Aux lendemains du Nouvel an 2016, un événement a progressivement fait le tour du monde occidental, dans un inextricable mélange de réalités et de rumeurs. En Allemagne, à Cologne, mais aussi dans d’autres villes allemandes et dans d’autres pays européens, des jeunes hommes immigrés ont pratiqué des vols en réunion mais aussi des agressions collectives à caractère sexuel sur des femmes blanches allemandes. Contrairement à la rumeur initiale, entretenue par des policiers et des élus allemands, il ne s’agissait pas de réfugiés sauf exception (voir ici).

En France comme en Allemagne, la fachosphère s’était à l’époque déchaînée, publiant en série sur Internet et les réseaux sociaux des articles indigents au plan intellectuel, assortis de photos chocs piquées sur Internet, le plus souvent sans aucun lien avec les événements de Cologne (sur ces intox, voir ici). En cause notamment, les politiques d’accueil des réfugiés syriens, dont la Chancelière allemande Angela Merkel avait annoncé en août 2015 que son pays pourrait en accueillir un million en deux ans, réveillant tous les vieux fantasmes des extrêmes droites sur l’invasion barbare et autre « grand remplacement » (la réalité étant moins de un million pour l’Europe toute entière au cours de l’année 2015, ce qui n’a rien d’extraordinaire).

L’écrivain algérien Kamel Daoud avait ensuite lancé une polémique dans le journal Le Monde en proposant une interprétation culturaliste et religieuse de l’affaire, en faisant le révélateur de « la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman » et du « rapport malade à la femme, au corps et au désir » (voir ici). Prenant sa défense, Laurent Bouvet prolongeait son essai sur « l’insécurité culturelle », pourfendant « un procès en islamophobie digne de l’époque stalinienne » de la part d’« une certaine gauche, politique et intellectuelle » et accusant même une partie de ses collègues « dans l'université et la recherche » de « se comporte[r] de manière très complaisante avec l'islamisme », en raison notamment d’un « complexe colonial » (voir ici).

Deux poids, deux mesures

Olivier Roy a écrit de façon suffisamment claire (voir ici) ce qu’on ne peut que répéter ici : puisque « le machisme et le harcèlement sexuel existent partout, alors pourquoi isoler ce phénomène chez les musulmans ? Parce qu’ils sont musulmans justement. Le Blanc européen ou américain n’est jamais chrétien (...). Le Blanc qui viole n’appartient jamais à une collectivité (sauf le prêtre) : c’est un individu qui a une libido qu’il ne contrôle pas, un homme qui a des problèmes psychologiques, qui a été violé quand il était petit, qui a trop bu «ce jour-là» (...). Par contre, on dénie à Ahmed la possibilité d’être un queutard bourré et mal élevé. Lui, il est musulman, et c’est pour ça, comme dirait Molière, que votre fille est muette. La culture a bon dos, la nature aussi ».

On voudrait simplement ajouter que l’actualité nous donne au fil des mois des dizaines d’exemples de cette discrimination évidente consistant à ne convoquer la culture que lorsqu’il est question d’islam et d’arabité.

Tout au long des mois d’avril et mai 2016, le diocèse de Lyon a défrayé la chronique suite aux révélations sur des affaires de pédophilie chez des prêtres et leur non dénonciation par la hiérarchie catholique. L’affaire s’est même étendue à d’autres diocèses (voir ici). On ignore si l’affaire prendra l’ampleur qu’elle a connu en 2009 en Irlande (voir ici) puis en Allemagne (voir ici). Or a-t-on lu un seul article suggérant que le catholicisme ou le christianisme pouvait prédisposer à la pédophilie ? Non, pas un seul. On imagine d’ailleurs les foudres qui s’abattraient sur la tête du journaliste ou du rédacteur en chef qui prendrait un tel risque. Il perdrait probablement son poste.

Dernier exemple en date, raconté dans Libération du 7 juin. Une jeune fille se rend à une soirée étudiante où elle boit beaucoup trop d’alcool. Elle est retrouvée quelques heures plus tard, inconsciente, derrière une benne à ordures, après avoir été violée par un étudiant de 20 ans. Ce dernier, issu d’une famille américaine blanche aisée, membre de l’équipe de natation de la prestigieuse université de Stanford, a tout du jeune américain modèle. Il encourait 14 ans de prison, il a pris 3 mois fermes. Sa famille a pu payer un cabinet d’avocat puissant qui s’est chargé d’essayer de démolir l’accusation, suggérant évidemment que la victime était consentante. Comme souvent aux USA, le face à face s’est fait aussi par médias interposés. A une lettre de la victime décrivant son calvaire, le père de l’auteur a répondu que son fils souffrait déjà beaucoup de la procédure et de la médiatisation, que sa carrière était compromise et que « c’est déjà cher payé pour vingt minutes d’action ».

Le fait est-il extra-ordinaire ? Pas du tout. Les agressions sexuelles subies par les jeunes femmes en milieu estudiantin plus ou moins privilégié au cours des soirées festives sont un classique de la vie sociale américaine. Les études indiquent que près d’une femme sur cinq a été victime d’une agression sexuelle au cours de sa scolarité (voir ici). Plusieurs lois ont déjà essayé de lutter contre le phénomène. Pour autant, qui se permettrait d’écrire que la culture américaine entretient « un rapport malade à la femme, au corps et au désir » ?

 

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Nota bene : il y a quelques années, nous avions publié un petit livre intitulé Le « scandale des tournantes ». Dérive médiatique et contre-enquête sociologique (La Découverte, 2005, désormais réédité en format électronique). Là aussi, après les attentats du 11 septembre 2001, les viols collectifs étaient souvent attribués aux jeunes « arabo-musulmans » dans l’idée que l’islam prédispose à la violence envers les femmes. Et là encore nous avions montré que ces comportements criminels étaient vieux comme le monde et n’étaient par conséquent en aucun cas une spécificité de ces jeunes. Nous avions également rappelé que la problématique était hélas classique en milieu festif estudiantin, notamment (mais pas seulement) sur les campus américains.

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