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Billet de blog 30 mai 2012

Plaidoyer pour une refonte du Conseil d’analyse économique

C’est un nouveau et important rebondissement dans le débat sur les économistes: chercheur à l’Ecole des Ponts et professeur à l’Ecole d’économie de Paris, Romain Rancière, apporte encore sa pierre aux réflexions sur la déontologie de cette profession et préconise une refonte en profondeur du Conseil d’analyse économique.

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C’est un nouveau et important rebondissement dans le débat sur les économistes: chercheur à l’Ecole des Ponts et professeur à l’Ecole d’économie de Paris, Romain Rancière, apporte encore sa pierre aux réflexions sur la déontologie de cette profession et préconise une refonte en profondeur du Conseil d’analyse économique.

Romain Rancière © © Anouk Boyer-Mazal

Ceux qui ont lu mon livre Les imposteurs de l’économie (Editions Gawsewitch), connaissent Romain Rancière et savent le rôle vertueux qu’il a joué dans le débat sur l’éthique des économistes. Ancien du FMI, c’est lui en effet depuis plus d’un an, comme je l’ai raconté par le menu dans cet ouvrage, qui a le premier proposé que l’Ecole d’économie de Paris (l’un des principaux centre d’excellence de la recherche en France) se dote d’une charte déontologique, et qui multiplié depuis plus d’un an les initiatives en ce sens – sans qu’elles aient pour l’instant abouties.

Les abonnés de Mediapart, eux aussi, le connaissent. Lors du débat que nous avions organisé le 29 mars au Théâtre national de Chaillot autour de cette question de la nécessaire indépendance des économistes, il faisait partie des orateurs de la soirée (Lire L’économie doit sortir de la pensée unique). On retrouvera ci-dessous ce qu’il avait dit ce soir-là :

© 

Eh bien ! Romain Rancière a décidé de sortir de nouveau du bois. Alors que de nombreux économistes parisiens - les plus englués dans des conflits d’intérêt, ceux-là même qui jouissent d’un quasi monopole d’expression dans les grands médias-, ont cherché depuis deux mois a laissé passer l’orage, sans rien changer de leurs habitudes, l’économiste met encore les pieds dans le plat, au travers d’une chronique dans Libération, qui mérite d’être relevée.

Dans cette chronique, Romain Rancière préconise une réforme énergique et radicale du Conseil d’analyse économique – auquel j’ai moi-même consacré une longue enquête dans mon livre. Voici les arguments de l’économiste : « Le Conseil d’analyse économique (CAE) a été créé, il y a quinze ans, par Lionel Jospin, comme un forum d’une trentaine d’économistes venant d’horizons divers, censés débattre et éclairer le gouvernement sur les questions économiques. En pratique, sa contribution a été essentiellement de produire des rapports - en moyenne huit par an - utiles, éclairants, mais rarement décisifs dans la conduite de l’action publique. Au total, l’influence du conseil a été relativement limitée et a continûment décliné au cours du temps. Signe de ce déclin, le Premier ministre n’assiste plus, depuis 2006, à ses séances plénières. Le CAE a été aussi critiqué pour être un lieu perméable au lobbying et aux conflits d’intérêt. Un tiers de ses membres sont des économistes de banques. Un autre tiers - dont son président délégué - sont des académiques aux multiples casquettes, qui cumulent un poste universitaire avec des fonctions de conseil dans la banque et l’industrie, et des sièges aux conseils d’administration d’entreprises. »

Romain Rancière fait donc très clairement allusion à mon travail sur « Les imposteurs de l’économie » puisque dans mon enquête je donnais de très nombreux exemples de ces « multiples casquettes » et autres conflits d’intérêt des membres siégeant au CAE. Mais Romain Rancière ajoute d’autres exemples, que je n’avais pas mis à jour. Voici ce qu’il écrit : « On a vu, par exemple, un rapport sur le gaz et l’électricité rédigé par un professeur par ailleurs consultant pour un cabinet dont les clients sont les grands groupes énergétiques ; un rapport traitant des conséquences de la crise pour la régulation financière corédigé par deux chefs économistes de grandes banques françaises. ».

Dans un article su le sujet (il est ici), ma consoeur d’Arrêt sur Images, Annes-Sophie Jacques décrypte le propos qui, pour les non spécialistes, est un peu sybillin. «Le rapport sur le gaz et l’électricité, publié en février 2008, est signé Jacques Percebois et Jean-Marie Chevalier, lequel est, selon son CV, Director, European Gas and Power au Cambridge Energy Research Associates. Et qu’est-ce que le Cambridge Energy Research Associates ? Un cabinet états-uniens qui conseille "les gouvernements et les entreprises privées sur l'énergie des marchés, la géopolitique, les tendances de l'industrie, et la stratégie" ». Voici ici le rapport du CAE dont il est fait mention.

Ma consoeur poursuit : « Quant à la prose sur les conséquences de la crise, Rancière doit penser à la publication du rapport sur la crise des subprimes qui pose les questions suivantes : "Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les conséquences de cette crise ? Quelle a été la réponse des autorités ? Comment mieux réguler le système bancaire financier ?" Parmi les quatre auteurs, on trouve Patrick Artus, directeur de la recherche et des études de chez Natixis, et Jean-Paul Betbèze, chef économiste et directeur des études économiques au Crédit agricole ».

Romain Rancière juge donc qu’il faut en finir avec le CAE. Voici ce qu’il propose : « Le modèle alternatif est celui du «Council of Economic Advisors» (Conseil des conseillers économiques) placé directement auprès du président des Etats-Unis. Ce conseil est formé de trois membres, économistes académiques reconnus (un président et deux membres), nommés pour un mandat de trois ans et confirmés par le Sénat. Durant leur mandat, les membres du conseil sont employés à plein-temps par la présidence des Etats-Unis avec interdiction de recevoir toute forme de rémunération annexe. Sous la présidence de Barack Obama, le président du conseil est membre du cabinet, c’est-à-dire qu’il participe au Conseil des ministres. Le conseil s’appuie sur une équipe permanente de 25 économistes statisticiens venant, pour partie du monde académique, pour partie de l’administration. Le conseil est censé fournir l’analyse économique servant de base à l’ensemble des décisions économiques du président. Il est aussi chargé de livrer chaque année un rapport économique au Président, document de référence sur l’état de l’économie et l’évaluation des politiques conduites. »

Et Romain Rancière ajoute : « Sur le même modèle, on pourrait imaginer de créer en France, un conseil des experts économiques, formé de trois membres, choisis pour trois ans parmi les économistes français internationalement reconnus. Les membres du Conseil seront nommés par le président mais leur nomination devra être confirmée par les commissions des finances de l’Assemblée et du Sénat. Les membres du conseil seront détachés de leur institution d’origine. Ils seront employés et rémunérés à plein-temps par le conseil. Le Conseil sera placé auprès du président de la République mais pourra être consulté aussi souvent que nécessaire par le gouvernement. Comme aux Etats-Unis, il disposera de son équipe d’économistes statisticiens, en partie choisis par lui, et en partie fournis par les services ministériels. Le Conseil sera systématiquement consulté avant le dépôt des lois à caractère économique et financier. Il devra fournir une analyse économique prospective des effets attendus des mesures législatives et proposer une procédure future d’évaluation. Ses analyses seront rendues publiques. Le Conseil sera également consulté avant les sommets économiques internationaux. Sur le modèle américain, il produira un rapport annuel sur l’état économique du pays. »

Il faut donc indéniablement saluer cette contribution. Non pas qu’elle tranche le débat. Car il y a peut-être d’autres schémas possibles. Et sans doute la réflexion devrait-elle aussi englober en particulier d’autres aspects de l’expertise publique, et d’autres lieux du dialogue social. Ne faudrait-il pas en particulier faire renaître de ses cendres le Commissariat général du Plan que le néo-libéralisme a contribué à dissoudre ?

En tout cas, Romain Rancière a le courage de dire les choses telles qu’elles sont et de faire progresser le débat -en même temps que la connaissance des conflits d'intérêt de quelques économistes parisiens réputés. Alors que beaucoup de ces mêmes économistes parisiens, qui tiennent le haut du pavé, fixent obstinément le bout de leurs chaussures. Dans l’espoir que le débat sur leurs conflits d’intérêt et les dégâts intellectuels que cela a occasionnés, tourne court…

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