Retour sur l’étrange interview d’Alain Minc dans Le Monde

C’est une bien étrange, superficielle et pour tout dire un peu ridicule interview d’Alain Minc que Le Monde a publiée le samedi 19 mai.

C’est une bien étrange, superficielle et pour tout dire un peu ridicule interview d’Alain Minc que Le Monde a publiée le samedi 19 mai.

Sur la forme, on y apprend d’abord (quand on l’ignorait) que monsieur Minc était un « visiteur du soir » de l’Elysée sous l’ère Sarkozy. Et il ajoute que ce rôle est caractéristique de la « monarchie française » car « dans un système démocratique, vous n’avez pas besoin de visiteurs du soir ». Dès lors, on se demande bien pourquoi il a cautionné cet archaïsme contraire à ses opinions apparentes. Mais, au fait, en quoi cela consistait-il exactement ? La réponse a de quoi surprendre : « le système fabrique de l’isolement et les équipes de l’Elysée isolent le chef de l’Etat, car elles sont elles-mêmes coupées de la réalité. Personne n’avait osé dire à M. Sarkozy qu’il y avait des problèmes dans les centres de vaccination H1N1. J’ai dû lui téléphoner après avoir vu à la télévision des images dignes de l’Union soviétique pour qu’il convoque sa ministre de la santé. » Et ce sera le seul exemple donné. On s’attendait à une certaine hauteur de vue, à une vision d’avenir ou au moins à des conseils stratégiques. Rien de tout cela. Le « visiteur du soir » était un gars qui regardait la télévision et qui appelait le Président de la république pour lui dire qu’il venait de voir un truc incroyable. On se demande bien à quoi servaient alors l’armée de communiquants et le gouvernement bis qui entourait Nicolas Sarkozy à l’Elysée...

Quant au résultat de l’élection présidentielle, l’analyse d’Alain Minc laisse encore plus pantois.

D’abord, « le faible écart avec M. Hollande montre que la France n’est pas de gauche ». Est-ce de l’humour ? Il faut l’espérer. Car en vérité on voit mal en quoi la victoire de M. Hollande serait une démonstration que la France est de droite... Il semblerait plus sage de considérer que la France n’est ni de droite ni de gauche, mais que dans un jeu électoral sans proportionnelle et dans un système politique habitué à l’alternance, elle se partage toujours globalement en deux. Mais non, Alain Minc poursuit en disant que la gauche ne peut pas gagner des élections nationales autrement que « par effraction », soit parce que la droite se diviserait, soit –pour 2012– en raison d’une cause extérieure (« la crise »). Etrange argument en vérité car il marche aussi bien en sens inverse, pour expliquer les victoires de la droite par la division de la gauche (comme en 2002). Un peu de sociologie électorale ne ferait pas de mal à Alain Minc, pour essayer d’aller un peu plus loin dans l’analyse. Et un peu d’histoire électorale aussi car, en 2012 comme en 1981, la victoire de la gauche à la présidentielle a été précédée par des succès aux élections intermédiaires. Il y avait donc des tendances.

Enfin, sur le fond, la victoire de François Hollande s’expliquerait par « la crise », et ce mot dirait tout. Le problème est que cet argument, entendu dans la bouche de tous les représentants de la droite depuis le soir du second tour de l’élection présidentielle, n’a jamais été expliqué véritablement. En quoi « la crise » fait-elle voter à gauche ? D’autres (parfois les mêmes !) disent aussi qu’elle fait voter à l’extrême droite. Il faudrait savoir. Et Alain Minc de conclure cette pénétrante analyse en disant que la victoire de monsieur Sarkozy aurait été préférable pour l’économie française mais qu’« elle aurait suscité une immense aigreur à gauche ». Certes, et après ? Et de conclure : « Pour la société française, peut-être fallait-il l’alternance. » Sans plus d’explication. Aussi hésite-t-on devant l’interprétation de cette phrase sibylline. Est-ce simplement l’expression d’un propos du genre « café du commerce » ? Ou bien serait-ce à mots couverts l’aveu final du fait que la défaite de Nicolas Sarkozy s’explique peut-être par d’autres facteurs que « la crise » et que monsieur Minc n’y est pas totalement insensible ?

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