Au revoir madame Taubira

Chère madame Taubira, nous ne nous connaissons pas vraiment, mais je voulais vous dire au revoir et surtout dire à mes concitoyens pourquoi, de mon point de vue de sociologue spécialisé sur les questions de sécurité et de justice, vous partez la tête haute. Certes, votre bilan n’est pas bien épais sur le plan pénal. Mais en êtes-vous vraiment responsable ? Je ne le pense pas, pour deux raisons.

Chère madame Taubira, nous ne nous connaissons pas vraiment, je ne fais pas de politique, mais je voulais vous dire au revoir et surtout dire à mes concitoyens pourquoi, de mon point de vue de sociologue spécialisé sur les questions de sécurité et de justice, vous partez la tête haute.

Certes, votre bilan n’est pas bien épais sur le plan pénal. Les peines planchers ont disparu, les magistrats du parquet ont été laissés un peu plus indépendants (vous êtes nettement moins intervenue que vos prédécesseurs), un état d’esprit nouveau a soufflé dans bien des cercles professionnels où vos discours ont toujours fait mouche par leur fond comme par leur forme. Hélas, concernant la nouvelle sanction de la contrainte pénale, la montagne a accouché d’une souris. Entre l’esprit du projet initial et la lettre du texte de loi final, il y a un grand écart qui a vidé cette réforme de l’essentiel de son sens et de sa portée potentielle. Ensuite, vous n’avez pu ni faire passer la réforme de la justice des mineurs, ni supprimer la rétention de sûreté. Enfin, on ne vous a guère entendue sur la lutte contre les discriminations. Mais en êtes-vous vraiment responsable ? Je ne le pense pas, pour deux raisons (et non une seule).

D’abord, vous avez fait l’objet d’une campagne de dénigrement total, d’un véritable harcèlement politique de la part de la droite et de l’extrême droite (dans une harmonie qui en dit long sur la proximité intellectuelle des uns et des autres), d’une démagogie hypocrite, ignare et souvent mensongère, doublée d’une hostilité à votre personne qu’aucun autre ministre n’a vécues au cours des quatre dernières années (voir par exemple ici et ici). Pour tous ces beaux messieurs, vous étiez « le laxisme personnifié ». C’est le seul argument qu’ils ont, un slogan de type publicitaire plutôt qu’un argument d’ailleurs. Et ils se fichent de savoir ce qu’il en est dans la réalité. Ils ne sont même pas capables de cliquer sur le site Internet du ministère pour regarder les courbes d’évolution du nombre de personnes condamnées et du nombre de personnes détenues, qui ont continué à augmenter de 2012 à 2015. Regardez, même le petit Guillaume Larrivé, porte-parole de l’ex UMP, vous a qualifiée de « pire ministre de la justice de la Vème République ». Faut lui pardonner, il est jeune, il n’a pas connu madame Dati...

Bref, ils sont vraiment bêtes et méchants, à un point qui étonne dans un pays comme la France et au 21ème siècle. On se dit qu’on mériterait mieux, mais c’est ainsi. Le problème, c’est que votre intelligence et votre culture n’ont fait que davantage mettre en évidence la faiblesse de leurs esprits, et que ça leur a fait mal là où vous savez. Ca leur a fait d’autant plus mal que vous aviez trois circonstances aggravantes. La première est que vous êtes une femme. Et qu’une femme plus intelligente qu’un homme, ça agace toujours l’homme, on dirait même que ça le rend un peu violent. Allez comprendre pourquoi. La seconde est que vous êtes noire. Et que tous ces beaux messieurs de droite extrême et d’extrême droite, ils les aiment bien les noirs des anciennes colonies, mais quand ils restent à leur place. Faut pas déconner quand même. Troisième circonstance aggravante : dès le départ, vous avez scellé l’alliance des noirs et des homosexuels. Si c’est pas de la provocation ça, qu’est-ce que c’est madame Taubira ?! A nouveau, ça leur fait super mal là où vous savez. Certains ne s’en sont même apparemment jamais remis.

Donc oui, vous avez été harcelée de façon totalement inédite par la droite et l’extrême droite.

Mais ce n’est pas la seule raison. Il y en a une deuxième qui est que vous avez été en permanence contrôlée, stoppée dans votre élan, critiquée et censurée par le président de la République et par les chefs des gouvernements auxquels vous avez appartenue. Les rares fois où j’ai approché des membres de votre cabinet (parce que vous m’aviez nommé dans un comité de réflexion - qui n’a servi à rien mais c’est une autre histoire, sans grand intérêt), c’est ce qui m’a le plus frappé. Vos proches semblaient redouter bien moins les critiques médiatiques de votre opposition parlementaire que la censure discrète de vos propres chefs, par le biais de leurs cabinets où des personnes surveillaient de très près vos faits et gestes. Vous et votre équipe avez du vous sentir seuls plus d'une fois.

Dans ces conditions, on peut difficilement vous reprocher la maigreur de votre bilan. Et pour toutes ces raisons, en plus du désaccord de fond qui a provoqué votre démission, je vous regarde partir la tête haute.

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