Ce que révèle l’évolution du cours boursier de l’action de Gilead Science

L’analyse de l’évolution du cours en bourse de l’action de Gilead Science, entre janvier et mai 2020, confirme le match à distance opposant son médicament (le Remdesivir) à l’hydroxychloroquine. Ces échanges d’actions approchent les 11 milliards de dollars dans cette période et ont peut-être occasionné d’importants délits d’initiés.

Épisode 19

 

Dans notre précédent épisode, nous terminions en rappelant que la préoccupation première de Gilead Science, l’industriel pharmaceutique qui commercialise sous brevet le Remdesivir dans la lutte contre le Covid (et auquel fait concurrence l’hydroxychloroquine, vieux médicament du domaine public), est moins le sort de l’humanité que l’enrichissement de ses actionnaires. Et, comme l’avait bien vu le Courrier des stratèges dès la fin du mois de mars, ces derniers ne sont autres que les principaux fonds d’investissement américains (tableau 1).

Tableau 1 : les dix principaux actionnaires de Gilead Science

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Le premier, Vanguard Group (environ 5 500 milliards de dollars d’actifs), concurrent direct de l’ogre Black Rock (environ 7 000 milliards de dollars d’actifs), est également le premier actionnaire d’Apple et possède 5% d’Amazon. Nous sommes bien là au cœur du capitalisme financier (c’est-à-dire celui qui est entièrement dominé par les banques et autres fonds d’investissements contrôlant l’actionnariat des grandes entreprises et ayant pour logique fondamentale la maximisation de la valeur pour l’actionnaire, indépendamment de tout autre objectif). Ce sont ces groupes financiers qui dirigent aujourd’hui le monde, interviennent dans les économies des Etats (on l’a découvert en France avec la question de la réforme des retraites) et réalisent de vastes fraudes en toute impunité. Comme celle de Black Rock, l’influence de Vanguard est très forte en France puisqu’il est le premier actionnaire du groupe Accor et qu’il est également présent au capital de la Caisse des Dépôts et Consignations, de Veolia, de Bouygues, de Schneider, de la Société Générale, de Pernod ou encore d’Air France. Le Courrier des stratèges en concluait que « on a du mal à penser que ces éléments de grandeur économiques ne pèsent pas, à un échelon ou à un autre, sur les choix français. Entre suivre un savant fou [Didier Raoult] qui pèse peu et ne s’entend pas avec l’aristocratie parisienne, et se montrer perméable aux influences d’investisseurs qui détiennent déjà des parts substantielles dans de grandes entreprises françaises, on peut imaginer que le jeu n’est pas égal ». C’est en effet le moins que l’on puisse dire.

Spéculation boursière, guerre de communication et soupçon de délits d’initiés

Éric Chabrière, professeur de biologie structurale à l’université d’Aix-Marseille, et membre de l’IHU, a écrit un court mais fascinant article dans lequel il analyse l’évolution du cours en bourse de l’action des principaux industriels pharmaceutiques (Gilead, Sanofi, Roche, GlaxoSmithKline et Abbvie) entre janvier et mai 2020. Le résultat est éloquent.

Quatre actions de ces industriels du médicament ont connu une évolution assez similaire à peu près au même moment : une baisse au mois de mars, suivie d’une remontée en avril. Pour le cinquième industriel, en revanche, la courbe d’évolution boursière de l’action n’a rien à voir. Et il s'agit de Gilead. Comme le montre le graphique 1 (ci-dessous), l'évolution de son action en bourse se présente comme une progression continue mais en dents de scie, avec de fortes hausses suivies de fortes baisses. Dès lors, E. Chabrière a cherché à comprendre les raisons de ces brusques variations. Et il montre que l’action de Gilead grimpe à chaque annonce publique qui valorise d’une manière ou d’une autre le Remdesivir, et qu’elle baisse au contraire à chaque annonce qui indique que son concurrent (l’hydroxychloroquine) est à son tour valorisé d’une façon ou d’une autre. Il y a donc bien un match à distance entre le Remdesivir et l’hydroxychloroquine. Avec cette différence de taille que la seconde est un générique ne rapportant pas grand-chose à ses nombreux producteurs quand le premier est un médicament breveté pouvant faire la fortune de son unique vendeur.

Et il y a plus encore. Calculant que, au total, les échanges boursiers de l’action de Gilead se montent à 10,7 milliards de dollars en ces quelques mois de crise sanitaire, E. Chabrière pose logiquement la question des délits d’initiés : « la connaissance préalable par certains actionnaires de Gilead de la publication d'articles écrits par Gilead lui-même ou de déclarations ou de fuites provenant de diverses institutions leur permettrait d'obtenir d'énormes avantages ».

En d’autres termes, il y aurait deux façons de s’enrichir avec le Remdesivir : s’assurer des commandes du plus grand nombre de gouvernements possible, mais aussi spéculer sur son cours en bourse en anticipant ses rebonds.

On se demande dès lors, avec un certain désespoir, si, dans leur incapacité à voir plus loin que le chiffon rouge agité sous leurs nez, les anti-Raoult primaires qui dominent le débat public (et notamment dans la gauche intellectuelle et politique) n’auront pas été nolens volens les idiots utiles de cette vaste opération financière.

Graphique 1 : l'évolution du cours boursier de l'action de Gilead Science

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Source et calcul : La cotation des sociétés pharmaceutiques et les volumes d'actions échangés ont été mis en ligne sur le site de la bourse ABC. La somme totale des actions échangées a été calculée en multipliant le prix d'ouverture de l'action par le nombre d'actions échangées et la somme sur la période. Les fluctuations cumulées ont été la différence absolue entre le prix et la somme sur la période. Cette somme a été divisée par le prix moyen de l'action sur la période afin de comparer les fluctuations cumulées avec la valeur de l'action.

Hausses

+a. Le COVID-19 atteint l’Europe.

+b. 13 février : première publication sur l’action thérapeutique du Remdesivir sur des singes.

+c. Début de l'essai clinique du Remdesivir pour le traitement de COVID-19.

+d. Annonce du premier patient guéri avec le Remdesivir.

+e. Début de l’essai Clinique européen Discovery.

+f. Diffusion de fake news au sujet de la toxicité de la chloroquine.

+g. Gilead débute deux études sur l’action du Remdesivir sur le Covid-19 au Royaume-Uni.

+h. Publication du premier essai clinique sur le Remdesivir.

+i. Une fuite de l'hôpital de Chicago suggère que les patients réagissent au Remdesivir.

+j. Le ministère de la santé japonais s'apprête à approuver le médicament antiviral Remdesivir pour traiter les patients atteints de coronavirus.

+k. Le NIH affirme que le Remdesivir accélère la récupération des malades du COVID-19 à un stade avancé.

Baisses

-a L’IHU annonce que l’hydroxycholoroquine est un traitement potentiellement efficace contre le COVID-19.

-b. L’IHU annonce le début de son essai clinique avec l’hydroxycholoroquine.

-c. L’IHU annonce qu’il traite les malades du COVID avec une combinaison d’hydroxychloroquine et d’azithromycine en invoquant le serment d’Hippocrate.

-d. Publication du premier essai clinique de l’IHU.

-e. Le président Emmanuel Macron visite l’IHU (9 avril).

-f. Fuite de l'OMS indiquant que "Le premier essai d'un éventuel médicament Covid-19 montre qu'il n'a aucun effet".

-g. Un essai clinique publié par le Lancet ne montre aucun bénéfice pour le Remdesivir.

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