Pourquoi la télévision publique a-t-elle passé sous silence le scandale Ernotte ?

Pour quiconque voudrait vérifier que la télévision publique française souffre d’un manque terrible d’indépendance, l’affaire Ernotte fonctionne comme un révélateur. A ma connaissance, aucune chaîne de télévision publique ne s’est fait l’écho des irrégularités en cascade qui ont permis à une personnalité qui ne connaît strictement rien à ses problématiques d’être choisie par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) comme la future patronne de France Télévisions.

Pour quiconque voudrait vérifier que la télévision publique française souffre d’un manque terrible d’indépendance, l’affaire Ernotte fonctionne comme un révélateur. A ma connaissance, aucune chaîne de télévision publique ne s’est fait l’écho des irrégularités en cascade qui ont permis à une personnalité qui ne connaît strictement rien à ses problématiques d’être choisie par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) comme la future patronne de France Télévisions.

Toute muselée, toute prisonnière qu’elle soit du capitalisme de connivence à la Française, la presse écrite a évoqué ce scandale, qui en dit long sur l’anémie de notre démocratie. Après l’enquête de Mediapart révélant ces irrégularités innombrables (Lire France Télévisions : la désignation de la PDG entachée et France Télévisions: la justice va être saisie du scandale Ernotte), plusieurs journaux, du Parisien jusqu’au Monde, ont eux aussi publié de longs articles documentés confirmant que la désigntaion de Delphine Ernotte s’était déroulée de manière irrégulière.

Mais sur les chaînes très nombreuses de France Télévisions, à ma connaissance, rien ! Pas le moindre écho. L’information était importante, mais les chaînes publiques ont préféré la taire. On observera, certes, que ces chaînes de télévision publiques sont malheureusement assez coutumières de ce genre de censure. Un seul exemple : même si la crise financière a révélé l’imposture de quelques économistes mondains qui, se présentant sous leur casquette universitaire, cachent qu’il siègent dans des conseils d’administration de grandes banques ou compagnies d’assurance, et vendent aux téléspectateurs toujours les mêmes recettes, celles du néolibéralisme, la télévision publique se rend le plus souvent complice de ces imposteurs. Il a longtemps suffit de suivre l’émission « C dans l’air » présentée par Yves Calvi, sur la 5 pour le mesurer : depuis des lustres, ce sont toujours les mêmes économistes qui y ont leur rond de serviette ; et on a tôt fait d’y oublier que l’économie n’est pas une science exacte, mais une branche des sciences sociales dont la richesse ne tient qu’à la diversité de ses approches.

Mais dans le cas de la procédure de désignation de la future PDG de France Télévisions, la censure – ou plutôt l’autocensure- prend un relief encore plus spectaculaire. Rien, pas un mot ! L’affaire Ernotte est tout simplement passée à la trappe.

Pour défendre mon enquête, pour expliquer le travail d’enquête que j’avais mené sur Mediapart, il n’y a donc eu que Thierry Ardisson sur Canal + qui m’en a offert l’opportunité, samedi, lors de son émission « Salut les terriens ». Merci donc aux Terriens ! Et pour celles et ceux qui souhaiteraient retrouver le passage de cette émission, je m’autorise à le publier ci-dessous. C’est à visionner à partir de 17’55’’.

 

Pour être complet, une autre émission, celle du « Tube » sur Canal +, le même jour, a aussi rendu compte des débats que soulevaient la désignation de Delphine Ernotte. Voici cette émission :

En somme, il a fallu se promener dans le paysage audiovisuel en dehors de l’empire France Télévisions pour être honnêtement informé.

Cette autocensure en dit donc très long sur les maux qui ronge la télévision publique. Car il y a, certes, le vice premier : l’affaire Ernotte est venu confirmer que la nouvelle loi qui encadre le CSA, organisant le huis clos, a permis que la désignation de la nouvelle présidente soit polluée par des embrouilles et des embûches  innombrables.

Mais ce n’est pas le seul des maux dont souffre la télévision publique. Comme par un effet de contagion, il y a les effets innombrables d’une caporalisation qui est à l’œuvre depuis toujours ; les effets d’un manque patent d’indépendance, qui conduit trop souvent les acteurs de cette télévision publique sinon à courber l’échine du moins à se taire.

Puis-je en donner une illustration ? Lors de cette même émission avec Thierry Ardisson, j’ai eu un bref échange, qui n’a pas été retenu au montage, avec l’animateur Frédéric Lopez, qui a semblé intéressé par ce que je racontais mais qui s’est dit dans l’impossibilité de commenter mes informations. Tout le monde a compris la sous-entendu : dans l’univers de France Télévisions, il ne serait pas toléré qu’un animateur ou un journaliste dise en liberté ce qu’il pense de l’avenir du groupe public.

C’est ici, pourtant, que commence le naufrage de France Télévisions. Pourquoi tout au long de cette affaire Ernotte n’a-t-on pas entendu la voix des Sociétés de journalistes ? Ce que je vais dire est peut-être arrogant mais je le ressens comme une vérité essentielle : il n’y aura de télévision publique libre et honnête que si la loi qui l’encadre ne garantit réellement son indépendance, et aujourd’hui, nous sommes loin du compte ; mais aussi seulement si la collectivité des journalistes revendique haut et fort le droit imprescriptible des citoyens d’être correctement et honnêtement informés. Que cela plaise ou non aux puissances, quelles qu’elles soient…

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