Les trous de mémoire de François Pérol

Ancien secrétaire général adjoint de l'Elysée et nouveau patron de BPCE (la banque qui résulte de la fusion des Caisses d'épargne et des Banques populaires), François Pérol, a visiblement décidé de communiquer à tout va. Les entretiens qu'il donne à la presse depuis quelques jours sont en tous cas si nombreux qu'on peine à les suivre tous.
Ancien secrétaire général adjoint de l'Elysée et nouveau patron de BPCE (la banque qui résulte de la fusion des Caisses d'épargne et des Banques populaires), François Pérol, a visiblement décidé de communiquer à tout va. Les entretiens qu'il donne à la presse depuis quelques jours sont en tous cas si nombreux qu'on peine à les suivre tous. Un jour invité du Nouvel Observateur, le lendemain de BFM, le surlendemain de La Tribune, le jour encore d'après de L'Express, il a visiblement décidé de courir micros et caméras pour tenter de donner de son action une image plus positive que celle dont l'opinion a gardé le souvenir. Sans oublier Laurent Mignon, le nouveau directeur général de Natixis, qui s'exprime dans les colonnes du Journal des finances. Un vrai plan de com...

 

Pour mener sa tâche à bien, François Pérol dispose, il est vrai, d'une experte, en la personne d'Anne Méaux. Ancienne militante d'extrême droite figurant parmi les responsables du Gud, à Assas au début des années 1970, puis parmi la direction du Parti des Forces Nouvelles, avant de devenir une très proche collaboratrice d'Alain Madelin, elle s'est depuis reconvertie dans le conseil aux grands patrons et a, en particulier, apporté pendant quelques années son savoir-faire à l'ancien patron des Caisses d'épargne, Charles Milhaud, auquel François Pérol a succédé. Tout comme elle a conseillé de nombreuses autres patrons, grands ou petits, de François Pinault jusqu'à Jean-Marie Colombani, au plus fort de la crise du Monde...

 

L'ennui, c'est que pour réaliser ce difficile exercice, François Pérol, qui continue d'entretenir des relations de grande proximité avec Nicolas Sarkozy, est obligé de prendre quelques libertés avec les faits - ceux qui le concernent comme ceux qui concernent son prédécesseur, Charles Milhaud. Ou alors de laisser transparaître, quand on l'interroge sur le passé, de troublant trous de mémoire. Ou enfin de faire preuve d'amnésie au sujet de la confrontation judiciaire qui a opposé durant plus d'un an et demi Mediapart à la banque qu'il préside - confrontation, comme on le sait, qui s'est conclut à notre avantage puisque les directions des Caisses d'épargne (l'ancienne et la nouvelle) ont finalement préféré retirer les douze plaintes en diffamation contre nous, juste avant le procès qui devait avoir lieu des 24 au 27 novembre.

 

Les premiers trous de mémoire, c'est de fait, à l'endroit de son prédécesseur, Charles Milhaud qu'il les manifeste. A l'occasion de deux enquêtes successives, la première réalisée fin janvier/début février 2008, et la seconde mise en ligne ces derniers jours (on les retrouvera dans l'onglet « prolonger » de cet article), nous avons en effet établi que les Caisses d'épargne avaient connu ces dernières années de graves dysfonctionnements (contrat avec commissions en Arabie Saoudite, manquements aux règles édictées par la Commission bancaire, etc...).

 

Or, pour expliquer la raison pour laquelle il a choisi de retirer les plaintes déposée par la Caisse nationale des Caisse d'épargne (CNCE), que dit François Pérol ? Dit-il que nous avions tort en évoquant ces graves dysfonctionnements? Il s'en garde bien, car les faits que nous avons établis, avec de nombreuses pièces à l'appui (dont beaucoup devaient figurer dans notre preuve de preuves), sont désormais avérés. Mais, il n'en cherche pas moins à éluder la question.

 

-« Avec le recul, quel regard portez-vous sur la gestion de votre prédécesseur aux Caisses d'épargne, Charles Milhaud? », lui demande ainsi L'Express.

 

Je ne veux pas me prononcer sur la gestion de mes prédécesseurs, c'est un exercice qui est un peu vain, à mon sens. Je suis résolument tourné vers l'avenir », botte en touche François Pérol.

 

Sans évoquer précisément nos révélations -notamment les mises en cause de la gestion Milhaud par la Commission bancaire - L'Express ne se satisfait pas de la réponse et insiste :

 

- « Quand même, plusieurs observateurs, dont le site Mediapart, ont relevé de graves dysfonctionnements dans la gestion du groupe. Avez-vous remis de l'ordre dans la maison? »

 

Réponse embarrassée de François Pérol : « J'ai pris les décisions qui s'imposent, aussi bien en matière de procédures que de choix des hommes et de contrôle des risques. BPCE marche droit. » En clair, l'ex secrétaire général adjoint de l'Elysée glisse sur les « graves dysfonctionnements dans la gestion du groupe » qu'évoque L'Express, en faisant référence à nos enquêtes - comme si ces dysfonctionnements étaient aujourd'hui difficilement contestables- et ne veut parler que de l'avenir. Comme s'il importait peu d'établir le bilan précis du naufrage de la banque (dont les contribuables ont fait les frais) et des responsabilités des différents dirigeants.

 

Une nouvelle fois, L'Express repart donc à la charge :

 

Pourquoi avoir retiré les plaintes déposées par vos prédécesseurs, ainsi que la vôtre, contre Mediapart? Cela signifie-t-il que les accusations portées étaient exactes? »

 

Réponse de nouveau emberlificotée de l'interviewé: « Non. J'ai beaucoup hésité, mais je me suis dit au fond que l'entreprise et ses collaborateurs n'avaient pas besoin de cela. L'ensemble du comité exécutif partageait ce sentiment. Avoir un débat sur la gestion passée, cela ne nous semblait pas très fructueux. C'est beaucoup d'énergie et de temps consacrés à des sujets qui n'en valent pas la peine. » Ce qui laissera évidemment peut-être les lecteurs de l'hebdomadaire sur leur faim. Car, après avoir porté douze plaintes contre nous et choisi pendant plus d'un an et demi une procédure très longue et peu économe des moyens de la justice, mobilisant en particulier quatre juges d'instruction et conduisant à 22 mises en examen, 11 me concernant en qualité d'auteur des enquêtes et 11 visant Edwy Plenel comme directeur de notre publication, pourquoi avoir soudainement choisi, juste avant le procès, et alors que nous avions déposé notre offre de preuves et fait connaître nos témoins, de battre en dernière minute en retraite ?

 

Nous n'avons, ni Edwy ni moi-même, la réponse à cette question - seul François Pérol le sait. Mais les lecteurs de Mediapart qui ont lu mes enquêtes et qui ont pris connaissance des très nombreux documents confidentiels que j'ai révélés ces derniers jours ont pu mesurer sur pièces pourquoi nous attendions très sereinement ce procès qui n'aura donc pas lieu.

 

Dans cet entretien à L'Express, François Pérol pratique donc l'esquive. Sans contester explicitement qu'il y ait eu ces « graves dysfonctionnements » évoqués par l'hebdomadaire, il donne tout de même un coup de chapeau à son prédécesseur, Charles Milhaud, qui a longtemps entretenu des liens de grande proximité avec Nicolas Sarkozy et qui préside toujours le conseil d'une filiale des Caisses d'épargne, la Banque Tuniso-Koweitienne.

 

Charles Milhaud n'a-t-il pas fait le mandat de trop? », lui demande en effet L'Express. Réponse du banquier : « Sur les dernières années, il n'a sans doute pas été un grand gestionnaire. Mais je n'oublie pas qu'il avait eu une vision stratégique et que c'est lui qui a transformé le groupe des Caisses d'épargnée », répond François Pérol, qui cherche donc visiblement à ménager autant qu'il peut son prédécesseur.

 

Au total, y-a-t-il donc eu ou non de « graves dysfonctionnements » ? Pour dire vrai, l'entretien est obscur. François Pérol ne le réfute pas mais s'applique tout de même à faire l'éloge de Charles Milhaud. Comprenne qui pourra.

 

Ou plutôt non ! Il y a une cohérence dans le propos de François Pérol et le coup de chapeau qu'il donne à la « vision stratégique » de son prédécesseur. Car quel est le principal bilan de Charles Milhaud ? C'est d'avoir décidé, avec les instances de direction des Caisses d'épargne, de violer en 2006 le pacte d'actionnaires qui liait la banque à la Caisse des dépôts et consignations (CDC), et donc de déstabiliser le vieux système français accordant aux deux établissements une double mission d'intérêt général : la rémunération de l'épargne populaire et le financement du logement social. Et c'est, dans la foulée, après cette rupture avec la CDC, de s'être lancé tête baissée dans la folle aventure de Natixis et des marchés financiers, dont les Caisses d'épargne ne se sont pas relevées. Or, cette aventure, François Pérol y a donc aussi sa part de responsabilité, puisqu'il est à l'époque banquier conseil des Banques populaires dans le cadre de la création de Natixis. Cette « vision stratégique » qui a si gravement échoué et dont les contribuables font aujourd'hui les frais, il en a donc aussi sa part de responsabilité.

 

Concernant son propre parcours, de l'Elysée jusqu'à la banque, et les plaintes pour prise illégale d'intérêt qu'il a suscité, François Pérol est tout aussi elliptique. Car dans nos enquêtes à ce sujet, nous avions établi des faits très précis. Nous avions en particulier établi que la Commission de déontologie lui avait fait interdiction, fin 2004, quand il était entré au sein de la banque Rothschild, d'y travailler sur des dossiers qu'il avait eu à connaître du temps où il était au cabinet de Nicolas Sarkozy, à Bercy mais qu'il n'avait pas ensuite respecté cette obligation. Nous avions aussi établi que son bonus de banquier conseil chez Rothschild pour le compte des Banques populaires avait profité, fin 2006, de la mission de création de la banque Natixis, à laquelle, en droit, il n'aurait donc sans doute pas dû participer.

 

Dans un autre entretien, le Nouvel Observateur a donc aussi interrogé François Pérol pour lui demander aussi pourquoi avoir porté plainte contre Mediapart sur ce point, il a en dernière minute abandonné cette poursuite/

- « Mediapart vous accusait d'avoir touché entre 1,5 et 2 millions d'euros d'honoraires quand vous étiez banquier d'affaires chez Rothschild pour la création de Natixis, la banque d'affaires commune aux Banques Populaires et aux Caisses d'Epargne... », commence la journaliste.

 

- « Tout est faux », l'interrompt François Pérol, sans plus de précision. Par chance pour lui, la journaliste n'exerce pas son droit de suite et ne lui demande pas plus de détail sur le bonus qu'il a perçu, selon lui, chez Rothschild fin 2006.

 

- « Le retrait des plaintes signifie-t-il que tout compte fait vous estimez que l'enquête de Mediapart sur les comptes des Caisses d'Epargne n'était pas si fausse ? », lui demande-t-elle toute de même.

 

Réponse également fuyante de l'intéressé : « Je ne me prononce pas sur le fond. Ce débat sur la gestion passée ne m'intéresse pas ».

 

En bref, François Pérol cherche visiblement à tourner la page. A faire du passé table rase et à ne penser qu'à l'avenir. Sans doute est-ce le conseil d'Anne Méaux, qui est toujours à la manoeuvre. Après avoir appelé en personne de nombreuses rédactions l'an passé, pour tenter de jeter le discrédit sur les enquêtes de Mediapart - plusieurs confrères s'en sont émus auprès de nous-, elle supervise ce changement de stratégie de communication.

 

Difficile changement tout de même. Car si les douze plaintes contre Mediapart ont précipitamment été retirées, d'autres plaintes vont continuer de prospérer, dont François Pérol n'est pas l'auteur mais qui le visent. Les plaintes de plusieurs syndicats pour prise illégale d'intérêt.

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