Laurent Ripart
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Billet de blog 2 sept. 2019

Qu’était le bloc soviétique ?

Il y a maintenant 30 ans s'effondrait ce que l'on a pu appeler "le bloc soviétique", un concept en partie discutable, mais néanmoins commode pour réfléchir sur la nature des régimes qui se sont mis en place en Europe centrale et orientale au lendemain de la seconde guerre mondiale.

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Crédit Photo: DR.

La notion de bloc s’est mise en place à Yalta, lorsque les Soviétiques et les Anglo-Américains se sont partagé l’Europe. Dans le cas soviétique, ce bloc a rassemblé des pays vaincus ou ravagés par la guerre, que l’URSS voulait transformer en un glacis, susceptible de la protéger d’une nouvelle agression des puissances capitalistes qui ­dominaient l’Europe occidentale.

Un espace de conquête

Le bloc soviétique s’est constitué sur les ruines de pays vaincus et traumatisés par la guerre. Il regroupait pour une part des pays qui, comme la Roumanie, la Hongrie, la Bulgarie, avaient constitué d’anciens satellites de l’Allemagne nazie. Privés de leur souveraineté, condamnés à acquitter de lourds dommages de guerre à l’URSS, ces pays avaient été placés sous administration de l’armée soviétique qui les avait soumis à toute sorte d’exactions punitives. D’autres pays, comme la Tchécoslovaquie ou la Pologne, avaient été dévastés par les armées allemandes, avant d’être libérés par les armées soviétiques qui avaient profité de la situation pour annexer une partie importante de leur territoire et les soumettre à leur domination. Enfin, la RDA constituait l’ancienne zone d’occupation soviétique en Allemagne et était soumise à un régime d’occupation et de punition particulièrement accentué.

Le bloc soviétique fut ainsi, d’abord et avant tout, conçu comme une terre conquise sur laquelle l’Union soviétique avait établi par le droit de la guerre son emprise impérialiste. La mise en place de gouvernements communistes ne fut donc pas le fruit d’une révolution sociale, mais de la volonté de Staline qui confia le pouvoir à des partis qu’il contrôlait d’autant plus étroitement que leur direction avait vécu en exil à Moscou durant la guerre. Les régimes socialistes des pays de l’Est ne se mirent donc pas en place au terme d’un processus révolutionnaire d’appropriation par la classe ouvrière des moyens de production, mais par imposition par le haut du modèle stalinien : partout les terres furent collectivisées sur le modèle soviétique, l’industrie fut organisée selon les principes mis en place en Union soviétique et la société fut brisée par l’instauration d’un régime de terreur policière.

Les seules véritables exceptions à cette règle provinrent de la Yougoslavie et de l’Albanie, où la résistance, dominée par les communistes, était parvenue à se libérer seule, avant d’y établir un socialisme fortement teinté de nationalisme. Ces circonstances historiques permirent à ces deux pays de conserver leur souveraineté et de rompre avec Moscou, pour la Yougoslavie dès 1948 et pour l’Albanie en 1960. Ces possibilités n’existaient en revanche pas pour les autres pays du bloc socialiste, dont les dirigeants avaient juré une fidélité inconditionnelle à l’URSS et à Staline, qui s’attachait à épurer régulièrement les partis « amis », afin de faire vivre leurs directions dans la terreur. Avec la déstalinisation, la domination soviétique fut plus souple, les Soviétiques autorisant par exemple la Pologne à dissoudre la quasi-totalité de ses coopératives agricoles dès les années 1950 ou encore la Hongrie à développer dans les années 1970 et 1980 une économie largement fondée sur le marché et la petite entreprise privée. Pour autant, jamais les Soviétiques ne cédèrent sur l’essentiel : les pays du bloc ne jouissaient que d’une souveraineté limitée, qui devait les contraindre à accepter l’hégémonie soviétique.

Un socialisme formel

L’hégémonie soviétique se traduisit d’abord par l’intégration militaire des pays du Bloc puisque, dans le cadre du Pacte de Varsovie (1955), leurs armées se trouvaient de fait placées sous commandement soviétique. Elle impliquait aussi un alignement de leur diplomatie sur les intérêts russes, ce qui les amenait par exemple à voter comme l’Union soviétique à l’ONU. Elle se concrétisait aussi par une intégration économique : dans le cadre du Comecon (1949), les pays de l’Est faisaient partie intégrante de la planification soviétique, dans la mesure où elle était liée à l’URSS par un système d’échanges commerciaux très favorable aux intérêts russes. 

L’économie des pays de l’Est était donc socialiste, mais ce socialisme était en réalité formel. Loin d’appartenir aux travailleurEs, les grandes entreprises étaient en effet aux mains d’une petite élite de bureaucrates, qui gérait le système sous le contrôle et pour le profit des Russes. Loin d’être tournée vers la satisfaction des besoins populaires, l’économie de ces pays priorisa le développement de l’industrie lourde, ce qui amena à la mise en place d’une économie de pénurie, où la population était largement privée des biens de consommation élémentaires.

Une résistance massivement ouvrière

Jamais les populations n’acceptèrent de vivre dans cette nouvelle prison des peuples qui ne put survivre que par la répression policière et surtout l’intervention militaire régulière des soviétiques qui accoururent régulièrement au secours de régimes contestés par leurs peuples. Dès 1953, l’armée soviétique dut intervenir en RDA afin d’écraser dans le sang le soulèvement du prolétariat berlinois. En 1956, l’armée soviétique mettait fin à la révolution hongroise, faisant au passage fusiller la direction du Parti communiste hongrois, coupable de ne pas avoir contenu les aspirations populaires. En 1968, les chars soviétiques entraient en Tchécoslovaquie, qui fut désormais soumise à un régime d’occupation.

Pendant les 40 années que dura le bloc soviétique, la résistance des peuples fut ainsi permanente, comme en témoigne l’histoire de la Pologne, marquée par des grèves de masse à caractère insurrectionnel en 1956, 1970, 1980, qui amenèrent le régime à mettre en place en 1981 l’état de guerre, afin d’éviter une nouvelle intervention soviétique. La résistance se manifesta aussi par une émigration massive ; malgré les dangers encourus, la fuite des Allemands de l’Est fut ainsi telle que la RDA passa de 18,3 à 16 millions d’habitantEs entre 1950 et 1990.

L’aspect le plus marquant de ces résistances fut leur caractère prolétarien. Partout, en effet, le fer de lance des soulèvements fut la classe ouvrière, dont la capacité d’action était d’autant plus forte que le développement de l’industrie lourde avait créé de fortes concentrations ouvrières. De la RDA à la Pologne, les soulèvements antisoviétiques furent initiés par des grèves ouvrières contre les cadences infernales, pour la réduction du temps de travail et l’augmentation des salaires ou encore pour le droit de grève et la constitution de syndicats indépendants. Cette situation a toujours posé un problème théorique aux marxistes, dans la mesure où il a pu sembler difficile de définir la nature sociale de ces régimes qui avaient, à travers les partis communistes qui les dirigeaient, une origine ouvrière, mais qui n’en mirent pas moins en place un système d’exploitation du prolétariat. L’essentiel est en effet là : privée de ses droits démocratiques, astreinte à de dures journées de travail et à des salaires de misère, la classe ouvrière s’est en effet opposée partout à ces régimes qui n’étaient à l’évidence pas les siens.

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