Laurent Mucchielli
Sociologue, directeur de recherches au CNRS (Centre Méditerranéen de Sociologie, de Science Politique et d'Histoire). https://mesopolhis.fr/membres/mucchielli-laurent/
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Billet de blog 7 janv. 2011

La politisation des voitures brûlées

Laurent Mucchielli
Sociologue, directeur de recherches au CNRS (Centre Méditerranéen de Sociologie, de Science Politique et d'Histoire). https://mesopolhis.fr/membres/mucchielli-laurent/
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1er janvier 2011, banlieue de Strasbourg. © REUTERS/Jean-Marc Loos.

La polémique qui s’est développée autour du comptage des voitures incendiées dans la nuit du 31 décembre nous a incité à nous replonger sur le sujet et à mener une petite enquête, en interrogeant une douzaine de nos contacts (principalement ici des policiers et des responsables associatifs de quartier). Le résultat nous inspire les cinq réflexions qui suivent.

1) Sur l’emprise toujours croissante de la communication politique au ministère de l’Intérieur.

C’est en effet un singulier paradoxe que de prétendre à la transparence et à la gouvernance par les chiffres tout en s’empressant d’en dissimuler certains. L’argument du risque de contagion médiatique invoqué par Brice Hortefeux ne tient pas. Il existe en effet des rivalités et des processus de surenchère entre quartiers voisins, il y a donc bien un risque d’amplification de ces processus par la médiatisation des voitures brûlées. Mais ceci n’est vrai qu’à l’échelle locale. Les jeunes incendiaires de Nice n’ont pas grand-chose à faire de ce qui se passe dans les quartiers de Lille-sud, dans ceux du Mirail à Toulouse, à Clichy-sous-Bois ou à Vaulx-en-Velin. Beaucoup d’entre eux, comme la plupart des gens, ne pourraient pas situer ces deux dernières villes sur une carte de France. La vraie raison est donc ailleurs, et nous n’en voyons qu’une : le ministre avait peur que les chiffres ne soient « pas bons ». Du reste, quand les chiffres lui sembles « bons » (par exemple le nombre d’interpellations), ils ont été communiqués à la presse dès le 1er janvier au petit matin.

2) Sur la fiabilité des comptages finalement opérés et débattus dans la presse.

Deux problèmes se posent ici. Le premier est l’opacité qui a entouré le comptage au sein même des forces de police et de gendarmerie. Jamais la « remontée » de ces chiffres du terrain vers Paris n’avait été autant contrôlée, jamais les policiers n’avaient été eux-mêmes à ce point « fliqués » par leur propre administration. Les syndicats de police en témoignent et l’ensemble de nos contacts également. Les fonctionnaires chargés de la collecte des statistiques ont peur de parler. Bonjour l’ambiance… Le deuxième problème est que, depuis quelques années, le comptage du nombre de voitures brûlées est rendu incertain par la distinction désormais faite entre les véhicules incendiés volontairement et ceux qui étaient stationnés juste à côté et ont pris feu « par propagation ». La distinction est en soi légitime, mais en pratique elle est parfois très difficile, en tous cas sur le moment. Il est probable que dans une partie des cas, la distinction se fait « à vue de nez »… Enfin, reste toujours le problème de l’heure à laquelle on arrête le décompte des voitures brûlées. Selon que c’est 5 ou 10 heures du matin, les données ne sont pas les mêmes, certains propriétaires de véhicules incendiés pouvant ne s’en apercevoir et ne s’en plaindre que dans la matinée.

3) Sur le niveau de la mobilisation policière de cette nuit de la Saint-Sylvestre.

53 820 policiers et gendarmes ont été mobilisés officiellement. Comme l’a relevé le député PS Jean-Jacques Urvoas sur son blog, le ministère de l’Intérieur a déployé ce soir là « 68,5 unités de forces mobiles dont 29 sur la seule région Ile de France et en son sein 14 sur Paris. Autant que dans les moments les plus durs des émeutes de 2005 ». Est-ce à dire que nous vivons désormais dans une atmosphère de risque permanent d’émeutes généralisées ? Ceci corrobore ce que nous sommes nombreux à constater et critiquer ces dernières années, à savoir le fait que le travail de police en banlieues est de plus en plus conçu comme du maintien de l’ordre généralisé et s’accompagne d’une militarisation de l’action policière.

4) Sur l’état des quartiers et « l’ambiance » de ce 31 décembre.

Au dire des acteurs de terrain que nous avons consultés, l’ambiance était plutôt calme en cette nuit du 31 décembre. Si le ministère de l’Intérieur avait si peur d’un scénario de type émeutier généralisé, il aurait dû se souvenir que de telles explosions ne surviennent pas au hasard, elles ont des événements déclencheurs comme l’avaient été la mort de deux jeunes dans un transformateur EDF à Clichy et les provocations de Nicolas Sarkozy en 2005. Or on peut constater qu’il n’y a pas eu, dans les semaines et les jours précédant le réveillon, une « bavure » policière très médiatisée, un discours fracassant du Président de la République ou du ministre de l’Intérieur pour stigmatiser les habitants des banlieues, ou encore le vote d’une loi ressenti comme une manifestation d’un racisme d’Etat dans les quartiers. Il n’y avait donc pas de « terrain » particulièrement propice à une manifestation de colère et de protestation qui soit soudaine et plus forte que d’habitude. Mais encore faudrait-il, pour le savoir, que les policiers soient en mesure de « prendre le pouls » des quartiers en permanence. C’est ce que permettait il y a encore quelques années le travail conjugué de la police de proximité et des Renseignements généraux. L’une comme l’autre ne sont plus vraiment de ce monde…

5) Sur les motivations des incendiaires et la signification générale de ces incendies.

Campé dans une posture simpliste de garant de l’ordre public menacé, le ministre de l’Intérieur se comporte comme s’il pensait que ces incendies sont un défi lancé par « les délinquants » à « l’Etat ». Les choses sont singulièrement plus compliquées. En réalité, on peut discerner au moins trois explications du phénomène des voitures brûlées. Il y a bien sûr d’abord cet acte de défi, de colère et de contestation qui fait partie de ce que nous appelons en sciences sociales le « répertoire de la contestation » des jeunes des quartiers populaires au moins depuis les années 1980 et qui s’est généralisé dans les années 1990. Mais il y a aussi des choses beaucoup plus prosaïques comme des jeux d’adolescents et, plus encore, des règlements de compte qui s’opèrent en profitant d’un moment particulier où l’on peut croire au hasard alors que ce n’est pas n’importe quel véhicule qui était visé. Enfin, il y a quelque chose que l’on sait depuis quelques années et que le ministère de l’Intérieur connaît parfaitement : une partie de ces incendies sont en réalité des escroqueries à l’assurance qui, là aussi, profitent du moment pour faire croire au hasard. Et cette partie est loin d’être négligeable. Selon les assureurs et selon les articles de presse, cette proportion varie de 10 à 30 %, ce qui est fort imprécis. Mais dans tous les cas, il s’agit d’une réalité non négligeable. Pourquoi donc le ministère de l’Intérieur continue t-il à prétendre que tout cela n’est au fond qu’une affaire de défi lancé par « les bandes » contre « l’Etat » dans les « zones de non droit » ? Pourquoi sinon, là encore, pour des raisons politiciennes : pour pouvoir incarner sans contestation le dit Etat et retirer les bénéfices politiques de cette posture légitimiste. Au détriment de la compréhension de la société et de l’information réelle des citoyens.

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