Le business de la peur : un documentaire salutaire

La chaîne France 2 a diffusé lundi soir dernier (21 septembre), à 11h du soir et jusqu'à minuit et demi, un numéro du magasine Cash Investigation consacré au « Business de la peur », que l'on peut revoir sur le Pluzz ou bien sur Youtube.

La chaîne France 2 a diffusé lundi soir dernier (21 septembre), à 11h du soir et jusqu'à minuit et demi, un numéro du magasine Cash Investigation consacré au « Business de la peur », que l'on peut revoir sur le Pluzz ou bien sur Youtube.

Cette enquête a été réalisée notamment par deux journalistes indépendants, Jean-Marc Manach et Jean-Pierre Canet. L'émission se présente ainsi : « La menace terroriste est devenue une réalité qui inquiète de nombreux Français. Ce climat de peur fait les affaires du secteur de la sécurité, qui pèse aujourd'hui dix milliards d'euros. Cash investigation révèle les dessous de ce business qui a le vent en poupe. Certains industriels sont par exemple prêts à manipuler les statistiques pour faire gonfler leur bénéfices. L'enquête présentée par Elise Lucet montre également les failles de la biométrie, présentée comme la solution miracle. Gros plan également sur les caméras de surveillance, qui ont envahi le paysage urbain. Plus de 40 000 objectifs surveillent les villes de France et, depuis peu, les petites communes rurales. Mais ces caméras sont-elles vraiment efficace ? ».

Ce ton étonne à la télévision. L'on est tellement habitué à ces publi-reportages sur la sécurité, diffusés en soirée par la plupart des chaînes, pour la réalisation desquels les "journalistes" ont travaillé main dans la main avec les services de Com' de telle entreprise ou de tel ministère... L'on est tellement habitué aussi à ces émissions dites de débat contradictoire, où ce sont en réalité toujours les mêmes personnes qui sont invitées et où il y a bien plus de connivence que de contradiction. Par exemple l'émission « C dans l'air », présentée depuis des années par Yves Calvi, où l'on retrouve toujours les mêmes prétendus « experts » se présentant même comme « criminologues », mot qui a l'air sérieux mais qui ne l'est pas puisqu'aucun diplôme universitaire d'Etat ne le garantit en France (voir ici). Ce sont du reste ces grands experts que l'on retrouve dans ce documentaire. A commencer par le puissant Alain Bauer, chantre de la vidéosurveillance depuis de longues années, conseiller du Prince qui décida de lancer l'installation massive des caméras de vidéosurveillance sur la voie publique en France (Nicolas Sarkozy en 2007), prétendant notamment compenser ainsi la réduction des effectifs de police et de gendarmerie (RGPP), et qui vient expliquer ici - sans rire - qu'il n'est pour rien dans tout cela et que tout a été fait en dépit du bon sens. Une perle.

Un grand moment comique nous est également offert avec l'interview de Christophe Naudin, docteur en géographie qui se présente lui aussi comme « criminologue », spécialiste médiatiquement consacré de la question de l'usurpation d'identité et qui est épinglé ici notamment pour la caution qu'il n'a cessé d'apporter à des études scientifiquement hautement contestables, débouchant sur des chiffres catastrophistes totalement erronés, en omettant de signaler que ces études sont financées par des entreprises privées directement intéressées au marché de la protection de l'identité... Comme jadis Alain Bauer - reconverti depuis la vente de « Notes » sur les risques sécuritaires mais aussi de guides gastronomiques à la Caisse des Dépôts et Consignations (voir l'article de Laurent Mauduit à ce sujet) - C. Naudin est par ailleurs le directeur d'une société privée de conseil en sécurité.

Ah le conflit d'intérêts, ce puissant moteur du business dans nos belles démocraties occidentales ! Le documentaire en pointe beaucoup d'autres encore, évoquant également certaines des stratégies de lobbying déployées par les industriels auprès des élus et des hauts fonctionnaires. Sa première partie est toute entière consacrée au très juteux business de la biométrie (environ 8 milliards d'euros), business dans lequel certaines entreprises françaises sont en pointe sur le marché mondial. Ainsi la société Safran et ses filiales qui fabriquent les systèmes de détection d'empreintes digitales équipant notamment les aéroports, des banques, des administrations, des commerces, mais aussi les cantines des établissements scolaires et même des crèches. Les journalistes, aidés par quelques hackers, parviennent même à démontrer que ces systèmes sont bourrés de failles et défaillances diverses. Au grand dam de l'Etat qui les finance massivement.

En prime, l'équipe de Cash Investigation a mis en ligne sur son site un documentaire intitulé « Ces entreprises qui vendent leurs systèmes de sécurité aux pires dictatures de la planète », réalisé notamment au grand salon du marché de la sécurité, « Millipol », organisé sous l’égide du ministère de l’Intérieur français (à regarder ici).

Bref, quand les journalistes font véritablement du travail d'investigation indépendant, en assumant les remontrances, les fâcheries voire les menaces qu'ils essuient, les résultats sont au rendez-vous et les citoyens sont réellement informés. A voir sans modération !

 

Pour aller plus loin :

* Laurent Mucchielli, Criminologie et lobby sécuritaire. Une controverse française, Paris, La Dispute, 2014 (ici)

* Mathieu Rigouste, Les marchands de peur. La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire, Paris, Libertalia, 2011 (ici)

* Laurent Bonelli, « Quand les consultants se saisissent de la sécurité urbaine », Savoir/Agir, 2009, p. 17-28 (ici)

 

Ajout récent (29-11-2015) à propos de Christophe NAUDIN :

Encore une surprise, cette fois en lisant la presse régionale, en l'occurrence La Provence daté du 26 novembre 2015, dans un article consacré à l'affaire dite "Air Cocaïne" (page IV). On y lit ceci : "Fin octobre, les deux pilotes condamnés à 20 ans de prison dans l'affaire "Air Cocaïne", à Saint-Domingue, prenaient la poudre d'escampette avec la complicité de trois "barbouzes" au profil insolite. Le (depuis) très médiatique député européen FN Aymeric Chauprade, l'assistant parlementaire de Jean-Marie Le Pen (Pierre Malinowski), et un expert (déjà médiatique) en sûreté aérienne et criminalité identitaire, Christophe Naudin. Cinq hommes liés par un mystérieux passé commun...". Trafic de drogue, extrême droite et expertise en sécurité, un sacré cocktail...

 

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