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Billet de blog 28 févr. 2011

Atlantico, la droite rance

C'est en lisant ce lundi matin un tweet de Pierre Haski que cela m'est revenu à l'esprit : le nouveau site d'info sur Internet Atlantico vient tout juste de démarrer.

Laurent Mauduit
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C'est en lisant ce lundi matin un tweet de Pierre Haski que cela m'est revenu à l'esprit : le nouveau site d'info sur Internet Atlantico vient tout juste de démarrer.

Et dans un premier élan, je me suis pris à penser que le commentaire du jounaliste de Rue89 n'était guère aimable : « Atlantico.fr ressemble beaucoup à Slate.fr, non ? Un Slate de droite ? Mais Slate est déjà à droite ? Ah bon ? Je m'y perds... », écrivait-il. Car, on en conviendra, il y a manière plus aimable de saluer la naissance d'un confrère, même si intuitivement on suppose n'en pas partager la ligne éditoriale.

Sans parti pris, j'ai donc été visiter ce nouveau site d'information, dont les fondateurs ont d'entrée affiché leurs sympathies partisanes pour la droite. Sans parti pris et même avec une certaine curiosité car j'ai toujours eu le sentiment que la droite française avait, si je puis dire, la presse qu'elle méritait. Héritière de la tradition néo-bonapartiste, cette droite française dans ses courants dominants a toujours en effet le libéralisme en horreur – en tout cas le libéralisme politique sinon le libéralisme économique. Et la presse de droite a souvent été à l'unisson. Le quotidien Le Figaro en est la caricature : propriété d'un sénateur UMP qui est aussi un marchand d'armes, il est un symbole du capitalisme de connivence à la française dont Nicolas Sarkozy est le porte-drapeau. Avec Etienne Mougeotte aux commandes, qui prend constamment ses instructions à l'Elysée auprès de Claude Guéant, ce journal-là est resté ce qu'il a souvent été du Second empire jusqu'à aujourd'hui : le journal de la consanguinité française entre les milieux d'affaires et le pouvoir politique.

Aussi me suis-je souvent posé la question : pourquoi en France un vrai journal libéral ne finirait-il pas par voir le jour ? Libéral en économie mais libéral aussi en politique... N'y a-t-il pas un formidable créneau pour cela ? Me rendant sur le site d'Atlantico, j'ai donc pensé que c'était peut-être ce créneau que ce journal comptait occuper.

Eh bien, non ! D'abord, mon confrère Pierre Haski dit vrai. Il y a un peu de Slate.fr dans ce nouveau site, en ceci qu'on devine en s'y promenant que le débat ou la glose compteront plus que l'information ou l'enquête. Ceux qui espéraient un « Mediapart de droite » risquent d'être déçus : à voir les premiers pas de ce site, l'investigation semble le cadet des soucis des animateurs d'Atlantico.

Mais surtout, ce qui saute aux yeux, c'est qu'Atlantico n'a pas pour ambition d'être un journal libéral, au sens anglo-saxon du terme. S'il occupe un créneau, c'est plutôt celui d'une vieille droite française, ultraconservatrice et réactionnaire...

Dans l'index des contributeurs, on retrouve quelques personnalités qui ne laissent aucun doute à ce sujet. Il y a ainsi Gérard de Villiers, ancien de la presse d'extrême droite, auteur de romans policiers d'une rare vulgarité, qui oscille depuis longtemps entre le Front national et la droite de l'UMP. Il y a également Chantal Delsol, qui a fait du combat contre l'esprit de 1968 son principal cheval de bataille et qui est l'épouse de l'ex-ministre Charles Millon. Il y a aussi un dénommé Gaspard Koenig, qui fut pendant un temps la plume de Christine Lagarde au ministère des finances et qui officie désormais à la Berd, à Londres. Il est aussi l'auteur d'un essai Les Discrètes Vertus de la corruption (Grasset, octobre 2009) qui défendait exactement la thèse qui était affichée dans le titre : « La corruption est le processus même de la vie » (voir notre article La plume de Bercy fait l'éloge de la corruption).

Dans cet ouvrage, l'auteur ne chantait pas que les louanges de la corruption. Il disait aussi clairement où allaient ses sympathies. Et où allaient ses détestations. Pour «l'intellectuel isolé dans ses papiers, confiné dans ses colloques, prisonnier de conversations abstraites», l'auteur affichait son mépris. Tout comme, il affichait son mépris à l'encontre des journalistes, surtout ceux qui enquêtent sur la vie des affaires; ou des juges d'instruction. «Tous sont unis par l'horreur de l'argent facile et l'amour des règles. Si on les écoutait, la vie ressemblerait au Code général des impôts», écrivait-il. Ce qui a sans doute valeur de confirmation : ce n'est pas d'Atlantico qu'il faut attendre des révélations sur les affaires du moment, à commencer par celle de Karachi et ses rétro-commissions...

Or, justement, c'est ce même Gaspard Koenig qui signe ce lundi matin l'un des articles qui est à la « une » d'Atlantico – le voici. S'en prenant violemment à Stéphane Hessel, qu'il affuble avec rage du sobriquet de « résistant gaga », il dénonce pêle-mêle « l'universalisme cher aux penseurs français » et les acquis sociaux de la Libération.« Sous ses dehors de grand-papa national, Stéphane Hessel est un extrémiste, figé dans les cadres théoriques de l'après-guerre. Il devrait s'inscrire au NPA : le jeune facteur et le vieux résistant, voilà qui serait chic», raille-t-il.

Bref, Atlantico affiche clairement la couleur dès le premier jour. Les couleurs d'une droite non pas respectueuse et ouverte aux autres mais intolérante et colérique. Une droite de combat. La droite rance...

Post-scriptum - mardi 29 février 9H30

Un confrère de Mediapart me fait observer que j'ai omis de citer Charles Cogan dans la liste des contributeurs d'Atlantico. Pour celles et ceux qui ignorent le parcours de cette personnalité qui n'a pas grand chose à voir avec la presse, il est indiqué sur ce même site: le voici. L'intéressé a donc été le chef de la station de la CIA à Paris de 1984 à 1989. Un copain sans doute de Gérard de Villiers... Et, côté français, à la Direction centrale du renseignement intérieur, il n'y a pas un subordonné du nouveau ministre, Claude Guéant, qui ait envie de prendre la plume pour nous offrir une « autre vision de l'actualité »?

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