Laurent Mucchielli
Sociologue, directeur de recherches au CNRS (Centre Méditerranéen de Sociologie, de Science Politique et d'Histoire). https://mesopolhis.fr/membres/mucchielli-laurent/
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Billet de blog 18 mars 2021

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Prophètes de malheur : rendez les exponentielles !

Le professeur Jean-François Toussaint poursuit son analyse des évolutions actuelles de l’épidémie de coronavirus. Il répond à l’occasion aux journalistes auteurs de fantaisies récentes et aux propos fort peu responsables de certains savants.

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Épisode 44

Par Jean-François TOUSSAINT, professeur de physiologie à l'Université de Paris

Comme souvent depuis 6 mois les articles anti-« rassuristes », entièrement à charge ou presque, omettent à dessein de mentionner plusieurs points essentiels à la compréhension du débat. Dans une obtuse obstination, ils se contentent de confronter des fragments de déclarations tronquées, alors qu’elles étaient établies sur des constats exprimés au présent. Nous avions par exemple très tôt précisé qu’il pourrait y avoir une deuxième vague à l’automne mais qu’elle serait alors conditionnée à des critères de saisonnalité issus de ce que l’on observait alors en Amérique du Sud, bien plus qu’au soi-disant relâchement des Français qui devait entrainer les deuxièmes vagues de mai, juin, juillet ou août derniers.

Après des mois de confinement partiel ou total, de couvre-feu à toute heure, et d’enfermement dominical à géographie variable, on comprend à quel point le comportement de nos concitoyens n’a plus rien à voir avec les sursauts imprédictibles de l’épidémie et ses mutations virales. L’Espagne, qui continue d’aller au théâtre et à l’opéra (1 550 décès par million d’habitants),  ou la Suède, sans masque et sans confinement mais confiante dans ses autorités (1 300), finissent comme il était dit il y a un an au même niveau de mortalité que la France (1 360) dont les instances se perdent en hystéries successives et controverses inutiles.

L’une de ces « enquêtes » aurait ainsi pu évoquer les raisons pour lesquelles je me suis opposé très tôt à la décision de confinement général et qui restent les plus importantes à ce jour : destructions sociales majeures; impacts massifs sur tous les pans de la société ; pertes d’espérance à tous les âges et surtout chez les plus jeunes ; effondrements dramatiques dans un contexte de stagnation attesté depuis plus de 10 ans - contexte dans lequel il eut fallu au contraire agir avec la plus extrême prudence, ce dont n’ont pas voulu tenir compte les membres du conseil scientifique Covid-19.

Leur auteur aurait pu signaler que ma formation m’avait d’ailleurs conduit à prendre des responsabilités en réanimation pendant près de 20 ans - je connais les difficultés du métier - mais que ma participation à toutes les instances du Haut Conseil de la Santé Publique m’avait aussi permis d’aborder depuis longtemps les questions concernant les risques futurs, leur prévention, nos marges d’adaptation, les maladies émergentes ou ré-émergentes et leurs conséquences sur la vie humaine.

Il aurait pu également rappeler les erreurs des modélisateurs qui se sont juste trompés dès les premiers jours sur l’ampleur de la mortalité. Les projections du 28 octobre prévoyant 9 000 patients en réanimation « quoi qu’on fasse » (ce chiffre n’a jamais été atteint, la vague officielle s’est arrêtée à 4903 le 16 novembre) ayant montré a contrario que le deuxième confinement n’était pas nécessaire.

Mais ces projections ont suffisamment refroidi quelques décideurs pour qu’ils se soient opposés pendant les deux derniers mois, aux appels à l’enfermement absolu de tout le territoire, encore exprimés dans certaines déclarations irresponsables récentes qui encourageraient à confiner « le couteau sous la gorge », geste à l’appui, comme s’il s’agissait d’une lutte entre bolcheviks et mencheviks. Le contexte est peut-être pré-révolutionnaire mais, s’il est encouragé par ces propos d’une autre époque, nous basculerions alors dans une phase qui ne serait plus du tout favorable à la prise en charge des plus vulnérables. Or ceci reste pourtant l’objectif de ces acharnés de l’enfermement. Essayez de comprendre. 

Et même si les mesures du moment, inefficaces sur le taux d’occupation des lits de réanimation, ne sont prises que pour calmer quinze jours les plus exaltés, elles ne sont aucunement liées aux pseudo-courbes exponentielles annoncées à coup de trompette depuis janvier. Celles-ci ne se sont tout simplement pas produites. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les courbes de la mortalité quotidienne dans les 8 départements d’Ile-de-France depuis un an :

Figure 1 : Nombre de décès quotidiens dans les 8 départements d’Ile de France depuis 1 an (graphiques du site Le Monde au 17 mars 2021). Aucune hausse significative n’est observable depuis 5 mois. La seule phase massive correspond à l’accélération brutale de mars 2020. 

Il ne s’agit donc plus d’un problème de surmortalité, comme le rappellent les travaux récents de l’INED, mais d’un problème de gestion des réanimations hospitalières en manque de moyens. Faut-il à nouveau enfermer des millions de gens pour cela ?

Il aurait enfin pu rappeler les arguments en faveur de l’immunité collective, naturelle ou vaccinale (malgré toutes les cacophonies sur le sujet) et de la stratégie précoce « tester - isoler - tracer » n’isolant que les seuls malades et non la totalité des pays, à laquelle un grand nombre d’États, dont les premiers touchés (Corée du Sud), ont su recourir sans engendrer de destructions massives de leur société.

Tout cela aurait permis de comprendre pourquoi le gouvernement s’oppose encore partiellement au confinement national, dans une position quasi « rassuriste » qu’il tiendra, peut-être (dans le délire ambiant tout est désormais possible), tant que les partisans de la détention pour tous et tout le temps n’auront pas démontré un rapport bénéfice/risque favorable sur le long terme. Or la littérature internationale évolue actuellement dans la direction opposée, malgré les hurlements des zélotes de l’utopie « Zéro Covid » et de ceux qui prophétisent chaque jour l’apocalypse parce qu’ils auront toujours peur de chaque jour.

De la même façon un article récent, qui aurait pu être écrit il y a 6 mois, tant sa grille de lecture n’a pas évolué, croyait pouvoir révéler que certains avaient « bombardé la population de désinformations de tout calibre, la plupart contredisant les résultats scientifiquement établis ». Malheureusement leurs auteurs ne parviennent pas à donner à leurs lecteurs la moindre référence ayant démontré scientifiquement (donc avec des preuves établies sur l’observation du réel et non sur des modélisations) un rapport bénéfice-risque favorable au confinement général. Pourquoi ? Tout simplement parce que ces démonstrations n’existent nulle part dans la littérature scientifique.

Ces commentateurs font alors semblant de croire que « les médias avaient produit des efforts particuliers pour apporter une information de qualité … Ce qui fut le cas pour la plupart des quotidiens nationaux… » Tentative d’auto-amnistie ? Absolution rétroactive ? La réalité est que loin de ces critères, au moins trois d’entre eux, et deux unités dites de veille journalistique ont parfois inventé une autre vérité, basée sur des faits qui ne se sont jamais produits. Journalisme de veille dites-vous ? Qui veille ? Qui produit les fake news ?

Mais le plus étonnant dans tout cela fut de constater ce 11 mars qu’il avait fallu douze mois, et des demandes mille fois répétées, pour qu’on assiste enfin à une augmentation du nombre de lits de réanimation - la promesse des 12 000 faite en août par le ministre de la santé est tombé aux oubliettes depuis longtemps, d’autant que c’est l’une de ses adversaires qui investit logiquement, avec l’appui de sa région, pour répondre à l’évident constat et aux carences de l’état. Or les taux de remplissage de ces lits constituent l’un des principaux critères pour, soi-disant, justifier le confinement. En espérant qu’il ne s’agisse pas de modulation des critères d’admission au moment d’entrer dans deux campagnes électorales successives, doit-on alors conclure que ce nombre fait désormais l’objet de critères politiques et non plus sanitaires ?

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la vérité devient de plus en plus floue et la panique continue de guider le monde. Beaucoup de commentateurs, omniprésents dans le débat public, se comportent alors comme des influenceurs ayant abandonné l’objectivité qui devraient guider leurs déontologies professionnelles respectives. Retournant leurs accusations permanentes, n’est-il pas temps de questionner leur responsabilité dans la cacophonie ambiante ?

Figure 2 : Données Insee des décès quotidiens en France pour les mois de janvier et février 2019 (losanges blancs), 2020 (carrés blancs) et 2021 (carrés noirs). L’ensemble du mois de février 2021 se superpose à celui de 2019 (la différence sur les quatre derniers jours est due au retard usuel d’archivage). Merci à Eric Le Bourg pour la constitution du graphique.

Et nous voilà fin mars… Nous venons de passer l’hiver entretenus dans la peur d’une catastrophe imminente, chaque fois repoussée à la prochaine quinzaine. Alors qu’il n’y a pas eu de surmortalité en France en février (nous sommes revenus à l’étiage de 2019), on nous promet maintenant que ce sera pour avril. Dans quel but ? Par quelle frayeur de l’autre ? Quelle lubie de contrôle ? Ou de soumission ? Quand cessera cette fuite en avant ? Car on comprend que le virus se fiche absolument de toutes nos prédictions, de tous nos modèles et de nos comportements. Il va où il veut, touche qui il veut et rien, à part l’immunisation naturelle ou vaccinale, ne l’empêche de se répandre dans l’air du temps.

Le temps des cerises

Sauf que… sauf que justement voilà l’printemps. Et bientôt le temps des cerises. Et ce temps-là n’est pas bon pour le virus, qui préfère l’humidité hivernale de nos réclusions intérieures. Alors sortez ! Flânez sur le canal de l’Ourcq. Courrez sur les quais de Seine. Divaguez sur les digues de Dunkerque et de Nice. II en va de votre santé mentale. Ouvrez les portes et les fenêtres. Mettez la literie au grand air et débarrassez-vous des parasites qui vous ont encombré tout l’hiver : les épidémiologistes ruineux, les membres du conseil scientifique, les prédicateurs d’apocalypse, et tous ceux qui ne nous offrent comme horizon que la geôle hermétique et la détention à perpétuité.  

Fêtez la commune. Commémorez le courage des communards. Craignaient-t-ils le typhus avant de rejoindre la butte rouge ? Demandaient-ils l’autorisation d’Adolphe Thiers ?

Allez Butte aux cailles, au Château d’eau, au Père Lachaise, rue Ramponeau.

Évadez-vous.

Les belles auront la folie en tête

Et les amoureux, du soleil au cœur … 

Le temps des cerises, Jean-Baptiste Clément

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