Assauts multiples contre les « imposteurs de l’économie »

La controverse autour des « Imposteurs de l’économie » prend de plus en plus d’ampleur. Débats publics, émissions de radios, initiatives multiples : les échanges autour du rôle des économistes, leur nécessaire indépendance, l’indispensable pluralisme qui doit présider à leur travail se multiplient. Et il faut évidemment s’en féliciter, tant la situation présente, en France, est souvent choquante, eu égard à ce que devrait être un débat public honnête.

La controverse autour des « Imposteurs de l’économie » prend de plus en plus d’ampleur. Débats publics, émissions de radios, initiatives multiples : les échanges autour du rôle des économistes, leur nécessaire indépendance, l’indispensable pluralisme qui doit présider à leur travail se multiplient. Et il faut évidemment s’en féliciter, tant la situation présente, en France, est souvent choquante, eu égard à ce que devrait être un débat public honnête.

Puisque, avec d’autres, j’ai contribué à lancer ce débat, en publiant cet essai sur les Imposteurs de l’économie (Editions Gawsewitch, 2012), je me dois de tenir la chronique régulière de tout ce petit bouillonnement, qui a plongé en émoi le petit microcosme des économistes français mais qui concerne plus largement les citoyens, compte tenu de la place et de l’influence des économistes dans le débat public.

* Le Cercle des déconomistes contre le Cercle des économistes. L’initiative est sensée être confidentielle. A l’initiative de quelques personnalités du Monde Diplomatique, un « Cercle des déconomistes » est en train de se constituer. Selon une petite note interne dont j’ai eu connaissance, ce Cercle entend venir contester le « Cercle des économistes » à Aix-en-provence, début juillet, là où ce petit cénacle, tendance furieusement pensée unique, tient des rencontres chaque année, au même moment que le Festival d’Aix.

Selon la note qui m’est parvenue, les Déconomistes conçoivent leur rendez-vous de la manière suivante : « Depuis de nombreuses années, début juillet, le Cercle des Economistes organise les Rencontres Economiques d’Aix en Provence. Plutôt qu’une contre-manifestation, Le Cercle des Déconnomistes a décidé de créer « Les Rencontres Déconnomiques d’Aix en Provence ». « Les Rencontres Déconnomiques d’Aix en Provence » seront joyeuses, festives, un peu taquines, inventives, créatives, mais aussi studieuses. Les Amis du Monde Diplomatique d’Aix en Provence, La Choucroute de Marseille, Le Repaire d’Aix en Provence, Le Repaire de Marseille, ainsi qu’Attac Marseille sont les premières structures qui forment le Cercle des Déconnomistes. L’ambition des Rencontres Déconnomiques est de démontrer que la pensée économiques est foisonnante, qu’elle ne se limite pas à une pensée unique développée sur les médias dominants. Au programme des Rencontres Déconnomiques, il y a des conférences, des animations de rue, du théâtre, du cinéma, des lectures et de la musique. Les Rencontres Déconnomiques se déroulent dans les lieux de vie et dans les ruesdu centre d’Aix en Provence ». Une page Facebook est aussi en gestation, ainsi qu’un site Internet (www.deconnomistes.org) qui n'est pas encore en fonction.

Il ne semble pas, pourtant, que l’initiative ait recueilli (dans l’immédiat ?) un franc succès. Si la note évoque la présence de Frédéric Lordon, de Serge Halimi, ou de Jacques Généreux, le Monde Dilplomatique ne semble pas avoir mordu très au-delà de son influence habituelle. Même Attac, qui ne sera représenté que par une section locale, a décliné l’offre de s’associer à cette initiative, estimant que c’était faire bien d’honneur au Cercle des économistes que de venir le contester, symboliquement, là où il tient sa grand messe annuelle.

C’est vrai que ce Cercle des économistes, petit cénacle très parisien qui prospère à l‘ombre des grandes banques et compagnie d’assurance française et le plus souvent grâce à leurs subsides, se distingue plus par ses activités mondaines que par ses productions intellectuelles. Alors, faut-il le prendre implicitement comme le référent du débat économique français ? Les réticences d’Attac se comprennent…

* Débat à France Culture : « les journalistes économiques sont-ils sous influence ? ». Comme sur ce blog, j’ai tenu la chronique des mes échanges avec France Culture au sujet de ce débat sur les économistes (confère mes deux billets précédents, ici et ), je me dois d’en donner la suite.

Finalement, l’émission Le grain à moudre a consacré jeudi 26 avril son débat quotidien non pas aux conflits d’intérêt de quelques économistes parisiens, révélés par mon livre, et au quasi monopole dans le débat public dont jouissent cette même petite camarilla, vivant souvent des subsides du monde de la finance, mais à la responsabilité de la presse. Débat connexe mais tout aussi important, tant il est vrai que la pensée unique ne fait des ravages que quand certains médias se prêtent au jeu.

On peut écouter ici cette émission, à laquelle j’ai été convié, en même temps que Dominique Rousset, productrice de l’émission L’économie en question sur France Culture (l’émission qui a pour chroniqueur régulier l’économiste Olivier Pastré, qui est aussi le banquier d’affaires qui a conduit une bonne partie des privatisations du régime Ben Ali), Serge Marti, qui est le président de l’Association des journalistes économiques et financiers (Ajef), et Philippe Lefébure, qui est le chef du service économique de France Inter :

 

Emission indéniablement utile, puisque l’échange a, en fait, été assez consensuel et que tous les participants sont convenus de l’utilité de ce débat. Je me permets d’en souligner deux moments qui me paraissent importants : la prise de position, utile, du président de l’Ajef en faveur de codes de déontologie ; et la prise de position, courageuse, du journaliste de France Inter en faveur du nécessaire pluralisme qu’il conviendrait de défendre aussi en économie sur le service public.

* Les ravages de la privatisation rampante de l’université. Un groupe d’étudiants de Sciences-Po Lyon a créé, en 2006, un collectif qu’il a baptisé Collectif Critique de Réflexion et d'Actions Sociales et Solidaires (CCRASS), afin de répondre à l’appel de l'intersyndicale de l'enseignement supérieur, demandant l'arrêt immédiat de la mise en place des IDEX (Initiatives d'Excellence) ainsi qu'un moratoire sur ces réformes. Les Initiatives d’excellence, mises en place par le gouvernement de François Fillon, visent à créer quelques mastodontes universitaires et de recherche capables de rivaliser avec les plus grandes universités mondiales, grâce à une sélection renforcée.

Cette réforme recoupe et complète la loi Pécresse qui a très fortement développé les financements privés à l’Université. Dans mon livre, j’explique par le menu les conséquences inquiétantes que risque d’avoir sur l’indépendance de la recherche économique cette main mise du monde de la finance.

Ce Collectif d’étudiants lyonnais a donc demandé à plusieurs enseignants-chercheurs ainsi qu’à moi-même de répondre à des entretiens vidéos pour souligner les enjeux de ces réformes. Tous disent leur inquiétude face à un processus qui néglige la démocratie universitaire, renforce les inégalités territoriales, accentue la concurrence au profit de quelques filières jugées rentables. Chapitre par chapitre, le film revient sur ces angles morts d'une réforme qui porte en elle un véritable projet de société, et redessine le paysage universitaire français, en ouvrant la voie à la privatisation de la connaissance et de la transmission des savoirs. 

Le film qu’ils ont fait à partir de ces entretiens peut être visionné ci-dessous :

 

idexbis © CCRASS IEP

Ces étudiants se sont aussi associés à la pétition contre les Idex, qui peut être contresignée: c'est ici.

* Au sujet de la déontologie des économistes. De nombreux articles ou billets de blog prolongent ce débat sur les économiste. Voici le dernier que j’ai lu et qui fait une synthèse intéressante de la controverse : il est ici.

* Le formidable sens de l’actualité des Echos. La direction du quotidien économique, qui entretient comme je le raconte dans mon livre, des liens serrés avec le Cercle des économistes, s’est distinguée ce jeudi 26 avril. Elle a en effet publié un très intéressant point de vue d’un professeur associé à Sciences-Po, Julien Damon, ainsi intitulé : « Aimer –ou détester- les économistes » 

Alléchant, non ? Sur le champ, je me suis précipité sur l’article, en pensant que Les Echos, qui n’ont pas soufflé mot du débat de ces dernières semaines, avaient enfin choisi d’en faire état en donnant la parole à un personnalité impartiale, en l’occurrence un professeur d’université.

Et le début de l’article m’a confirme dans ce réjouissant constat que le quotidien avait choisi de combler son retard : « Le débat sur la déontologie, la scientificité et l’utilité des économistes a repris de l’ampleur avec la crise », lit-on en attaque de l’article.

Alléchant, effectivement ! Sauf que Les Echos ont choisi de chroniquer trois livres… américains, visiblement très intéressants au demeurant, mais qui ne soufflent mot des connivences... françaises : Finance and the good society, de Robert J. Schiller (Princeton University Press, 2012) ; In the wake of the crisis : leading economists reassess economic policy, d’Olivier Blanchard, David Romer, Michael Spence, Joseph Stiglitz (MIT Press, 2012) ; et The assumptions economists make de Jonathan Schlefer (Harvard University Press, 2012).

Quant au débat français, on verra plus tard…

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