Rémy Pflimlin, ses âneries sur le Web et ses injures à Mediapart

Il y a deux manières d'écouter ce que professent les donneurs de leçons : on peut écouter au premier degré ce qu'ils disent ; mais on peut aussi chercher à deviner pourquoi ils le disent.
Pflimlin taille Mediapart © www.StrasTv.com
Pflimlin taille Mediapart © www.StrasTv.com

Il y a deux manières d'écouter ce que professent les donneurs de leçons : on peut écouter au premier degré ce qu'ils disent ; mais on peut aussi chercher à deviner pourquoi ils le disent. En quelque sorte, suivant l'invitation d'un Roland Barthes, on peut entendre le « signifié » mais on peut aussi chercher à comprendre le « signifiant ».C'est sans doute à cet exercice qu'il faut se livrer pour décrypter la charge virulente contre Mediapart à laquelle s'est livré le nouveau président de France Télévisions, Rémy Pflimlin, mercredi 23 septembre, au détour d'une intervention devant le Club de la presse Strasbourg Europe. Une charge qui est sans doute moins importante pour ce qu'elle dit que pour ce qu'elle suggère.

Ainsi donc, il y a le « signifié ». Comme on peut l'écouter sur la vidéo ci-contre issue de StrasTV.com, le patron de France Télévisions s'en est pris vivement à Mediapart. En réponse à un journaliste qui lui demandait s'il était concevable qu'une chaîne du service public sorte un jour des informations identiques à celles de Mediapart sur l'affaire Bettencourt, il répond par l'affirmative, mais avec ce codicille : oui, l'affaire aurait pu sortir sur le service public « mais de manière plus sérieuse, et moins émotionnelle, moins manipulatrice et moins publicitaire que sur Mediapart », « de façon plus respectueuse par rapport à des éthiques... ».

Poursuivant sa diatribe, Rémy Pflimlin interpelle celui qui l'a interrogé : « Ce que tu décris, fasciné par Mediapart, c'est typiquement les dérives » du net. « C'est typiquement ce que je souhaite éviter. » La responsabilité de France Télévisions est tellement « importante, dit-il encore, qu'on ne peut pas se permettre de sortir des infos qui sont démenties le lendemain (...) On ne peut pas se permettre de manipuler impunément ». En clair, il a sonné la charge contre les «dérives à la Big Brother (...) dans un monde où tout circule n'importe comment».

Voilà donc le « signifié ». Mais faut-il vraiment s'y arrêter ? Il y a tellement d'insinuations, de contrevérités, de parti pris colériques et même de sorties injurieuses dans le propos de Rémy Pflimlin, qu'il ne faut assurément pas y passer trop de temps. D'abord, n'en déplaise au patron du groupe public, la justice a tranché. Par deux fois.

D'abord par un jugement de première instance, le 1er juillet dernier. Ensuite par un jugement en appel, en date du 23 juillet. Et à chaque fois, la justice a clairement donné raison à Mediapart, estimant que nos informations qui ont lancé l'affaire Bettencourt relevaient de « la légitime information du public ». Non seulement notre journal n'a commis aucun délit avec la révélation des enregistrements réalisés par l'ex-majordome de Liliane Bettencourt, mais il n'a fait que son devoir : informer sur des faits d'intérêt général ; informer les citoyens, comme le dit le jugement en première instance, sur des faits « d'intérêt public ».

Il n'y a d'ailleurs pas que la justice qui en a donné acte à Mediapart. Beaucoup de nos confrères aussi, qui, s'appuyant sur les premières révélations de notre journal, ont conduit leurs propres investigations et ont contribué à démêler cette ténébreuse affaire d'Etat. C'est tout particulièrement le cas des journalistes de France 2, qui, pas plus tard que lundi, ont consacré une longue et minutieuse enquête à l'affaire Bettencourt dans le cadre de l'émission « Complément d'enquête ». Une enquête – et ce n'est évidemment pas indifférent à notre histoire – qui reprenait de nombreuses informations de Mediapart et les validaient, tout particulièrement celles de la comptable Claire Thibout sur les versements à Eric Woerth pendant la campagne présidentielle.

Le PDG de France Télévisions est d'ailleurs visiblement embarrassé par les propos qu'il a tenus. L'entendant sur Dailymotion, je lui ai téléphoné pour lui faire part de l'indignation des co-fondateurs de Mediapart et de tous les journalistes de l'équipe. Sans démentir ses propos, il a cherché à en minimiser la portée, m'indiquant qu'il n'avait pas voulu s'attaquer à Mediapart, mais seulement fixer la « ligne déontologique » (sic) de France Télévisions.

Et puis, donc, il y a le « signifiant ». Et dans ce cas, c'est tout sauf anecdotique. Pour l'avenir du service public de télévision, c'est même très inquiétant. Car, ces propos en disent long sur les pensées profondes de celui que Nicolas Sarkozy a nommé.

D'abord, elles en disent long sur le mépris en lequel le patron du groupe public tient Internet, chargé de tous les vices. En ces temps de révolution technologique, il est de fait consternant d'entendre un tel personnage proférer de telles âneries sur le web, supposées être le vecteur de « manipulations » ou de « dérives ». Comme si le support, numérique ou papier, était la cause de cela... Qu'en pense Bruno Patino, qui vient d'être chargé de concevoir l'avenir numérique du groupe public? Les journalistes de la maison seront sûrement curieux de connaître la réponse.

Mais surtout, elles en disent long sur la conception de l'information de Rémy Pflimlin, un ex du groupe Lagardère que Nicolas Sarkozy a promu au poste du patron de France Télévisions cet été. Car, c'est cela le fond de l'affaire : en vérité, Rémy Pflimlin n'a que faire de Mediapart ; son propos constitue d'abord une mise en garde à l'adresse des journalistes de France Télévisions, qui sont de la sorte invités à ne pas trop faire d'investigation ; à ne conduire leur métier que de manière policée ou apaisée. En quelque sorte, un journalisme pour sénateur endormi. Sinon même complice, à la manière d'un David Pujadas interrogeant Nicolas Sarkozy...

En d'autres temps, dans les turbulences du journal Le Monde, l'ancien directeur Jean-Marie Colombani avait eu une formule pour définir cette politique éditoriale : il avait préconisé que l'on en finisse avec le « journalisme d'investigation » pour lui préférer un « journalisme de validation ». Au travers de Mediapart, c'est le même message que fait passer Rémy Pflimlin aux journalistes de France Télévisions : restez dans le rang ! Ne rêvez pas d'une information trop indépendante.

C'est l'analyse que fait Jean-François Téaldi, le secrétaire général des journalistes du SNJ-CGT de France Télévisions, et il a évidemment raison : « Pour la première fois, nous a-t-il déclaré, Rémy Pflimlin a franchi une ligne jaune. » Et il ajoute : « Je trouve sa déclaration contre Mediapart et ses journalistes professionnels scandaleuse et inquiétante pour la liberté de la presse à France Télévisions. Plutôt que de s'en prendre à la presse indépendante, il ferait mieux de donner aux journalistes du service public des moyens pour conduire des vraies investigations. Il semble prendre la roue des Tontons flingueurs de l'UMP qui se déchaînent contre les journalistes qui sortent les affaires embarrassantes pour l'Elysée ou les milieux d'affaires. »

Sous le titre «Rémy Pflimlin apprend vite», la Société des journalistes de Mediapart a, de son côté, publié un communiqué pour s'indigner de cette sortie: «La Société des journalistes de Mediapart condamne ces propos diffamants, a fortiori quand ils émanent du responsable d'un grand groupe de service public, fut-il nommé directement par le président de la République. Pour mémoire, la justice a, par deux fois, en première instance puis en appel, validé le travail éditorial de Mediapart dans l'affaire Bettencourt, jugeant que nos révélations relevaient de "l'intérêt public" et de "l'information légitime" des citoyens. Dans un entretien au quotidien L'Alsace, M. Pflimlin a déclaré le 28 août dernier : "La question des relations avec le pouvoir ne me perturbe pas." En effet. Mediapart souhaite bon courage aux journalistes de France Télévisions.»

C'est tout cela le « signifiant ». En quelque sorte une détestation, au fond, de ce qui est le cœur du journalisme : son indépendance, sa liberté, jusqu'à son impertinence contre les pouvoirs, tous les pouvoirs...

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