L’épidémie de coronavirus a probablement pour origine un accident de laboratoire

Tandis que la doxa l’a présentée durant toute l’année 2020 comme une « théorie complotiste », l’hypothèse de l’accident de laboratoire apparaît comme la plus probable pour expliquer l’origine de l’épidémie de SARS-CoV-2. En France, les alertes lancées par deux personnalités du monde médical et par un groupe de militants écologistes sont aujourd’hui prolongées par une équipe de virologues du CNRS.

Épisode 50

Tandis que le monde entier a basculé en février-mars 2020 dans une panique sanitaire inédite à l’échelle de l’histoire de l’humanité, et alors que les mutations continues du nouveau coronavirus ne cessent de provoquer de nouveaux épisodes épidémiques que la science peine encore à comprendre, il est couramment admis que la cause première de la pandémie est une zoonose ordinaire, c’est-à-dire une maladie transmise inopinément à l’Homme par l’Animal. Une simple histoire de chauves-souris et de pangolins. Ce franchissement viral interspécifique aurait eu lieu en Chine, sur le marché de Wuhan où ces animaux sauvages sont plus ou moins légalement vendus pour la consommation courante. Appelons ce récit la théorie du pangolin.

Cette narration s’est imposée comme une vérité officielle dans la plupart des pays du monde et tout particulièrement en Occident où elle a pu s’appuyer sur cinq idées de nature très différente : 1) une connaissance scientifique tirée de précédentes épidémies, 2) une série d’arguments centraux de l’écologie politique, 3) un rejet viscéral de tout ce que pouvait dire l’ancien président des Etats-Unis Donald Trump, 4) certaines représentations négatives très anciennes sur la Chine, 5) une profonde méconnaissance relative aux recherches virologiques particulièrement dangereuses conduites depuis des années dans des laboratoires créés spécialement à cet effet. Détaillons ces cinq points.

Les « bonnes raisons » de croire à la théorie du pangolin

1. Les précédents qui soutiennent l’hypothèse d’une simple nouvelle zoonose sont bien établis puisque tel fut le cas avec les deux précédentes épidémies provoquées par des coronavirus dont les chauves-souris constituent le réservoir naturel. En 2002 et 2003, le SarS-CoV-1 s’est répandu à partir d’un foyer initial situé dans le province chinoise de Guangdong. Et c’est un petit mammifère vendu pour consommation sur les marchés de cette région (la civette masquée) qui a constitué la courroie de transmission vers l’Homme (voir ici et ). Dix ans plus tard, en 2012, le MERS-CoV faisait son apparition en Arabie Saoudite, et c’est cette fois-ci le dromadaire qui était responsable de sa transmission à l’Homme (voir ici). Il était donc scientifiquement logique et légitime de faire l’hypothèse que le Sars-Cov-2 procédait lui aussi d’une zoonose de ce type. Encore fallait-il toutefois en apporter la démonstration, à la fois sur le plan biologique (identifier l’animal transmetteur ou « hôte intermédiaire ») et sur le plan géographique (identifier le lieu exact de cette transmission et identifier le ou les « patients zéros »). Or cette démonstration n’a jamais été faite.

2. Cette hypothèse rencontre ensuite des idées générales et des valeurs qui renforcent beaucoup sa force de persuasion. La première est que si les zoonoses ont probablement joué un rôle majeur à plusieurs moments de l’histoire de l’humanité, leur multiplication dans la période contemporaine a partie liée avec les pratiques massives de déforestation et d’élevage industriel qui comptent parmi les thèmes-phares d’une des philosophies politiques les plus influentes de ces dernières décennies : l’écologie politique. L’épidémie actuelle de coronavirus vient ainsi conforter tous les discours dénonçant depuis des années la destruction de la biodiversité ainsi que l’élevage industriel de type « concentrationnaire », de même encore que le tourisme de masse et la densification continue du trafic aérien. Les récents livres de Patricia Gibert (Regards croisés sur les pandémies, éditions du CNRS) et Marie-Monique Robin (La fabrique des pandémies, éditions La Découverte) synthétisent par exemple très bien tout cela. Mais si tout ceci est vrai et juste par ailleurs (et l’auteur de ces lignes adhère pleinement à cette philosophie politique en tant que citoyen), cela ne doit pas constituer une explication fourre-tout que l’on plaque sur n’importe quelle maladie infectieuse en s’affranchissant de la nécessité d’administrer la preuve. La science est une chose, les philosophies politiques une autre.

3. Durant 4 ans (2017-2020), la plus grande puissance du monde (les Etats-Unis d’Amérique) a été dirigée par un homme que les élites intellectuelles et politiques du monde entier ont majoritairement détesté : le milliardaire Donald Trump. Or, là encore, que l’on abhorre les idées politiques d’une personne, son style de gouvernement voire sa personnalité individuelle est un chose (qui se comprend aisément !), que ce qu’il dise ici ou là soit ou non factuellement exact en est une autre. En l’occurrence, ses accusations répétées à l’égard de la Chine ne relèvent pas que des raisonnements xénophobes d’un homme. Elles peuvent aussi se comprendre de deux manières. D’abord, en rappelant que la Chine n’est pas (du tout) une démocratie et que le gouvernement chinois a clairement dissimulé une partie des informations en sa possession au début de l’épidémie, de même qu’il a réprimé ceux de ses médecins qui alertaient sur la dangerosité particulière de ce nouveau virus, de même encore qu’il a retardé et contrarié le plus possible la visite de l’OMS au fameux laboratoire virologique de Wuhan sur lequel pèse tant de soupçons (visite qui n’a eu lieu qu’en janvier 2021 et dont le rapport publié fin mars 2021 n’a finalement conclu… à rien de concluant). Ensuite, en rappelant la dimension géopolitique de cette épidémie qui a été prise dans la lutte d’influence que se livrent les deux super-puissances américaine et chinoise, en particulier sur le plan économique et technologique. Tandis que Trump dénonçait le « virus chinois », le gouvernement chinois tentait de faire diversion en évoquant le rôle de l’armée américaine. On verra aussi que les recherches virologiques du laboratoire de Wuhan ont été fortement soutenues par les Etats-Unis et par la France. C’est donc de l’ensemble de ces systèmes de propagande et de conflits d’intérêts potentiels qu’il faut s’émanciper si l’on veut essayer d’y voir clair et de rester objectif, ce qui n’est pas toujours aisé.

4. Une autre idée confortant l’hypothèse de la zoonose issue d’animaux exotiques est plus générale encore, plus populaire, et bien moins avouable. Elle relève en effet d’un imaginaire hérité de l’époque coloniale représentant la Chine et ses habitants comme un pays et un peuple moins civilisés que l’Occident, qui aurait en particulier la déplorable habitude de consommer à la fois des animaux devenus domestiques et adulés en Occident (les chiens et les chats) mais aussi de nombreux animaux sauvages plus ou moins exotiques. Ceci a été abondamment commenté dans les médias occidentaux dès le début de l’année 2020 (un exemple parmi de très nombreux autres dans Les Echos du 23 janvier 2020), sans mentionner toutefois que ceci correspondait également aux explications données à la presse par le gouvernement chinois (qui a pourtant clairement surfé sur la théorie du pangolin d’une part pour faire la démonstration à l’Occident de ses efforts de « civilisation » en interdisant certains commerces d’animaux sauvages, d’autre part pour détourner l’attention du laboratoire virologique de Wuhan). Par la suite, l’Occident connaîtra même une vague de racisme anti-chinois assez importante, comme le rappelle Ya-Han Chuang (INED) dans un récent livre consacré à l’histoire récente de l’immigration asiatique en France. En clair : nous sommes probablement d’autant plus portés à croire à la théorie du pangolin que nous éprouvons une forme de dégoût et de condamnation moralo-sanitaire à l’égard de ces aspects de la culture alimentaire chinoise.

Les apprentis-sorciers de la génétique virologique

5. Enfin, la cinquième et dernière raison de l’adhésion à la théorie du pangolin est peut-être la plus importante. C’est l’ignorance dans laquelle la quasi-totalité des citoyens du monde est tenue quant aux recherches virologiques extrêmement dangereuses menées en toute discrétion depuis plusieurs années dans un certain nombre de laboratoires à très haut niveau de sécurité. Il s’agit des laboratoires de type P4 (pour « pathogène de classe 4 ») ou NSB4 (pour « niveau de sécurité biologique 4 », BSL4 en Anglais pour « biosafety level 4 ») où sont manipulés les agents pathogènes infectieux les plus dangereux du monde. Les personnels y travaillent dans des conditions de sécurité maximale (scaphandre, sas de décontamination, portes étanches, systèmes de décontaminations et de stérilisations multiples, filtrage de l’air, traitements de l’eau et des déchets, etcetera). Si la plupart de ces laboratoires se trouvent en Occident, la Chine en possède deux, le premier ouvert (qui a coûté une quarantaine de millions de dollars) étant précisément celui de Wuhan. Conçu avec l’aide technologique de la France (Institut Pasteur, laboratoire P4 de Lyon), inauguré en 2017, il avait à l’époque suscité quelques inquiétudes en Occident : « Certains scientifiques hors de Chine s'inquiètent de la fuite des agents pathogènes et de l'ajout d'une dimension biologique aux tensions géopolitiques entre la Chine et d'autres pays », pouvait-on alors lire dans Nature.

Au programme de ce laboratoire de Wuhan : l’étude des virus Ebola et Lassa ainsi que des coronavirus. Et certaines des recherches de pointe réalisées relèvent de la génétique virologique, consistant précisément sinon à créer de nouveaux virus, du moins à provoquer artificiellement des mutations dans le génome des virus déjà connus, pour tester des traitements et des vaccins. En effet, les progrès de la biologie moléculaire permettent désormais de provoquer des mutations dans des gènes particuliers sur des organismes en culture, ce que l’on appelle la « mutagenèse dirigée », à la recherche de « gains de fonction ». En d’autres termes, ce « génie génétique » relève d’un travail d’apprentis-sorciers particulièrement dangereux puisque pouvant, en cas de défaillance quelconque de la sécurité, provoquer l’évasion de virus mutants face auxquels les populations ne sont pas naturellement immunisées. Plusieurs scientifiques l’ont critiqué de longue date, à l’image de certains spécialistes de biosécurité comme Lynn Klotz et Richard Ebright qui alertent depuis plusieurs années sur le risque de pandémie provoquée par un accident de laboratoire de ce type. De fait, comme pour toute technologie, la sécurité absolue n’existe pas (du tout) et de nombreux accidents de laboratoires se sont produits au fil des ans.

Dans un important article traduit dans Slate en avril 2014, Martin Furmanski, médecin et historien de la médecine, le rappelait en ces termes : « Le danger d'une pandémie artificielle, causée par une fuite de laboratoire, n'a rien d'hypothétique : on en a connu une en 1977, survenue parce que des scientifiques craignaient l'imminence d'une pandémie naturelle. D'autres fuites de laboratoires, concernant des pathogènes à haut-risque, ont été à l'origine de contagions dépassant le simple personnel des laboratoires concernés. L'ironie de la chose, c'est que ces établissements travaillaient sur ces pathogènes dans le but de prévenir les épidémies qu'ils allaient eux-mêmes provoquer ». En 1977, il s’agissait de ce que l’on appela parfois alors la « grippe russe » puisque l’accident de laboratoire eut lieu en URSS. Le fait est depuis longtemps bien établi. De même qu’est établie la série d’accidents de laboratoires responsable d’une épidémie de variole en Grande-Bretagne l’année suivante. De même qu’il est avéré que les multiples épidémies de ce que l’on appelle l’Encéphalite équine vénézuélienne (EEV), en Amérique du Sud, étaient le fait soit des vaccins testés contre ce virus, soit d’accidents de laboratoires dans lesquels on travaillait sur ces souches virales pour mettre au point des vaccins. Et ce n’est pas tout. Comme le rappelle à nouveau M. Furmanski, en 2003, « le SRAS n'a pas réémergé naturellement, mais on dénombre 6 fuites de laboratoires de virologie : une à Singapour et une à Taïwan, et quatre dans un même laboratoire de Pékin ». Enfin, l’auteur rappelle également que la deuxième épidémie de fièvre aphteuse apparue en Angleterre en 2007 provient d’une fuite du laboratoire P4 de Pirbright où les chercheurs anglais travaillaient précisément sur la recherche d’un vaccin contre cette maladie. La liste pourrait aisément être allongée et prolongée jusqu’à la veille de l’actuelle épidémie (voir par exemple ici). Et Marc Furmanski de conclure en 2014 : « Quand on regarde le problème d'un œil pragmatique, la question n'est pas de savoir si ce genre de fuite provoquera un jour une épidémie majeure dans la population, mais plutôt de connaître le pathogène qui en sera responsable et de réfléchir à des moyens de contenir la fuite, si jamais elle peut l'être ».

Mais ce que Marc Furmanski n’avait peut-être pas osé concevoir, c’était que les virologues puissent se mettre à manipuler les virus les plus dangereux pour tester leur contagiosité et leurs capacités de franchissement des barrières interspécifiques. Or, à la fin de cette même année 2014, le monde scientifique sera du reste mis en émoi par la publication des travaux de l’équipe de Yoshihiro Kawaoka (université du Wisconsin-Madison). Après avoir déjà publié en 2012 sur la transmissibilité aux mammifères du virus aviaire H5N1, ces chercheurs annonçaient en effet dans la revue Cell Host & Microbe qu’ils étaient parvenus à reconstituer un virus similaire à 97 % à celui de la grippe espagnole, à partir de fragments viraux aviaires circulant actuellement chez des canards, et à le rendre transmissible par voie aérienne entre des mammifères. Ne manquait plus qu’un accident majeur pour vérifier ces craintes.

Pièces et main d’œuvre 

En France, à plusieurs reprises, des chercheurs dont la compétence peut difficilement être mise en doute ont fait part de leur non-adhésion à la théorie du pangolin, provoquant rejet ou indifférence. Fait à peu près inconnu, la première alerte est cependant venue d’un groupe militant écologiste et technocritique baptisé « Pièces et main d’œuvre » (PMO). Créé il y a environ 20 ans à Grenoble, ce collectif critique l’influence croissante des technologies sur nos vies, de la question des organismes génétiquement modifiés (OGM) à celle des nanotechnologies, en passant par le nucléaire, avec un intérêt ancien et profond pour tout ce qui concerne la manipulation du vivant. Le 22 mars 2020, le collectif publie un premier article intitulé « Leurs virus, nos morts » dans laquelle ils analysent la Covid comme une maladie de la société industrielle qui « produit de nouveaux fléaux » en même temps qu’elle « affaiblit notre résistance aux anciens ». Pollution, déforestation, élevage industriel, trafic d’animaux sauvages… on reconnaît là les thèmes écologistes traditionnels. PMO y ajoute immédiatement la critique de la société de surveillance, estimant que « la pandémie est le laboratoire du techno-totalitarisme », « l’occasion rêvée de nous faire basculer dans la vie sous commande numérique ». Le collectif est le premier à critiquer durement le « conseil scientifique » mis en place par le président de la République, considérant son leader officiel (Jean-François Delfraissy) comme un « expert de la technocratie » et raillant la présence des sciences humaines « étant comme d’habitude chargées d’évaluer l’acceptabilité des décisions techniques – en l’occurrence la contrainte au nom de l’intérêt supérieur de la santé publique ». En ce mois de mars 2020, PMO continue toutefois, comme tout le monde, à adhérer spontanément à la théorie du pangolin.

Le 26 avril, le collectif publie un nouvel article dans lequel il rappelle la contribution de la France au transfert de technologies virologiques vers la Chine à partir de 2004 (gouvernement Raffarin) et jusqu’à la cérémonie d’ouverture officielle du laboratoire P4 de Wuhan en février 2017, en présence du premier ministre français Bernard Cazeneuve. Ce partenariat est chapeauté par l’INSERM et implique plusieurs laboratoires de recherches virologiques français dont celui de Lyon où officie Bruno Lina (membre du « conseil scientifique »). Mais surtout il parle désormais de la possibilité que nous ayons affaire à un virus échappé d’un laboratoire de Wuhan, précisant que celui-ci est issu « plus probablement du P2 du Center for Disease Control que du P4 du Wuhan Institute of Virology (WIV). On ne le saura sans doute jamais ». Il s’intéresse alors aux travaux de la désormais célèbre virologue chinoise Shi Zhengli, « celle qui a démontré que les coronavirus pouvaient interagir avec un récepteur humain nommé ACE2, et donc contaminer les humains » et qui a déjà expérimenté « des modifications génétiques de coronavirus pour le rendre plus infectieux, selon la méthode dite des ‘gains de fonction’ ». Il rappelle en outre que ce travail à Wuhan n’est pas isolé. Des dizaines de chercheurs de par le monde manipulent les virus plus dangereux pour tenter de modifier leur contagiosité, des « Docteurs Folamour » pour PMO. Le collectif estime enfin que tout ceci doit également se comprendre en tenant compte de la compétition mondiale pour la maîtrise de ce qui constitue aussi des armes de guerre bactériologique. A cette date, le collectif pense donc qu’il s’agit bien d’une fuite d’un laboratoire, mais concernant un virus de chauve-souris anciennement stocké. Passant en revue de façon très détaillée une longue série d’incidents plus ou moins graves survenus ses 20 dernières années, il conclut : « Ce qu’il faut retenir de cet échantillon de la vie quotidienne dans les laboratoires biologiques, c’est que les virus en sortent comme d’un moulin. Plus il y a de labos, plus il y a d’accidents de labo. L’évasion du Covid-19 serait tout sauf de la science-fiction ».

Et puis patatras, le 8 juin il publie un article intitulé « Un virus d’origine scientifreak ? » qui avance une tout autre explication. Expliquant qu’il compte parmi ses membres plusieurs scientifiques dont « des experts francophones des coronavirus », le collectif estime que le fond de l’affaire du Covid est une histoire de manipulations génétiques des virus, il s’interroge sur la circulation de « clones synthétiques » du SARS-CoV-2 et se demande « combien de nouvelles vagues de l’épidémie » ces derniers sont susceptibles de provoquer. Concrètement, le collectif rappelle que « les virus émergents dits ‘à ARN’ – coronavirus, nouvelles grippes, Ebola, VIH, dengue, etc. – changent constamment et rendent les vaccins inopérants. Parfois même, ceux-ci aggravent la maladie. C’est le cas pour la dengue. Nul vaccin n’a été trouvé contre le sida, en dépit des milliards versés à la recherche. Les laboratoires captent des sommes faramineuses à l’occasion de la nouvelle pandémie, avec une probabilité infime de trouver un vaccin efficace ». Mais désormais l’origine du SARS-CoV-2 est clairement problématique. Le scénario que PMO croit le plus probable est celui-ci : « Le virus de chauve-souris a été collecté dans des grottes du Yunnan. Ce virus étant peu infectieux, les Chinois l’ont modifié pour l’étudier et faire au passage une publication dans Nature. Ils l’ont rendu transmissible à l’homme en trafiquant la spike - la probabilité que la séquence de la spike soit d'origine naturelle est à peu près égale à zéro - et en insérant un site furine très visible et quasi impossible à acquérir naturellement. On voit la main du correcteur et les bricolages moléculaires. Ils ont infecté des animaux pour voir. Un jour, un animal a toussé ou respiré près d’un chercheur, qui a ensuite contaminé les gens près du marché de Wuhan ». Encensée jusqu’au ridicule par la presse de certains pays comme la France (à l’image de Le Monde), madame Shi Zhengli (dit « Batwoman ») pourrait en réalité avoir dissimulé une partie de la vérité, peut-être sous contrainte de son gouvernement.

Des dissonances cognitives vite écartées par les gardiens de la doxa

Bien qu’aucun média « mainstream » n’ait relayé leurs analyses, les militants et chercheurs du collectif grenoblois ne sont pas les seuls à être parvenus à des conclusions de ce genre. Deux chercheurs de renom vont le faire concomitamment.

Le premier est une ancienne gloire de la biologie française. Luc Montagnier a en effet reçu le prix Nobel de médecine en 2008 pour avoir codécouvert le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) responsable du syndrome d'immunodéficience acquise (SIDA), après avoir dirigé pendant près de 30 ans un centre de recherche virologique à l’Institut Pasteur. Certes, au fil des ans, Luc Montagnier s’est mis à dos une partie de la communauté médicale et des autorités de santé en prenant notamment des positions critiques sur la vaccination des enfants. Reste que l’argument qu’il énonce le 16 avril 2020 est simple et surtout vérifiable (réfutable en langage popperien) : le séquence génétique ARN du SarS-CoV-2 contient des morceaux de VIH. Critiquant les dissimulations du gouvernement chinois et se défendant de tout complotisme, il faisait l’hypothèse que ces modifications du génome du coronavirus ont été installées dans le cadre de la recherche d’un vaccin contre le SIDA (vaccin qui n’existe toujours pas à ce jour). « C’est un travail d’apprenti-sorcier » et « une erreur humaine », concluait-il, en annonçant aussi des risques de mutations du virus (on écoutera aussi les nombreuses précisions données par le virologue dans une interview à France Soir en décembre 2020). La réponse de la doxa ne se fit pas attendre. Le lendemain même (célérité étonnante !), les factcheckers (« décodeurs ») du Monde réglaient son compte à la proposition de Luc Montagnier. Le journaliste William Audureau (bien connu de nos lecteurs, ancien spécialiste des jeux vidéos et du milieu « geek ») produisait les verbatims de plusieurs virologues français ou étrangers affirmant que cela n’était pas possible. Il concluait que « la plupart des scientifiques s’accordent sur le fait que le virus responsable du Covid-19 est d’origine animale – chauve-souris et/ou pangolin », ajoutant même le coup de grâce : « plusieurs experts joints par Le Monde sur la question du Covid-19 ont d’ailleurs refusé de commenter publiquement ses ‘sottises’, les jugeant peu dignes d’intérêt ». Cause entendue, gâtisme avéré.

Le même scénario se répètera deux semaines plus tard. Cette fois-ci, c’est la généticienne Alexandra Henrion-Caude qui exprimait des doutes sur la théorie du pangolin dans une interview à la chaîne Thana TV (que YouTube a censurée depuis). Là encore, la chercheure n’est pas la première venue. Après une thèse à l’Université Paris 7 sous la direction d’Axel Kahn, puis un post-doc à la Harvard Medical School, elle est devenue une spécialiste des microARNs (une variété d’ARN non codant) au sein de l’INSERM et a reçu en 2013 le prestigieux Eisenhower Fellowship. Fin juillet, elle est à nouveau interviewée, cette fois-ci sur la chaîne TV Libertés créée en 2014 et dirigée par des personnes partageant des idées proches de l’extrême droite. Interrogée sur l’origine du virus, elle déclare n’avoir aucune certitude mais être interpellée par des anomalies de la séquence génétique du virus en comparaison aux autres coronavirus. Concrètement, l’étude du génome du SARS-CoV-2 montre la présence d’une séquence tout à fait inédite du code génétique située entre les protéines S1 et S2. Conférant un gain de fonction au virus, elle pense logique que cette anomalie procède d’une intervention humaine. Loin d’en tirer des conclusions de type complotiste, elle déclare alors – comme Luc Montagnier – que « l’erreur est humaine ». Le 13 novembre, interviewée sur la chaîne YouTube du magazine de presse Nexus, elle ajoutera, après quelques recherches supplémentaires, que l’hypothèse de cette intervention humaine est appuyée par l’existence d’un brevet protégeant cette insertion génétique qui confère à ce coronavirus un potentiel de contamination beaucoup plus important.

Loin d’ouvrir un quelconque débat entre biologistes, cette intervention sera encore plus sévèrement écartée comme illégitime. Un article du site Internet de la chaine de télévision LCI, signé à nouveau par un jeune journaliste se présentant comme un fact-checker (décidément, ces jeunes gens qui ne sont spécialistes de rien mais prétendent écrire et trancher sur tout sont étonnants), écrit par exemple que la généticienne exprime « une position en totale rupture avec le large consensus dans la communauté scientifique, s'accordant sur une origine animale, via notamment la chauve-souris ». Cherchant à nouveau non pas à mettre en discussion les arguments de la généticienne mais à la discréditer sur le plan personnel, le journaliste consacre la plus grosse partie de son article à rapporter les propos de deux autres biologistes retraités avec lesquels A. Henrion-Caude a travaillé dans sa carrière. D’abord Axel Kahn (son ancien directeur de thèse donc) qui « confie à LCI avoir découvert avec stupeur ses récentes interventions » « pas tellement différentes des pires positions complotistes », et qui met en avant pour les expliquer les convictions religieuses de la généticienne : « une "catholique très fervente". Une foi qui l'a conduite à exprimer par le passé des convictions "extrémistes d'une certaine manière" ». Ensuite, le journaliste fait parler Ségolène Aymé, directrice de recherche émérite à l’INSERM, qui « est catégorique : elle "ne partage aucune des thèses défendues par Alexandra Henrion-Caude". Celles-ci sont issues à ses yeux "d’une vision religieuse, philosophique et politique habituellement soutenues par l’extrême-droite, en particulier américaine, et non construites à partir de faits établis scientifiquement" ». Tout ceci a beau ressembler fortement à des petits règlements de compte personnels, cela n’effraye nullement notre fact-checker qui peut ainsi éviter soigneusement d’examiner le fond des arguments avancés par la généticienne. Cause entendue, charlatanisme évident.

Et pourtant…

Heureusement que le CNRS est là… malgré ses faibles moyens financiers

Le 27 octobre 2020, le très officiel Journal du CNRS publiait une interview de notre collègue virologue Etienne Decroly (directeur de recherche au CNRS, membre de la Société française de virologie), intitulée « La question de l'origine du SARS-CoV-2 se pose sérieusement ». Dans cette interview, le virologue confirme que le SARS-CoV-2 est un virus dont le milieu naturel de circulation était certainement jusqu’à présent le monde des chauves-souris, mais rappelle aussi qu’il n’existe aucun cas connu de transmission directe de la chauve-souris à l’Homme. Il faut donc un hôte intermédiaire, qui doit être recherché dans la zone géographique d’émergence du nouveau virus. Et c’est là que la théorie du pangolin rencontre plusieurs difficultés. D’abord, une invraisemblance géographique : « les échantillons viraux de chauves-souris ont été recueillis dans le Yunnan, à près de 1 500 km de Wuhan où a éclaté la pandémie ». Ensuite une invraisemblance écologique : « chauves-souris et pangolins évoluent dans des écosystèmes différents et on se demande à quelle occasion leurs virus auraient pu se recombiner ». Enfin, une invraisemblance biologique : « le taux d’identité entre les séquences de SARS-CoV-2 et celles issues du pangolin n’atteint que 90,3 %, ce qui est bien inférieur aux taux habituellement observés entre les souches infectant l’humain et celles infectant l’hôte intermédiaire. Par exemple, le génome du SARS-CoV et celui de la souche de civette dont il descendait partagent 99 % d’identité ». Et si ce n’était pas le pangolin, on voit mal quel autre animal sauvage cela pourrait être : « en dépit des recherches de virus dans les espèces animales vendues sur le marché de Wuhan, aucun virus intermédiaire entre RaTG13 et le SARS-CoV-2 n’a pu être identifié à ce jour. Tant que ce virus intermédiaire n’aura pas été identifié et son génome séquencé, la question de l’origine de SARS-CoV-2 restera non résolue ». Dès lors, comme l’indique le titre de l’interview, il n’est scientifiquement pas possible d’écarter l’hypothèse de l’accident de laboratoire ou de l’origine synthétique. D’autant que « dans certains laboratoires, la manipulation du génome de virus potentiellement pathogènes est une pratique courante, notamment pour étudier les mécanismes de franchissement de la barrière d’espèces ». Et le virologue de conclure que l’hypothèse la plus plausible est que « SARS-CoV-2 descende d’un virus de chauves-souris isolé par les scientifiques lors des collectes de virus et qui se serait adapté à d’autres espèces au cours d’études sur des modèles animaux en laboratoire ; laboratoire dont il se serait ensuite échappé accidentellement ».

Interrogé sur les déclarations précédentes de Luc Montagnier, Étienne Decroly indique avoir conduit des analyses phylogénétiques en collaboration avec des bio-informaticiens et des phylo-généticiens qui montrent que 3 des 4 « anomalies » repérées dans le génome du SARS-CoV-2 se retrouvent dans des souches plus anciennes de coronavirus et sont manifestement « apparues indépendamment, à différents moments de l’histoire évolutive du virus ». Reste la quatrième « qui fait apparaître un site de protéolyse furine chez le SARS-CoV-2 absente dans le reste de la famille des SARS-CoV » et qui se trouve jouer « un rôle clé dans la propagation de nombreux virus dans l’espèce humaine ». Enfin, le chercheur va plus loin encore, mettant en garde sur le développement sauvage de recherches virologiques potentiellement très dangereuses : « en quelques années, les paradigmes de la recherche sur les virus ont radicalement changé. Aujourd’hui (…) on peut en moins d’un mois construire de toutes pièces un virus fonctionnel à partir des séquences disponibles dans les bases de données. De plus, des outils de manipulation du génome rapides, bon marché et faciles à utiliser ont été développés. Ces outils permettent de faire des avancées spectaculaires, mais ils démultiplient aussi les risques et la gravité potentielle d’un éventuel accident, notamment lors d’expériences de ‘gain de fonction’ sur des virus à potentiel pandémique ». En cause également, le « climat de compétition qui baigne la recherche » et qui « engendre de l’expérimentation rapide et tous azimuts, sans réflexion approfondie sur ces questions d’éthique ou la dangerosité potentielle de leurs travaux ». Et le virologue de rappeler pour conclure que, « en 2015, conscientes de ce problème, les agences fédérales américaines avaient gelé le financement de toute nouvelle étude impliquant ce type d’expériences. Ce moratoire a pris fin en 2017. Ces pratiques à haut risque devraient, à mon sens, être repensées et encadrées au niveau international par des comités d’éthiques ».

A la suite de cet article du Journal du CNRS, je suis allé interviewer nos collègues virologues du CNRS (laboratoire Architecture et Fonction des Macromolécules Biologiques (AFMB), UMR 7257, CNRS & Aix-Marseille Université) Bruno Canard et Etienne Decroly sur le campus de Luminy en novembre 2020. Outre que leur conviction quant à l’origine accidentelle du virus ne faisait aucun doute, ils insistaient par ailleurs beaucoup sur l’absence d’éthique dans la recherche virologique et sur la très grande faiblesse des financements publics pour leurs recherches depuis de nombreuses années. J’en étais sorti en me demandant notamment quelle logique voulait que, dans une compétition mondiale que personne ne régule, les États dépensent au total des milliards de dollars pour financer des apprentis-sorciers menant dans des laboratoires théoriquement très sécurisés des recherches qui n’ont à ce jour provoqué aucune révolution dans le traitement médical des principales maladies infectieuses, mais qui sont en revanche responsables d’accidents constituant des menaces évidentes. Ici aussi, ne faudrait-il pas poser la question de la balance bénéfice/risque et en finir avec ces expérimentations aussi coûteuses qu’irresponsables ?

Pour finir, on recommandera la lecture du dernier article de nos deux collègues du CNRS. Il s’agit d’une analyse critique du rapport de l’OMS après sa visite au laboratoire de Wuhan en janvier 2021. Les deux virologues, associés à Jean-Michel Claverie (professeur émérite à Aix-Marseille Université, membre du laboratoire Information génomique & structurale et de l’Institut de microbiologie de la Méditerranée), y font à nouveau le point des connaissances et des enjeux tant scientifiques que politiques et éthiques de toute cette affaire.

Pour conclure, en introduisant le prochain épisode

Au valeureux lecteur qui m’aura suivi jusqu’ici, il est temps d’annoncer que les déjà longues pages qu’il vient de lire n’étaient pourtant qu’une introduction à l’épisode suivant (qui sera mis en ligne le même jour). Dans cet épisode, vous découvrirez l’enquête d’un ancien journaliste d’investigation du New York Times, Nicholas Wade, qui a tenté de reconstituer aussi minutieusement que possible le scénario très probable de ce qui est arrivé à Wuhan. Un travail remarquable, à l’opposé du simulacre de journalisme que constitue de nos jours le fact-checking. Si je l’ai aussi longuement introduit c’est que, à l’image de tout ce que j’entreprends sur ce sujet depuis mars 2020, il me semblait essentiel d’essayer d’objectiver les raisons pour lesquelles tant de personnes raisonnent mal sur cette crise sans précédent. Et si j’ai décidé de traduire son article en Français, c’est pour au moins deux raisons fondamentales. La première est que nous ne pouvons pas comprendre la nature et les développements de cette épidémie hors-norme, ni savoir comment nous y adapter, si nous ignorons à quoi nous avons affaire exactement. Il est donc essentiel que le débat reste pleinement ouvert sur ces questions. La seconde est que l’ampleur de l’enquête de Nicholas Wade démontre en creux ce qui, après la fuite de ce virus modifié et ses mutations successives, constitue notre deuxième problème fondamental : notre incapacité à travailler sereinement et sérieusement à la compréhension précise de ce qui nous arrive, dans l’intérêt commun.

Il ne fait aucun doute à mes yeux que, dans le futur, nos successeurs feront le récit d’une époque où, malgré toutes nos technologies, l’émotion aura souvent pris le pas sur la raison, d’une époque où malgré tous nos grands principes démocratiques nos gouvernements se seront parfois conduits comme de vulgaires propagandistes et auront piétiné bien des libertés, d’une époque où l’éthique scientifique aura été écrasée sous le poids de la corruption et de la compétition, et d’une époque où la plupart des entreprises de presse auront définitivement abandonné l’ambition de constituer un contre-pouvoir démocratique indépendant pour devenir nolens volens les gardiens de la doxa, c’est-à-dire du discours de ceux qui dominent économiquement et politiquement le monde actuel, et y imposent leur façon de penser.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.