Le complotisme pour les nuls (à l’occasion d’un récent documentaire)

Il est aujourd'hui essentiel de tenir à distance à la fois la doxa et le complotisme. Ces deux écueils menacent en effet la compréhension libre et désintéressée de la "crise sanitaire" en cours et ils fonctionnent en miroirs. Le complotisme est illustré ici par le récent film "Hold-Up" dont on démontre qu'il s'agit d'une fiction complotiste dissimulée sous les habits du documentaire.

Épisode 33

 

« Il n’est pas étonnant que la plèbe n’ait ni vérité ni jugement, puisque les affaires de l’Etat sont traitées à son insu, et qu’elle ne se forge un avis qu’à partir du peu qu’il est impossible de lui dissimuler. La suspension du jugement est en effet une vertu rare. Donc pouvoir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugement, c’est le comble de la stupidité. Si la plèbe en effet pouvait se tempérer, suspendre son jugement sur ce qu’elle connaît mal, et juger correctement à partir du peu d’éléments dont elle dispose, elle serait plus digne de gouverner que d’être gouvernée » (Spinoza, Traité politique, VII, 27)

Deux dangers guettent la vie des idées de nos jours. Et il n’est pas facile de les tenir tous deux à distance. Le premier est la doxa, le second le complotisme. Tous deux consistent en des raisonnements reposant sur une prémisse erronée, sur la base de laquelle se déploient ensuite des constructions plus ou moins informées ou plus ou moins sophistiquées. Tant que la prémisse n’est pas questionnée, la personne ne peut pas changer fondamentalement d’avis. La prémisse opère comme un filtre, un classement et une hiérarchisation des informations parvenant à la conscience. Elle filtre les informations disponibles afin de privilégier celles qui confortent la prémisse et d’évacuer le plus possible les autres. Ces dernières constituent des « dissonances cognitives » comme disait Léon Festinger (1), et elles sont évacuées ou minimisées. S’il ne parvient pas totalement à les évacuer, le raisonnement va les considérer comme secondaires pour sauvegarder la prémisse et la cohérence globale du raisonnement qui est construit dessus. Il va en somme hiérarchiser l’information pour complexifier le tableau tout en maintenant la cohérence globale de sa construction logique, jusqu’au jour où ce ne sera éventuellement plus tenable (2).

Quiconque prétend réfléchir rationnellement aux problèmes qui nous sont posés à propos de la « crise sanitaire mondiale de 2020 » doit parvenir à identifier ces deux dangers et à comprendre leur logique de construction. Pour ce faire, il faut également comprendre que ces deux systèmes de pensées progressent en réalité de concert car ils sont les deux côtés d’une même pièce de monnaie. Ils sont la norme et la déviance. C’est la doxa qui qualifie de complotisme tout ce qui n’adhère pas à ses prémisses, et le complotisme prolifère à mesure que la doxa se durcit et empêche de questionner ses prémisses. Il faut enfin comprendre que, derrière le clivage intellectuel, se cache aussi en partie un clivage social (les « élites » versus le « peuple ») dont la rigidification n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie. On commencera par traiter de la doxa avant de passer à l’examen du complotisme et du récent documentaire « Hold-Up ».

La doxa (1) : il faut avoir peur

Commençons par définir la doxa comme la norme de pensée dominante parmi les élites dirigeantes (on complexifiera un peu par la suite). En France comme dans la majorité des pays occidentaux, elle pose une prémisse de raisonnement consistant à croire que « la situation est dramatique, une pandémie menace l’humanité toute entière ». Il s’agit en réalité d’une émotion, en l’occurrence l’émotion peut-être la plus puissante car une des plus ancestrales chez l’être humain (comme probablement chez la totalité des animaux qui vivent sous la menace permanente de prédateurs) : la peur. C’est sur cette prémisse que se construisent ensuite tous les raisonnements et les systèmes de décryptage et d’interprétation des informations disponibles. Par exemple, la personne qui raisonne consciemment ou inconsciemment sur la base de cette prémisse adhérera spontanément à l’idée que l’épidémie de coronavirus constitue un danger mortel pour l’humanité toute entière, ce qui est pourtant faux. Elle acceptera également volontiers que ce danger mortel guette potentiellement et de façon imprévisible toutes les catégories d’êtres humains, ce qui est également faux. Elle interprétera toute augmentation du nombre de personnes décédées ou hospitalisées à un instant T comme le signe et la confirmation d’une catastrophe avérée ou imminente et acceptera donc comme logiques des modélisations mathématiques annonçant des hécatombes à venir (ce qui est encore faux). Parmi les innombrables messages diffusés de toutes parts (par l’Organisation Mondiale de la Santé, par tel ou tel organisme gouvernemental, par tel ou tel groupe de médecins, par tel ou tel laboratoire pharmaceutique), la doxa privilégiera ceux qui vont dans son sens et elle contestera, minimisera ou s’efforcera de rendre invisible les autres.

Répétons-le : la peur est une émotion humaine ancestrale et fondamentale. Il est normal qu’elle soit partagée consciemment ou inconsciemment par un très grand nombre de personnes, aux positions sociales les plus diverses, que l’on retrouve jusque dans le milieu médical et le milieu scientifique. Toutefois, ce fonctionnement humainement normal devient socialement et politiquement très problématique lorsqu’il concerne les diffuseurs de l’information à destination de l’ensemble des populations. Il devient alors une doxa diffusée par des gouvernements et des médias qui en font la logique fondamentale de leur communication. La prémisse n’est plus seulement un jugement commun ou une perception très répandue, elle devient la doxa c’est-à-dire qu’elle énonce ce qu’il faut penser si l’on veut être considéré comme légitime pour s’exprimer dans le débat public.

Enfin, cette doxa dispose d’une puissance de suggestion considérable lorsqu’elle devient la base de la communication politique et médiatique. Du côté politique, elle peut en effet s’appuyer sur l’accès privilégié à l’information statistique et le quasi-monopole de la diffusion de ces chiffres dont disposent les gouvernements. Du côté médiatique, la puissance formidable de suggestion provient non pas des contenus des discours mais des images fournies par les chaînes de télévision (et reprises ensuite sur les réseaux sociaux). En effet, l’image provoque directement l’émotion, elle suscite en particulier l’effroi, le dégoût, la tristesse ou la colère, autant de réactions qui sont inséparablement psychologiques et physiologiques (3). L’image « donne un visage à la peur », elle permet de l’incarner et de la fixer dans la mémoire. Et cette peur sera bien entendu d’autant plus forte chez l’individu que 1) le visionnage de ces images et les émotions qu’elles provoquent sont répétés (en particulier sur les chaînes d’information continue), 2) ce visionnage et ces émotions sont partagées socialement (en famille, entre amis, entre collègues, entre personnes échangeant régulièrement sur les réseaux sociaux, etc.).

A l’inverse de l’image, le raisonnement parlé passe par la médiation abstraite du langage. Il ne sollicite pas directement l’émotion (mais peut y parvenir par de multiples techniques) et il peut produire un effet de dédramatisation. Par exemple, untel analysera des informations statistiques en montrant qu’elles permettent de soutenir une autre vision globale de la situation, moins effrayante. Son discours sera d’emblée perçu comme suspect voire illégitime car contraire à la doxa, et les représentants de cette dernière chercheront toutes les failles permettant de vérifier l’illégitimité annoncée de ce discours, de même qu’ils créeront de nouvelles catégories stigmatisantes (comme « rassuristes » pour les plus naïfs ou même « négationnistes » pour les plus malveillants) pour pouvoir écarter ce discours déviant de l’espace légitime de discussion.

La doxa (2) : on doit protéger l’ordre établi

La doxa est en réalité plus qu’une norme de pensée, elle est aussi une vision du monde qui concourt à un moment donné à protéger l’ordre social et politique établi (4). Elle contient en effet une deuxième prémisse qui consiste à penser que « le gouvernement fait ce qu’il peut, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire », voire même à en déduire que « c’est une obligation morale que de soutenir l’action du gouvernement dans ce moment exceptionnellement difficile ». Et autres variantes. La doxa prend alors la dimension de ce que Bourdieu appelait une sociodicée : « Max Weber disait que les dominants ont toujours besoin d’une ‘théodicée de leur privilège’, ou, mieux, d’une sociodicée, c’est-à-dire d’une justification théorique du fait qu’ils sont privilégiés » (5). Ajoutons que la force de cette sociodicée ne réside pas seulement dans la puissance de la propagande développée par tout gouvernement pour valoriser sa propre action en vue des prochaines échéances électorales. Elle réside aussi dans la soumission consciente ou inconsciente à cette propagande de la part des élites ayant accès à la parole publique : élites économiques, journalistes, intellectuels. La doxa conduit donc, là encore, à minimiser ou rendre invisible tout ce qui remettrait en cause la prémisse.

Acteurs-clefs du débat public, les rédacteurs en chef qui dirigent les employés-journalistes (6) vont bien relever certaines contradictions, erreurs ou mensonges d’un ministre ou d’un directeur général d’administration lorsqu’ils sont flagrants (ainsi l’affaire des masques a été bien couverte par les médias au printemps dernier). Mais ils les traiteront factuellement, ils feront souvent un article de fact checking (c’est à la mode), ils n’en tireront pas d’hypothèse générale qui risquerait de remettre en cause l’ordre établi (7). De même, ils vont jeter un œil sur le travail des commissions parlementaires en guettant la petite phrase sulfureuse, mais ils n’en feront pas une étude minutieuse ou le point de départ d’une véritable investigation. Jamais ils n’oseront mettre en question la compétence de ces personnes, ou leur capacité à exercer l’emploi et remplir la mission qui leur ont été confiés dans l’intérêt général. Autre exemple : quel titre de presse a réellement enquêté sur le rôle des industries pharmaceutiques dans la gestion de toute cette « crise sanitaire » ? Qui a sérieusement creusé l’affaire du Remdesivir ou le scandale du Lancet ? Quel journaliste, à une exception près (8), a pris au sérieux et tiré tous les fils de la question des liens d’intérêts reliant les industries pharmaceutiques avec les médecins intervenant le plus fréquemment sur les plateaux de télévision ou encore avec les membres du Conseil scientifique Covid-19 ?  

Or c’est bien là la seule critique qui dérangerait l’ordre établi, qu’on questionne ce que Bourdieu (encore, désolé) appelait « une philosophie de la compétence selon laquelle ce sont les plus compétents qui gouvernent » (9). Pris dans leur « double dépendance » à l’égard du pouvoir politique et du pouvoir économique, les journalistes ne peuvent plus – sauf exceptions comme par exemple Basta Mag et Mediapart – que concentrer leur énergie sur les événements et les émotions qu’ils dégagent, sans questionner l’organisation du monde (10). Dès lors, quand s’élèvent des idées et des personnes qui remettent en cause cet ordre établi et la façon dont les médias dits mainstream le traitent, elles sont par définition dérangeantes et d’emblée suspectes. De là la fortune du mot « complotisme », qui amalgame pourtant indûment deux choses fondamentalement différentes.

Le complotisme : un mot fourre-tout qui provoque un dangereux amalgame

De nos jours, il n’est sans doute pas de meilleure façon de tenter de discréditer un discours déviant de la doxa que de le traiter directement ou indirectement de « complotiste ». La lecture de la presse depuis quelques mois est à cet égard édifiante. C’est pourtant un argument très faible, pas très différent du « point Godwin » consistant à tenter de discréditer l’opposant par le recours à un argument moral aussi indiscutable que hors sujet. Evoquer le complotisme, dire qu’on risque de « tomber dedans », qu’on le « frôle », et autres variantes, vise à couper court à la discussion en signifiant à l’interlocuteur qu’il est rejeté hors du groupe. A certains égards, cela fonctionne comme un tabou au sein d’un groupe social. On ne doit pas dire ceci ou cela sous peine d’être complotiste, comme on ne doit pas manger ceci ou cela sous peine de contrevenir au dogme religieux. Cela fonctionne également comme un chiffon rouge agité sous les yeux du taureau pour faire monter son excitation. Dans certains groupes des élites politico-médiatico-intellectuelles, il suffit de prononcer certains mots ou certains noms propres pour susciter une réprobation qui n’est pas non plus très éloignée du blasphème religieux. Dire par exemple que « Raoult n’a pas tort quand il dit que… » est interdit et provoque automatiquement une grande poussée émotionnelle. Quant à Trump, jusqu’à sa toute récente défaite électorale, la simple évocation de son nom suffisait parfois à signifier l’impossibilité même de dialoguer.

Dans son simplisme destiné aux bien-pensants, la doxa créée ainsi un monde binaire, manichéen, qui amalgame dans une commune déviance tout ce qui contrevient à la norme. Or, derrière le rejet de la doxa se cachent deux choses totalement différentes qu’il est au contraire essentiel de savoir distinguer.

Dire que l’on n’adhère pas à tel ou tel aspect d’une histoire présentée comme la vérité officielle n’a rien de complotiste. Questionner les liens d’intérêt de tel ou tel médecin ou haut fonctionnaire avec les industriels pharmaceutiques n’a rien de complotiste. S’interroger sur la façon d’exercer le pouvoir d’un président de la République ou d’un gouvernement n’a rien de complotiste. Se demander si le port du masque dans l’espace dans la rue est utile ou n’est qu’un symbole, ou si son port à l’école par des enfants de 6 ans est une bonne ou une mauvaise idée, n’a rien de complotiste. Dire qu’il faut, pour des raisons tant sanitaires que financières, se méfier grandement des annonces prématurées concernant les vaccins n’a rien de complotiste (ni d’« anti-vaccin »). Tout cela s’appelle le libre exercice de son esprit critique, c’est-à-dire tout à la fois de son intelligence et de sa liberté de pensée et d’expression dans une démocratie.

Continuons. La gestion de la « crise sanitaire » s’apparente par moment à du story telling et même du data story telling si l’on considère la place centrale des chiffres dans la communication gouvernementale (11). Critiquer une communication et un gouvernement par la peur n’a rien en soi de complotiste. S’interroger sur le mode de production des chiffres et discuter de leur interprétation est même au contraire la base de toute discussion à caractère scientifique dans n’importe quel domaine de la vie sociale. L’auteur de ces lignes le pratique depuis plus de 20 ans en matière de délinquance. Pourquoi tout d’un coup ces principes fondamentaux de l’analyse critique devraient-il disparaître si ce n’est parce que la doxa interdit toute remise en cause de ses prémisses ? Ces accusations de complotisme que tant de conseillers politiques, tant de journalistes, certains médecins et certains savants ont à la bouche en permanence ne sont que le reflet de leur démission intellectuelle.

Le complotisme (ou conspirationnisme), c’est autre chose. Il consiste dans la proposition d’interpréter telle ou telle donnée factuelle comme autant de signes d’une histoire méconnue et inéluctable en train d’advenir, d’un complot dissimulé de la vue générale. Il suppose donc la croyance en une vision globale et exclusive de l’histoire comme mue par des forces cachées, quelle que soit la nature de ces forces (généralement politiques, militaires, économiques ou religieuses). Derrière tel ou tel signe, il y aurait en réalité un « grand projet » en train de s’accomplir, sous l’action d’un groupe de personnes agissant en secret. L’antisémitisme est un complotisme. La théorie islamophobe du « grand remplacement » est un complotisme. La « cinquième colonne » est un complotisme. Etcetera.

Le complotisme est donc un contre-récit, qui emprunte le schéma ancestral de la pensée magique : les vraies forces agissantes du monde se situent dans un monde parallèle caché, soustrait à nos sens ; derrière des actes apparemment anodins se cachent en réalité des intentionnalités (le complotisme pratiquant ainsi couramment le procès d’intention). Toutes les mythologies, toutes les religions et certaines idéologies politiques reposent sur cette division du monde entre le sensible et l’extra-sensible, toutes prétendent révéler aux naïfs qu’il n’y a pas d’accident ni de hasard mais au contraire une signification qu’il suffit de savoir décrypter pour comprendre les événements qui marquent le cours de l’Histoire.

Que penser dès lors du documentaire « Hold Up » ?

Le documentaire « Hold-Up. Retour sur un chaos » qui défraye actuellement la chronique relève-t-il du complotisme ? La réponse est oui. C’est même une manipulation et une mise en scène assez grossières et aisément démontables, dont on ne comprendrait pas qu’elle émeuve autant les journalistes et certains intellectuels si le réalisateur n’avait pas abusé de la confiance de la plupart des personnes qu’il a interviewées (et dont plusieurs se sont déjà désolidarisées), si nous ne vivions pas un contexte particulier et si certains représentants de la doxa n’y trouvaient pas en fin de compte un précieux moyen de se débarrasser des questions qui les dérangent ou de régler d’autres comptes. Développons rapidement ces deux points qui alertent sur la nocivité de ce documentaire.

La grande majorité des faits et des propos rapportés dans ce documentaire sont authentiques et sont énoncées par des personnalités éminemment respectables, mais quelques faits sont faux et quelques personnalités ne sont pas crédibles. Et, comme souvent (toujours ?) dans les narrations de type complotiste, le diable est dans les détails, c’est-à-dire que le faux se situe dans ce qui est sensé constituer la preuve directe du complot quand tous les autres faits (qui eux sont bien exacts) ne constituent que les doutes justifiant les questions posées. Cette preuve directe résiderait dans un document prouvant que la maladie de Covid-19 aurait en réalité été prévue et même préparée depuis longtemps et que le SARS-CoV-2 aurait été fabriqué intentionnellement afin d’accélérer la prise de contrôle politico-sanitaire de l’humanité par un petit groupe de puissants milliardaires ainsi que de politiciens et d’intellectuels complices. Ce groupe est symbolisé par le Forum de Davos (ou Forum Économique Mondial) et par ses personnalités les plus connues au premier rang desquelles se trouve Bill Gates, fondateur de Microsoft et propriétaire du système informatique d’exploitation Windows, qui fut longtemps la personne la plus riche du monde (récemment détrôné par Jeff Bezos, fondateur et PDG de l’entreprise de commerce électronique Amazon). Cette énorme machination trouverait ainsi sa preuve dans un simple document administratif, un brevet relatif à une méthode biométrique permettant de tester la Covid-19, brevet qui aurait été déposé aux États-Unis le 13 octobre 2015, soit environ 4 ans avant le démarrage officiel de l’épidémie de coronavirus. Or, si ce document est réel, son interprétation est fallacieuse. En effet, ce n’est que depuis une actualisation datant du 17 mai 2020 que ce brevet a pris le titre de System and Method for Testing for COVID-19. Il s’intitulait auparavant System and method for using, processing, and displaying biometric data (12). Son changement de nom est sans doute ainsi simplement opportuniste. Enfin, il faut savoir que, dans « Hold-Up », ce document est présenté par Jean-Bernard Fourtillan, ancien professeur de pharmacie, une personnalité controversée, auteur notamment d’expériences médicales illégales sur des malades d’Alzheimer et Parkinson dans une abbaye de la congrégation du Sacré-Cœur dans la Vienne (13).

Ainsi, fondé sur de nombreuses questions légitimes mais au final sur une preuve supposée tangible qui en réalité n’existe pas, « Hold-Up » est bien une narration de type complotiste, qui manipule l’intelligence et surtout les émotions de son auditeur à l’aide de techniques audio-visuelles bien connues car certaines sont hélas d’usage courant dans les documentaires fabriqués pour la télévision. Petites phrases lourdes de sous-entendus, musique angoissante, effets de répétition et d’accumulation du même message par des voix et des voies différentes, dévoilement progressif d’une vérité prétendument dissimulée, annonce d’une catastrophe à venir imposant de réagir pour le bien de l’Humanité et l’avenir de nos enfants… La manipulation consiste à laisser croire à l’auditeur qu’il réfléchit alors qu’il s’agit d’utiliser ses doutes intellectuels et certaines de ses émotions profondes (la colère, le dégoût, le besoin d’incarner la vertu) pour l’amener progressivement vers une conclusion écrite d’avance. L’interprétation du monde qui est proposée par cette variante de théorie du complot n’est en effet pas énoncée dès le début comme une hypothèse à vérifier et elle n’est dès lors jamais soumise à contradiction ni même à réelle investigation. Elle n’est « dévoilée » ou plutôt suggérée qu’à la fin en étant présentée comme la conclusion qui s’impose inévitablement au terme d’une très longue accumulation de faits et de paroles. On peut parler de suggestion ou d’emprise. Le réalisateur accumule durant près de 2h45 des extraits d’entretiens avec une bonne trentaine de personnes, des extraits d’archives, des documents qui sont bien authentiques et qui posent généralement de bonnes questions. Mais il ne le fait pas dans le cadre d’une investigation raisonnée, pesant le pour et le contre autour d’une thèse clairement énoncée ou accumulant des réponses à une question posée d’emblée. L’effet d’accumulation est sensé amener progressivement à la conclusion fatale qu’il existe bien un complot ourdi depuis des années.

Hold-Up est bien une fiction complotiste dissimulée sous les habits du documentaire. Au demeurant, il suffit de consulter la biographie de son réalisateur – Pierre Barnérias-Desplas – pour comprendre qu’il est, sinon coutumier du fait, du moins déjà connu pour son goût des questions ésotériques et religieuses qu’il a traitées comme journaliste pendant des années, avant de créer sa propre agence de production (Tprod) et de se lancer dans la réalisation de documentaires. Ainsi M et le 3ème Secret, sorti en 2014, se présente-t-il comme une enquête sur les apparitions de la Vierge Marie et sur les « secrets bien gardés » du Vatican, du Parti communiste et de la Franc-Maçonnerie. Et en 2019, le réalisateur a créé la chaine YouTube Thana TV, dédiée jusqu’alors aux expériences de mort imminente (14). Début avril 2020, il sortait le film Thanatos. L’ultime passage qui se présente comme la « première enquête cinématographique sur l’au-delà ».

Tout ceci est d’autant plus dommageable qu’une autre démarche aurait pu permettre de poser les mêmes questions mais pour tenter d’y répondre dans le cadre d’un véritable travail d’enquête, donnant à chacun de vrais arguments et de vrais repères pour penser le monde contemporain. Il est en effet plus que légitime de se demander comment une personnalité comme Bill Gates et sa fondation ont pu prendre au fil des ans une telle place dans le débat politico-sanitaire mondial et jusqu’au sein de l’OMS. Il faut questionner les motivations et les effets de son apparente générosité dont profitent également nombre de grands médias d’informations partout dans le monde (de NBC et CBS aux Etats-Unis à The Guardian en Angleterre et Le Monde en France, par exemple). Une enquête comme celle menée par le journaliste d’investigation Lionel Astruc sur ce qu’il appelle le « philanthro-capitalisme » en fournit un exemple infiniment plus pertinent (15).

Conclusion : ni doxa ni complot, l’étroit chemin de la compréhension du réel

La vision du monde proposée par « Hold-Up » est grossière, à tel point qu’elle en devient déjà un argument de poids pour les tenants de la doxa qui s’en sont immédiatement emparé dans les médias et sur les réseaux sociaux. Et pour beaucoup d’entre eux, c’est une occasion rêvée de régler au passage leurs comptes ou de redire leur adhésion à la doxa du moment. Ainsi tel journaliste de « fact checking » critiquera à juste titre ce film, mais en profitera au passage pour suggérer que le confinement est nécessaire et le port du masque dans l’espace public indispensable, ce qui n’est en réalité que son opinion personnelle (16). Tel scientifique se moquera à juste titre de Hold-Up mais s’en servira presque comme d’un prétexte pour mieux étaler en retour sa petite haine anti-raoultiste personnelle (17). En résumé, il semble évident que ce film servira surtout à la doxa pour asseoir mieux encore sa domination intellectuelle en se posant en rempart contre le complotisme. Démonstration d’un phénomène analysé il y a déjà plusieurs années par Frédéric Lordon : « il y a deux faces au débat, et s’il y a lieu de comprendre le mécanisme qui fait voir des complots partout, il y a lieu symétriquement de comprendre celui qui fait voir du complotisme partout. Or ni l’existence – réelle – de délires conspirationnistes ni l’intention disqualificatrice, quoique massive, ne rendent entièrement compte de l’obsession non pas pour les complots, mais pour les complotistes — un complotisme anticomplotiste, si l’on veut » (18). Ce jeu de miroirs est stérile. Pire : il ne cesse de dégrader la qualité du débat public. Il serait urgent que les journalistes – principaux acteurs du débat public – comprennent ce jeu, admettent que le complotisme est l’envers de la doxa, qu’il croît en proportion et que l’existence même d’un film comme Hold-Up traduit leur incapacité à mettre réellement en discussion le récit du monde que constitue la doxa. « Jamais l’information n’a été aussi décentralisée (…), mais en même temps jamais elle n’a été aussi uniformisée », constataient il y a quelques années deux journalistes plus qu’expérimentés (Philippe Merlant et Luc Chatel) dans un livre où ils documentent de l’intérieur la « faillite d’un contre-pouvoir ». Et de préciser : « les sommaires de la presse parisienne dite ‘nationale’ étant fixés par quelques dizaines de rédacteurs en chef qui rencontrent les mêmes personnes, fréquentent les mêmes lieux et discutent des mêmes sujets, il est difficile d’en attendre de la diversité » (19). Ce n’est que dans l’organisation de réels débats contradictoires, respectant l’éthique de la discussion, excluant tout argument d’autorité des processus d’administration de la preuve et ne préjugeant jamais de la « vérité », que l’on pourrait réduire la fracture dangereuse entre les élites dominantes et une partie croissante du peuple.

 

Références

(1) L. Festinger, Une théorie de la dissonance cognitive, Paris, Dunod, 2011 (1re éd. en Anglais 1957).

(2) Dans le champ des théories scientifiques et de l’histoire des sciences, et dans le langage de Thomas Kuhn, cela conduit à ajouter des « modifications ad hoc » à une théorie afin de sauver le « paradigme » central (T. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983 (1re éd. en Anglais 1962).

(3) P. Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 549-550.

(4) Dans tout ce paragraphe, je résume trop rapidement des questions qui font l’objet de très nombreuses recherches fondamentales en psychologie et en neurosciences depuis la fin du 19ème siècle. Cf. notamment J. Cosnier, Psychologie des émotions et des sentiments, Paris, Retz, 1994 ; O. Luminet (dir.), Psychologie des émotions. Nouvelles perspectives pour la cognition, la personnalité et la santé, Bruxelles, De Boeck, 2013 ; F. Fernandez, S. Lézé, H. Marche (dir.), Les émotions. Une approche de la vie sociale, Paris, Les Éditions des Archives Contemporaines, 2014.

(5) P. Bourdieu, « Le mythe de la ‘mondialisation’ et l’Etat social européen », repris dans Contre-feux, Paris, Raisons d’agir, 1998, p. 49.

(6) Le fonctionnement hyper-hiérarchisé des entreprises de presse a été très bien expliqué, de l’intérieur, par deux journalistes : P. Merlant, L. Chatel, Médias. La faillite d’un contre-pouvoir,  Paris, Fayard, 2009. Page 84, ils concluent : « dans des rédactions de plus en plus taylorisées, nombre de journalistes sont cantonnés au rôle d’exécutants. Le public peut-il se reconnaître dans des journaux dont la majorité des sujets sont choisis par une poignée de rédacteurs en chef, portant à peu près tous le même regard sur le même monde ? Et si le malaise des lecteurs trouvait sa source dans le malaise, sinon la souffrance, des rédacteurs ? ».

(7) Comme l’a écrit très justement Marc Rameaux : « Assimiler une vérification à une ‘check-list’ de points supposée être plus objective est profondément fallacieux : une telle ‘vérification’ dissimule qu’elle est elle-même une thèse, afin de se soustraire à des interprétations concurrentes » (« Pourquoi toute loi sur les fake news sera nécessairement nuisible », European Scientist, 31 juillet 2018).

(8) Étienne Campion dans Marianne : « Ambiguïté gouvernementale, liens d'intérêts au sommet de l'Etat : enquête sur la guerre secrète de la chloroquine » (9 avril 2020) et « Discovery : les experts français qui cherchent un traitement contre le Covid sont-ils sous l'influence des labos ? » (18 mai 2020).

(9) P. Bourdieu, « Le mythe de la ‘mondialisation’ et l’État social européen », repris dans Contre-feux, Op.cit., p. 48.

(10) S. Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Paris, Raison d’agir, 2005, p. 73. Le site Internet et le magazine d’Acrimed ne cessent d’actualiser ces constats.

(11) C. Salmon, Storytelling la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, La Découverte, 2007.

(12) Ce brevet est consultable en ligne.

(13) Par exemple : S. Laurent, « Derrière les essais cliniques illégaux du Pr Joyeux, des promoteurs étonnants », Le Monde, 3 octobre 2019 ; G. Libert, « L'inquiétante obstination du Professeur Fourtillan, l'homme qui promettait de guérir Alzheimer », Marianne, 29 décembre 2019.

(14) Voir la page Facebook liée à la chaine Thana TV. La bande-annonce de M et le 3ème Secret est visionnable sur Allociné. Celle de Thanatos, l’ultime passage est visionnable sur Vimeo.

(15) L. Astruc, L’art de la fausse générosité. La fondation Bill et Melinda Gates, Arles, Actes Sud, 2019.

(16) Jean-Mathieu Pernin, « Comment le documentaire "Hold-Up" est devenu une affaire politique », RTL, 13 novembre 2020.

(17) Alain Trautmann, « Un Hold Up sur la pensée », Les blogs de Mediapart, 13 novembre 2020.

(18) P. Merlant, L. Chatel, Médias. La faillite d’un contre-pouvoir, Op.cit., p. 115 et 131.

(19) F. Lordon, « Le complotisme de l’anticomplotisme », Le Monde Diplomatique, octobre 2017, p. 3. Lire aussi son article « Conspirationnisme : la paille et la poutre », Les Blogs du Diplo, 24 août 2012, d’où j’ai tiré la citation de Spinoza placée en exergue de cet article.

 

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