Le « 1% Mediapart »

Quiconque prend connaissance des folles rémunérations que les PDG du CAC 40 s’octroient à eux-mêmes oscille naturellement entre l’écoeurement et le rêve.

Quiconque prend connaissance des folles rémunérations que les PDG du CAC 40 s’octroient à eux-mêmes oscille naturellement entre l’écoeurement et le rêve.

 

L’écoeurement: c’est évidemment le premier sentiment que l’on éprouve. Les sommes en cause sont si considérables qu’elles donnent le tournis. Plus de 4 millions d’euros de salaires pour le seul Bernard Arnault, patron du groupe LVMH ; plus de 80 millions d’euros de plus-values sur ses stock-options ; 371 millions d’euros de dividende ; et pour couronner le tout, le chiffre peut-être le plus symbolique de tous, 36,8 millions d’euros de stock-options complémentaires uniquement pour ce PDG, soit le quart de toutes les stock-options distribuées dans tout le groupe – alors que l’intéressement versé aux quelque 70.000 salariés plafonne à 35 millions d’euros : tout cela est vertigineux ! Beaucoup plus pour un seul homme que pour 70.000 autres : on se prend à penser qu’il y a décidément quelque chose de très malsain dans ce capitalisme anglo-saxon auquel la France se convertit à vive allure. Comme disait un vieux barbu célèbre, ce capitalisme-là noie décidément « toutes choses dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

 

Mais, il faut l’avouer, il y a aussi le rêve. Jonglant avec ces chiffres hallucinants, on ne peut s’empêcher de laisser quelques temps son esprit partir à la dérive. De songer à ces PDG qui gagnent des sommes aussi délirantes – beaucoup plus uniquement en jetons de présence pour trois ou quatre petites réunions par an que le commun des mortels pour une vie entière de travail, parfois de galère, durant la même année ; et par comparaison, de songer à soi-même ; à l’usage que l’on pourrait faire d’une fraction seulement infime de ce si formidable magot.

 

Qu’il me soit donc permis ici de faire un aveu. Ecrivant cette enquête sur les rémunérations des grands patrons avec ma consoeur Martine Orange, je n’ai pu m’empêcher de penser, découvrant l’avidité d’un monde, celui des affaires, que je connais pourtant bien, à l’usage que notre petite collectivité de Mediapart pourrait faire d’une toute petite partie de cette immense fortune que brassent les PDG du CAC 40.

 

Rêve déraisonnable. On pourrait l’appeler la « taxe pour une presse indépendante ». Ou bien le « 1% Mediapart ». Imaginons seulement qu’une partie infime de ces sommes servent à financer notre projet de création d’un journal honnête, d'un journal qui ne soit pas sous influence.

 

L’idée m’a traversé l’esprit, comme par contraste. Car, observant cet argent si abondant, je n’ai pu m’empêcher de me se souvenir de cette histoire que nous n’avons jamais racontée par le menu : cet interminable parcours d’obstacle que nous avons suivi, à quelques uns, pendant plus d’un an, pour arriver à amasser les trois pauvres petits millions d’euros dont nous avions besoin pour lancer notre projet Mediapart. Les portes fermées, sinombreuses. Les refus. Avant finalement que nous parvenions à surmonter toutes ces difficultés.

 

Rêve déraisonnable, oui, mais qui tout de même n’est pas totalement vain. Car il permet de pointer une singularité très française. Aux Etats-Unis, il est des libéraux conséquents. Libéraux en économie ; mais aussi libéraux en politique. Des libéraux, donc, même dans le milieu des affaires, qui sont attachés à la liberté de la presse et à son indépendance. Des libéraux, qui peuvent se comporter comme des mécènes et donner une partie de leur fortune pour des causes qui leur semblent juste.

 

En France, non ! Ou plutôt si : dans le passé, notamment dans le courant des années 1970, certains patrons « libéraux » ont mis la main au portefeuille pour chercher à faire contrepoids à la toute puissance du groupe Hersant. Pour tenter de défendre une indépendance de la presse déjà mise à mal. Epoque lointaine : des figures connues du milieu des affaires ont défendu des journaux qui portaient des valeurs qui n’étaient pas toujours les leurs.

 

Mais trois décennies plus tard, reste-t-il encore en France quelques figures de ce courant authentiquement libéral – c’est-à-dire libéral d’abord en politique ? Libéral, c’est à dire d’abord attaché au pluralisme ? On voudrait y croire. Et appeler ces si riches patrons à cotiser au « 1% Mediapart ».

 

Mais à dire vrai, le rêve se brise avant même de prendre forme. Car, il n’y a guère de libéraux en France. Et si dans le milieu des affaires, on s’intéresse à la presse, c’est d’abord pour des raisons d’influence. Plus encore que pour des raisons d'argent. Le cheminement de Bernard Arnault, et son acquisition récente du journal Les Echos, est là pour en témoigner.

 

Alors, vive la "taxe pour une presse indépendante"! Vive le « 1% Médiapart » ! Mais ajoutons tout de suite qu’on ne se fait guère d’illusion sur ceux qui voudront bien s’acquitter de notre petite taxe – sous la forme d’un abonnement à 9 €. C’est un vieux dicton fiscal qui le prétend : plutôt que sur les très riches, mieux vaut compter sur les contribuables modestes ; il sont beaucoup plus nombreux.

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