Je reproduis ici la version longue d'une interview parue ce matin de façon raccourcie sur le site de France Télévision.

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1/ Le gouvernement de Manuel Valls s'apprête à proroger une nouvelle fois l'Etat d'urgence. En novembre dernier, vous évoquiez déjà une "surenchère sécuritaire inédite", jusqu'où peut nous conduire cette surenchère ?

On voit ces jours-ci que l’attention se concentre effectivement sur la question de l’état d’urgence, mais ce n’est pas l’essentiel à mon avis. Certes, on doit s’interroger sur la reconduite répétée de cette situation juridique sensée être exceptionnelle. Mais on voit bien qu’elle est davantage symbolique que pratique. En réalité, il y a longtemps que les perquisitions administratives ont épuisé leurs effets en matière de terrorisme, et que les policiers ou les gendarmes s’en servent en réalité avant tout dans des affaires de délinquance « classique » telles que des trafics de drogues. L’interdiction de manifester est par ailleurs un aspect très secondaire. Quant aux assignations à résidence, le gouvernement est assez opaque, on ne sait pas dans le détail qui en fait l’objet et pourquoi. Je ne peux donc pas en dire grand chose. Reste que l’essentiel est ailleurs à mon sens. Il réside dans le fait que, dans la panique générale, les élus de tous bords, nationaux comme locaux, sont en train de céder à toutes les revendications sécuritaires et de sombrer dans le mythe de la dissuasion situationnelle. On réclame ici des armes de guerre pour les policiers nationaux, des armes de poing pour tous les policiers municipaux voire même pour les agents de sécurité privée, encore plus de caméras de vidéosurveillance, encore plus de portiques de détection, des drones au dessus de nos têtes, etcetera. Certains nous vantent le modèle américain voire même le modèle israélien. Comme si le terrorisme et les tueries de masse n’existaient pas dans ces pays. C’est vraiment une illusion qui fait surtout l’affaire des marchands de sécurité.

2/ Depuis novembre plusieurs attentats se sont produits, cela prouve que cette réponse sécuritaire est insuffisante, voire inefficace ?  

Il faut que nous comprenions qu’aucune arme et aucune technologie ne nous protégeront durablement de gens qui sont décidés à se suicider en même qu’ils tuent les autres. Notre meilleure protection n’est pas la dissuasion situationnelle mais l’anticipation par le travail policier de renseignement et d’enquête. La bonne question n’est pas de savoir comment réagir une fois que le danger est déjà là car il est généralement trop tard. La bonne question est : comment le voir venir et le stopper avant ? Le rapport de la commission d’enquête sur les attentats de novembre 2015 vient de rendre un rapport de 1 500 pages, qui met notamment en avant la question de la police du renseignement et des problèmes qui s’y posent. C’est de cela que les responsables politiques devraient discuter, plutôt que de se livrer à cette lamentable surenchère verbale aux arrière-pensées électoralistes évidentes.

3/ Et pourtant une partie de l'opinion semble réclamer cette réponse sécuritaire, n'est-il pas du rôle des politiques de rassurer la population ?

Nous réclamons évidemment de nos dirigeants qu’ils nous protègent et qu’ils débattent sur la sécurité, mais pas en nous endormant avec des paroles et des symboles. Il faut cesser de traiter les gens comme des enfants en leur disant en substance : « regarde, le policier il a un gros fusil, il pourra tuer les méchants, tu peux te sentir en sécurité mon petit ».

4/ Comment "garder la tête froide" (selon vos mots utilisés en novembre) devant la multitude des morts ?

Il y a un temps pour tout. Il faut d’abord un temps pour l’émotion et le recueillement. C’est pour ça du reste que ces cérémonies et ces minutes de silence sont importantes, bien sûr pour les familles et les proches des victimes, mais aussi pour nous tous. Cela participe du travail de résilience dirait Boris Cyrulnik. Puis l’émotion doit céder la place à la réflexion et au débat, prélude à l’action. Mais donc, chaque chose en son temps. J’en veux beaucoup à ces politiciens (les Estrosi, Ciotti et consorts) qui ont commencé à polémiquer dans les 48 heures, pour mieux se mettre en valeur, alors que le sang des victimes de la promenade des Anglais n’avait même pas fini de sécher.

5/ Plusieurs opposants dénoncent aussi un usage détourné de l'État d'urgence afin de faire taire les contestations des militants écologistes au moment de la COP 21 ou des opposants au projet de loi Travail ?

C’est un fait que le gouvernement et les préfets ont utilisé la loi sur l’état d’urgence pour interdire certaines manifestations et assigner à résidence quelques militants au moment de la COP 21, moment où le gouvernement français était placé sous le feu des caméras de télévision du monde entier et redoutait tout débordement. Et c’est également un fait que la chose a été réitérée à certains moments du conflit sur le projet de loi Travail. Dès lors, même si une partie de ces assignations étaient légitimes compte tenu du comportement violent de certains militants, il s’agit clairement de l’aspect le plus anti-démocratique de l’état d’urgence.

6/ Que vous inspire le fait que ces mesures sécuritaires soient prises par un gouvernement revendiqué de gauche ?

En tant que chercheur au CNRS, je n’ai pas vocation à porter des jugements de valeur. Je peux néanmoins essayer de regarder froidement les choses politiques. Il n’est un mystère pour personne que le chef du gouvernement, Manuel Valls, considère la distinction droite/gauche comme très relative et qu’il avait proposé il y a quelques années de changer le nom du parti politique auquel il appartient pour mettre définitivement le mot « socialisme » à la poubelle. Cela donne une tonalité générale il me semble. Quant au président de la République, François Hollande, il se déclare bruyamment de gauche quand il est en réunion électorale en vu de 2017. Mais dès qu’il est dans les habits de la fonction, et dès que la situation est tendue comme dans ces contextes d’attentats, il se veut au-dessus des partis et recherche tout le temps le consensus. Dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi il y aurait une politique de gauche sur la sécurité. Plus largement encore, je dirais qu’il y a longtemps maintenant que la gauche a perdu la bataille intellectuelle face à la droite sur la question de la sécurité. L’évolution a commencé dans les années 1990, elle a pris un tournant supplémentaire en 2001-2002 (après les attentats du 11 septembre puis pendant la campagne présidentielle) et elle se renforce encore sous nos yeux.

7/ En novembre dernier, vous évoquiez "une défaite symbolique" face aux terroristes avec "le spectacle d'une société en panique totale". Huit mois plus tard, considérez-vous que les jihadistes se rapprochent encore de leurs objectifs ? 

Daech a besoin de faire croire à ses troupes et ses potentielles recrues qu’il est très fort, qu’il peut frapper n’importe où et n’importe quand et ainsi mettre à genoux ces pays occidentaux qu’il accuse de tous les maux. C’est cette force apparente qui lui permet de recruter potentiellement partout dans le monde les esprits les plus faibles qui espèrent revêtir ainsi un costume de super-héros et mourir en glorieux martyrs. Dès lors, à chaque fois que nous nous empressons de mettre à son crédit les tueries, de l’accuser de barbarie terrifiante et de déclarer un peu tout et n’importe quoi dans l’urgence et l’émotion, il est clair que nous ne faisons que renforcer sa propagande. Il m’apparaitrait au contraire urgent de faire plutôt le contraire : montrer notre cohésion et notre froide détermination, désigner les terroristes comme des malades mentaux misérables et pitoyables, des ratés de la vie qui cherchent à donner un sens à leur suicide, montrer aussi les images de la guerre que nos soldats mènent en Syrie et en Irak contre les troupes de l’État islamique (on en voit bizarrement jamais aucune). Bref, nous montrer réellement forts et sûrs de nous, ce qui n’est pas le cas.

8/ Mais la société française apparaît de plus en plus divisée, fragmentée. N’est-ce pas là un des plus grands dangers qui nous menacent ?

Vous avez parfaitement raison. c’est la limite de mon raisonnement à laquelle j’allais venir pour terminer. Il faudrait que nous nous montrions forts, que nous affichions notre cohésion, notre solidarité, notre fraternité et par là même notre identité. Or nous sommes au contraire de plus en plus divisés. La principale division est de type ethnico-religieuse. Après avoir développé un fort racisme anti-maghrébin après la Guerre d’Algérie, nous ne cessons de stigmatiser l’Islam depuis la première affaire du foulard en 1989. Le discours sur l’Islam « incompatible avec la République » a d’abord été la signature de l’extrême droite, mais il y a longtemps qu’il a emporté toute une partie de la droite classique avec lui. Et je dirais que depuis les débats sur la loi contre les signes religieux dans les écoles (c’est-à-dire la loi contre le voile), en 2004, il a emporté aussi une partie de la gauche. Cette fracture devient majeure, l’islamophobie se généralise et il est à craindre que beaucoup de politiciens chercheront à placer ce thème pseudo-identitaire au cœur de la campagne présidentielle de 2017.

J’estime pour ma part que, en amalgamant musulman pratiquant et terroriste potentiel, ces politiciens à l’esprit lepénisé sont les pires fossoyeurs de notre République, et qu’ils ne valent pas mieux que les extrémistes qu’ils dénoncent. Je pense que s’il reste un peu d’intelligence, de vision collective, de courage et de grandeur d’âme chez nos dirigeants, il serait urgent qu’ils fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour produire au contraire de la réconciliation nationale, pour affirmer haut et fort qu’être français n’est ni une couleur de peau ni une religion, pour établir une frontière très claire entre la liberté fondamentale de conscience et de pratique religieuse et les dérives sectaires quelles qu’elles soient. En effet, toutes les formes de stigmatisation et de discriminations visant les français musulmans sont autant de victoires pour Daech dont la propagande ne cesse de victimiser les musulmans et de les appeler à la rébellion contre ces États « mécréants » qui les oppriment. Si nous voulons gagner cette bataille autrement qu’en espérant un hypothétique effondrement total de l’état islamique sous les bombes (et en attendant que s’éveillent leurs successeurs qui voudront les venger), alors c’est sur ce terrain moral qu’il faut agir. Et il y a urgence absolue.

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C'est un bon billet. Si l'on ne pouvait lire ou entendre que des commentaires de ce type sur nos médias "mainstream" délirants ou dans les enceintes de nos augustes assemblée parlementaire ce serait un vrai soulagement. Merci donc pour la clarté des propos tenus.