Lettre d’excuses à l'économiste Jean Gadrey

Cher Jean Gadrey, je veux, par cette lettre, vous présenter mes excuses. Car vous venez de faire l’objet d’une mise en cause publique véhémente par le président du Cercle des économistes, Jean-Hervé Lorenzi. Or, je dois ici le confesser : celui qui aurait dû être mis en cause, ce n’est pas vous ; c’est moi. Je veux donc battre ma coulpe.

Cher Jean Gadrey, je veux, par cette lettre, vous présenter mes excuses. Car vous venez de faire l’objet d’une mise en cause publique véhémente par le président du Cercle des économistes, Jean-Hervé Lorenzi. Or, je dois ici le confesser : celui qui aurait dû être mis en cause, ce n’est pas vous ; c’est moi. Je veux donc battre ma coulpe.

Peut-être l’avez-vous en effet constaté : le 25 mars, le site Internet Slate.fr, cofondé par Jean-Marie Colombani et Jacques Attali, qui tous deux présentent la singularité d’avoir conduit des missions pour Nicolas Sarkozy, a mis en ligne un entretien du même Jean-Hervé Lorenzi, conduit par le journaliste Eric Le Boucher, qui lui aussi a été membre de la Commission Attali. Et dans cet entretien, vous êtes très vivement pris à partie.

Pour ceux qui ne l’aurait pas vu, voici cet entretien.

Et voilà quelques-unes des amabilités qui vous sont adressées. « Cela fait un an et demi qu’en France s’exprime un petit groupe, mi-journalistes mi-politiques emmenés par un professeur d’économie à la retraite, Jean Gadrey, contre certains économistes jugés trop connus et surtout trop modérés », énonce ainsi le président du Cercle des économistes. Et cela se poursuit sur ce ton, longuement. Le tout est précédé de ce titre : « Les économistes, bouc émissaires de la crise ». Et de ce sous-titre : « Les attaques légitimes contre les économistes, incapables de prévoir la crise, prennent soudain une tournure nauséabondes [sic]. Le président du Cercle des économistes s'insurge contre des procédés dignes des années 1930 ».

 Si vous avez lu cette charge venimeuse, j’imagine, cher Jean Gadrey, que vous avez dû tomber des nues. Car, à ma connaissance, vous n’avez rien écrit ni dit sur ce Monsieur qui dirige le Cercle des économistes depuis très longtemps.

Car dans le passé, oui, vous aviez pris à bon droit la plume. C’est même vous, le 21 septembre 2009, dans un billet sur votre blog hébergé sur Alternatives économiques, intitulé « Les liaisons dangereuses » qui avez eu la très grande pertinence de lancer le débat en France sur les conflits d’intérêts de certains économistes parisiens, ceux-là même malheureusement qui disposent d’un quasi-monopole d’expression dans les grands médias. Pour ceux qui ne l’auraient pas lu à l’époque, voici votre billet de blog.

Mais depuis, à ma connaissance – vous me direz si je me trompe –, vous n’avez pas écrit de nouveau de long texte sur le sujet. Je devine bien évidemment que vos convictions ou vos inquiétudes sur la mainmise de la finance sur certains cénacles d’économistes parisiens n’ont pas changé – j’en ai eu notamment la confirmation en écoutant l’entretien de vous qui transparaît dans le film Les Nouveaux Chiens de garde. Mais vous n’avez rien écrit d’autre d’étayé sur le sujet, depuis deux ans et demi, n’est-ce pas ?

J’imagine donc que vous avez dû être passablement surpris de cet entretien, en forme de fusil à tirer dans les coins. Vous avez dû vous demander pourquoi donc ce Monsieur Jean-Hervé Lorenzi vous poursuivait toujours ainsi de sa vindicte, si longtemps après ? Et pourquoi, cet entretien dans Slate.fr, ce même Jean-Hervé Lorenzi l’a fait adresser par mail par son assistante à toutes les rédactions parisiennes dans la journée de mardi ?

Mais que diable me veut-il, avez-vous dû vous demander.

C’est en cela que je dois vous présenter mes excuses – en même temps que je veux vous dire mon estime et ma gratitude. Car j’ai un peu l’impression que ces insultes qui vous sont adressées – «  Il s’agit ni plus ni moins de dénonciations publiques au pire sens du terme, celui des feuilles de choux des années trente où se trouvent mêlés inexactitudes, vérités tronquées, amalgames et sous-entendus bien peu ragoûtants » - visent en fait plus ma petite personne, même si je ne suis pas nommé, que vous-même.

Car il faut dire que le billet pertinent que vous aviez écrit en 2009, pointant l’indispensable indépendance des économistes, a depuis alimenté un débat qui n’a cessé de prospérer. Sous les effets de la crise, ce débat a pris une très forte ampleur aux Etats-Unis, comme je l’ai détaillé dans un billet précédent (il est ici), notamment à la faveur du documentaire Inside Job. Mais il a pris une très forte ampleur aussi en France, à la suite de votre billet.

En menant l’enquête pour écrire mon livre Les Imposteurs de l’économie (éditions Gawsewitch), qui sort ce jeudi en librairie, j’ai d’ailleurs marché sur vos brisées – et je vous en donne acte dans mon ouvrage. Reprenant les conflits d’intérêts que vous pointiez déjà à l’époque, j’ai essayé de compléter le panorama que vous aviez commencé à présenter d’une petite camarilla d’experts, trop souvent appointés par la finance, et défendant du même coup des idées en empathie avec elle.

Est-ce donc l’imminence de la parution de ce livre qui a conduit Jean-Hervé Lorenzi à vous tomber sur le râble, alors que pour le coup, vous n’y êtes pour rien ? Ou alors, est-ce le débat dont Mediapart a pris l’initiative et qui aura lieu ce même jeudi soir au Théâtre national de Chaillot sur un thème voisin « Des économistes au-dessus de tous soupçons ? » (l’invitation et la liste des économistes présents est ici )?

En fait, qu’importent les motivations de Jean-Hervé Lorenzi et la « tournure nauséabonde » qu’il aimerait donner au débat. En vérité, les avancées de la crise économique historique que nous traversons justifient avec d’autant plus d’acuité un débat sur la nécessaire indépendance des économistes. Comme la crise démocratique justifie un débat sur l’indépendance de la presse, ou la crise sanitaire un débat sur l’indépendance des experts qui donnent leur agrément aux médicaments.

Alors désolé que vous ayez pris des coups qui ne vous étaient sans doute pas destinés. Mais je devine qu’ils ne vous intimideront guère. L’important, c’est que le débat que vous avez lancé, et que je me suis appliqué à relayer, prospère. Car c’est un débat décisif puisqu'il porte, en somme, sur la vitalité de notre démocratie…

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