes en charge de pôles de recherche – avec par exemple Philippe Bourguignon, le patron de l’Ecole d’économie de Paris-, la direction de Dauphine m’a éconduit sans ménagement.

Je suis donc heureux qu’un professeur qui y enseigne poursuive avec moi ce débat. Je dois dire pourtant que ses remarques ne me convainquent pas. A l’inverse, elles viennent conforter mes inquiétudes. Se faisant le chantre des « financements privés » et du relèvement des droits d’inscription à la charge des étudiants, notre professeur admet de facto qu’un processus de privatisation est engagé et ne prend pas même la peine de relever ce qui est au cœur de mon enquête : la main mise de la finance jusqu’aux contenus des savoirs académiques qui sont dispensés dans cette université.

* L’argument à double tranchant de l’expérimentation. Dans le débat que le livre suscite, il y a un argument que font valoir certains de mes détracteurs sur lequel j’aimerais m’arrêter : c’est l’argument de l’expérimentation.

Comme l’argument a été répété à l’envi par de nombreux économistes parisiens, je me borne à le résumer : « Pourquoi nous reproche-t-on de siéger dans des conseils d’administration de banque ou de grands groupes du CAC 40 ? C’est un mauvais procès que l’on nous fait. Car pour bien décrire la crise et ses mécanismes, il faut que nous la suivions aux premières loges… ».

Dans la bouche d’Olivier Pastré, de Jean-Hervé Lorenzi et de quelques autres figures éminentes du Cercle des économistes, ces objections sont donc fréquemment revenues ces derniers jours. Mais qui abusent-elles ?

D’abord, que dirait-on d’un journaliste qui tient la chronique des banques s’il était appointé par ces mêmes banques ? Je livre mon opinion sans détour : je dirai pour ma part qu’il est le déshonneur de notre profession et qu’il contrevient aux différentes chartes des journalistes. Et je ne vois pas bien pourquoi ce qui vaut pour un journaliste ne vaudrait pas pour un économiste.

Et quand bien même le parallèle ne serait pas pertinent, il faudrait alors expliquer un autre paradoxe : pourquoi ce souci d’expérimentation ne joue que dans le cas des banques ou des groupes du CAC 40 ? Pourquoi ne joue-t-il que lorsqu’il y a une rémunération ou des juteux jetons de présence à la clef ? Et pourquoi nos économistes, apparemment si soucieux ne de pas rester enfermer dans leur tour d’ivoire, n’éprouvent jamais l’envie d’être intérimaire dans l’automobile avant d’écrire une étude sur la déréglementation du travail ?

Ce souci de proximité avec le « réel » ne fonctionne donc, il faut bien l’admettre, qu’en sens unique : quand il y a de l’argent à la clef. Beaucoup d’argent. Tout est là. C’est la proximité avec l’argent qui est revendiquée, voilà tout !

* Les économistes pour François Hollande. J’invite ceux qui ont lu mon livre et découvert les conflits d’intérêts de quelques-uns des économistes parisiens les plus connus à se reporter à la liste des signataires de l’appel publié par Le Monde «Nous, économistes, soutenons Hollande ». Dans la liste des 42 signataires, il y a indéniablement quelques économistes de talent et farouchement indépendants –tel Thomas Piketty ou Mouhoub El Mouhoud. Mais il y a aussi dans le lot mes « imposteurs ». Ou la grande majorité d’entre eux.

Sans doute François Hollande se serait-il passés d’une telle publicité. Mais pour beaucoup de ces imposteurs, Jean-Hervé Lorenzi en tête, c’est plus fort qu’eux : après avoir si bien servi Nicolas Sarkozy, ils espèrent poursuivre leurs innombrables et lucratives petites activités sous François Hollande. Il faut que tout change pour que rien ne change, n'est-ce pas?

* Au sujet d'une petite calomnie. A la suite de la publication dans le Nouvel Observateur du 2 avril d'une critique de mon livre, suivie de réactions de nombreux économistes (ces trois pages peuvent être consultées ici), j'avais adressé à la journaliste de l'hebdomadaire à l'origine de cet ensemble, Dominique Nora, une précision, lui demandant de la porter à la connaissance des lecteurs de l'hebdomadaire. Comme, à ma connaissance, elle n'a pas jugé utile de le faire, voici ci-dessous le taxte que je lui avais demandé de publier:

Dans le dernier numéro du Nouvel Observateur, le président du Cercle des économistes, Jean-Hervé Lorenzi signale que j’ai animé un débat, le 4 mai 2009, organisé par son association. Ce qui est exact. Attaché au pluralisme, je vais dans toutes les enceintes du débat démocratique, du Cercle des économistes jusqu’à Attac en passant par les Attérés. Et il ajoute que j’aurais « peut-être » été « rémunéré » pour cela. Je tiens à ce que vos lecteurs sachent qu’il s’agit d’un mensonge.

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