Vaccin, Covid-19 et Pass-sanitaire: le bon, la brute et le truand

Après un an et demi de pandémie, se vacciner et lutter contre le Pass-sanitaire est un choix que nombre d’entre nous avons fait, car nous pressentons bien que ce dernier est la figure de proue d’une société future basée sur le contrôle et la surveillance, l'iceberg ouvrant une brèche dans la coque de nos libertés.

Le bon, la brute et le truand Le bon, la brute et le truand

Vaccin, Covid-19 et Pass-sanitaire : le bon, la brute et le truand

Le moment est particulier et il est difficile de savoir si une quelconque parole aujourd’hui est encore audible sur la question de la gestion de cette pandémie. La société entière est divisée, les relations se tendent, les positions deviennent de plus en plus tranchées et il y a presque une injonction latente à choisir un camp.

Pendant ce temps le virus diffuse tranquillement parmi nous, mutant dans les pays à fort taux de contamination (Brésil, Inde, Afrique du Sud) et revenant à l’assaut plus fort pour charrier son cortège de souffrance.

Pourquoi chercher encore à convaincre de prendre avec sérieux et responsabilité cette menace virale ? Comment débusquer la façon dont ce virus mais aussi les puissances qui nous dominent, utilisent nos faiblesses et profitent de la situation pour réduire nos perspectives d’avenir ? Où se trouve notre véritable combat ? 


 

La pandémie existe : Certains soutiennent encore qu’elle est une invention, qu’il s’agit d’un grand complot mondial… Je ne porte pas de jugement sur ceux qui réagissent ainsi à l’arrivée d’un nouveau virus mortel et à leur angoisse renforcée par les errances de nos autorités de Santé. Ce type de déni, échappatoire à la violence d’une réalité qui nous dépasse, a déjà été décrit dans l’histoire de l’humanité. Comme les épidémies de peste ont bel et bien existé, la pandémie de Covid-19 existe. Nous l’avons vécue au printemps dernier quand nous avons été envoyés « au front », parfois sans moyens de protection, quand des amis soignants sont tombés malades ou sont morts, quand nous avons été submergés et que nous avons dû augmenter de +150% notre capacité de réanimation et stopper les activités chirurgicales non urgentes… Nous l’avons touchée des doigts quand nous avons organisé, avec une collègue anesthésiste-réanimatrice (Dr Floriane Cicéron), les TEAM-DV (pour décubitus ventral) dans notre hôpital afin de mettre alternativement sur le dos (8h) puis sur le ventre (16h) ces patients en état respiratoire précaire (intubés, ventilés, perfusés) tout en protégeant au mieux leur corps et leur visage du risque d’escarres, en évitant d’arracher les tuyaux qui les relient à la vie et en nous protégeant nous-même du virus. Cette technique, venant en complément d’une prise en charge extrêmement lourde pour les équipes médicales et paramédicales de réanimation, permet de réduire la mortalité par deux (de 32% à 16%). Pour ce qui est des chiffres à Besançon, nous avons eu 96 patients soignés en réanimation par jour au pic épidémique : près de 150 retournements mobilisant chacun une équipe de 6 soignants, 4h matin et soir, en limitant à 10 retournements maximum par demi-journée/équipe… faites les calculs, c’est une organisation, pour le coup, quasi « industrielle ». Nous ne voulons plus vivre cela, les équipes de réanimation sont épuisées.

 

Le covid-19 est mortel : Au début de l’épidémie, on parlait de 2 à 3% de mortalité, puis les chiffres se sont affinés autour de 0,5-0,7%, ce que certains inconscients qualifient encore de « grippette » en omettant que 0,5% de 67 millions d’habitants, cela fait près de 300.000 morts potentiels à l’échelle de la France. Nous en sommes déjà à 111.000 soit 10 fois plus que la grippe saisonnière. C’est une cause de mortalité évitable (contrairement au cancer du sein par exemple) et qui s’ajoute aux autres causes annuelles de décès. Sommes-nous prêts collectivement à assumer ce prix en vies humaines ? Augmenter le nombre de lits aurait permis d’amortir un peu l’afflux mais sûrement pas de prendre en charge tout le monde en soins intensifs où la mortalité reste de l’ordre de 15%. On pourra cependant trouver indécent la poursuite des fermetures de lits, de services et d'hôpitaux pendant ces vagues épidémiques.

 

Le covid-long menace: Nous avons appris à connaître maintenant un peu mieux les séquelles sur la Santé de la contraction du virus (60% des patients ont encore au moins un symptôme à 6 mois): épisodes de fièvre, fatigue profonde, toux et difficultés respiratoires persistantes (fibrose pulmonaire), fatigabilité et malaise à l’effort physique, douleurs thoraciques et palpitations, maux de tête et douleurs musculo-articulaires, perte d’odorat et de goût, troubles de mémoire et de concentration, rétraction pénienne... Ce florilège d’effets tardifs balaie à lui seul l’argument de ceux qui défendent la notion d’une maladie bénigne qui ne tue que ceux dont la Santé était très dégradée et qui « allaient de tout façon mourir dans l’année ».

 

Le traitement miracle n’existe pas :  Nous avons vu au début de l’épidémie s’exposer sur les plateaux un étalage de potions magiques vendues par des bonimenteurs dont la soif de notoriété était proportionnelle à leur égo surdimensionné. Ces confrères et consœurs qui sont parfois même allés jusqu’à traiter de « nazis » les collègues réfractaires à leurs théories ont contribué à renforcer la réticence de certains à l’application de mesures sanitaires nécessaires. Ils portent aussi une lourde part de responsabilité dans la défiance actuelle vis-à-vis des vaccins en entretenant l’idée qu’on nous aurait empêché d’utiliser les « vraies molécules à la fois préventives et curatives ». Malheureusement pour nous tous, aucun médicament magique n’a passé le cap des essais randomisés. Seuls les corticoïdes, les anticoagulants, les antibiotiques (en cas de surinfection pulmonaire) ont fait la preuve de leur bénéfice à ce jour.

 

Le confinement est un mauvais recours : Une fois le pic épidémique amorcé avec sa croissance exponentielle, le confinement est la seule mesure capable de l’enrayer. Nous en avons vu les effets néfastes sur la population au plan psychologique, social, culturel et économique. Certains ont choisi d‘utiliser les malades et les morts du confinement (suicides, retard de diagnostic et de traitement des cancers) pour argumenter contre les mesures sanitaires prises par le gouvernement et les Préfectures, il faut bien le reconnaître, parfois de façon retardée, chaotique et souvent autoritaire... Mais y-avait-il un autre choix face au risque de rajouter de nouvelles pertes de chance chez des patients que nous n’aurions pas pu prendre à temps en réanimation, en consultation ou en hospitalisation du fait de la captation des lits et des équipes d’anesthésie par les patients hospitalisés. Sur le CHU de Besançon, ce sont plus de 12.000 interventions « non urgentes » qui ont dû être déprogrammées sur 1 an et cela continue... Au niveau national probablement 1 à 2 millions. C’est colossal et ne sera jamais rattrapé qu’au fil de l’eau et au prix d’un allongement des délais de prise en charge.

 

Les vaccins sont imparfaits mais efficaces (pour l’instant) :  L’année dernière, à l’issue d’une course folle, des vaccins ont été inventés et testés à grande échelle (études randomisées), ce qui a soulevé un magnifique élan d’espoir puisqu’aucun traitement vraiment efficace n’avait été découvert alors que la pandémie flambait en France, en Europe, aux USA et en Amérique du sud (Brésil).  Plusieurs types de vaccins ont été développés : virus atténué ou inactivé (Sinovac / Sinopharm), vecteur viral à ADN (Janssen / AstraZeneca / Sputnik) puis les « fameux » vaccins à ARN (Moderna / Pfizer) qui ont une efficacité de l’ordre de 95%, protègrant des formes graves et évitant la réanimation et le confinement. Les trois vaccins les plus utilisés en France (AstraZeneca, Moderna et Pfizer) permettent à nos cellules (principalement au site d’injection) de présenter la protéine « spike » du virus (qui lui permet de pénétrer dans nos cellules) au système immunitaire, ce qui aboutira à la formation des anticorps qui permettront par la suite d’éliminer ou atténuer considérablement le vrai virus si nous le croisions un jour.

Moi aussi, je regrette que notre fleuron du médicament Sanofi-Pasteur n’ait pas été capable encore de produire un vaccin efficace. Moi aussi, j’ai eu mes questionnements par rapport à la rapidité de fabrication de ces « nouveaux » vaccins, en particulier à ARN, mais apprendre que la technologie existait déjà depuis plusieurs années en phase de test m’a rassuré. Moi non plus, je ne pense pas que les Big-Pharma soient des philanthropes puisqu’ils ont et vont encore faire d’énormes bénéfices avec cette pandémie. Moi aussi, je sais qu’ils sont parfois cyniques au-delà de l’imaginable, qu’ils sont capables de frauder sur des résultats, de minimiser les effets secondaires ou de pratiquer la corruption. Mais le fait que la pandémie soit médiatisée et les traitements très surveillés par nos sociétés savantes et nos instances nationales fait que les dérives seront limitées et vite démasquées. Les effets indésirables semblent d’ailleurs très rares et dans la très grande majorité peu graves (syndrome grippal, douleur au site d’injection) : 0,3% pour AstraZeneca, 0,1% pour Moderna, 0,07% pour Pfizer.  Bien entendu, comme pour tout médicament, quelques cas d’effets indésirables sévères ont été décrits (décès, thrombose, myocardite/péricardite, syndrome de Guillain-Barré, surdité…) mais sont en fait marginaux quand ils sont mis en rapport avec le nombre d’injections effectuées (69 millions en France) et le bénéfice attendu en termes de santé publique et individuelle.

Maintenant quid des effets sur le long terme ? Évidemment difficile à dire puisque ce sont des vaccins récents mais essayons d’être pragmatiques : a-t-on une autre alternative pour éviter une 4ème ou une 5ème vague, de nouveaux confinements, de nouveaux décès ou covid-longs ? Non. Quid des résistances ? Les données de suivi montrent que les vaccins ont perdu pour l'instant 10% de leur efficacité et continuent en tout cas de protéger efficacement contre les formes graves. Il ne faut pas oublier que plus on laisse circuler le virus, plus celui-ci va trouver des moyens de s’adapter et de muter à nouveau. Ainsi, ne nous réjouissons pas trop vite d’un affaiblissement ces derniers jours du nombre de contaminations et d’hospitalisations car cette épidémie nous a déjà montré qu’elle pouvait rebondir de façon rapide suite au développement d’un nouveau variant. Considérant, l’urgence de la situation et la balance bénéfice-risque favorable, il m’a semblé raisonnable de me faire vacciner. Avec retard dû aux pénuries initiales de vaccin, j’ai reçu mes deux doses de Pfizer (vaccin ARN) en mai et juin dernier et je pense que tout soignant devrait en faire autant afin de réduire le risque pour ses propres patients.

Le Pass-sanitaire est passé en force : Le Pass-sanitaire s’est invité dans notre pays alors que très peu d’autres pays dans le monde en ont validé l’utilisation et l’utilité. Il vient d’être voté à l’Assemblée après avoir été modifié à la marge par le Sénat. En France, on voit bien la démarche employée par le gouvernement qui est d’imposer ce Pass-sanitaire, contre l’opinion, pour contrer le retard pris dans la vaccination de la population. Encore une fois, au lieu de faire une vraie campagne d’écoute, d’explication et de prévention, ce sont la culpabilisation et l’autoritarisme qui priment. On comprend la colère de ceux qui sont dans la rue pour le remettre en cause vu la gestion désastreuse de la pandémie dans notre pays : classement mondial en nombre de décès par millions d’habitants avec plus de 112.000 morts, trahison d’Agnès Buzyn, erreurs de communication à répétition, mensonges / omissions, minimisation initiale de la gravité de la maladie ou de l’utilité des masques, pénuries de matériel de protection, de lits de réanimation et de vaccins. La défiance atteint des sommets et devient la marque de fabrique de cet exécutif.

On sent bien aussi la fuite en avant liberticide de ceux qui veulent profiter de chaque crise pour accroître un peu plus le contrôle de l’État sur les citoyens : ce fut le cas des attentats terroristes, ce fut le cas des Gilets Jaunes et c’est le cas aujourd’hui du Covid-19. Ce n’est pas une simple vision de l’esprit quand la législation ainsi modifiée restreint nos libertés pour soi-disant « mieux nous protéger » alors même que ces lois, dites « scélérates » car vouées à perdurer offrent à nos dirigeants de plus en plus de pouvoir hors du contrôle des instances démocratiques mais aussi plus de déconnexion vis-à-vis des désirs ou des besoins réels de la population. Une fois votées, elles s’imposent à nous, tous les jours, s’immisçant dans nos vies privées, grignotant nos libertés individuelles et collectives par des contrôles répétés et des surveillances démultipliées : État d’urgence attentat, État d’urgence sanitaire, Loi sécurité globale.

Le Pass-sanitaire vient compléter l’édifice en introduisant maintenant la possibilité d’être contrôlé de façon systématique avec un « passeport numérique » (donc tracé) dans son propre pays et dans toutes les activités du quotidien (shopping, sport, cinéma, restaurant, spectacles…). Le Pass-sanitaire créera aussi de facto des discriminations entre citoyens selon qu’ils soient vaccinés ou non vaccinés, faisant fi des éventuelles difficultés d’accès à la vaccination, contre-indications médicales ou objection de conscience. Que penser d’un outil numérique qui aboutirait à la suppression du salaire d’un employé sans licenciement (mais aussi sans chômage ni indemnités) si le Pass n’était pas actualisé ? Avec ce Pass-sanitaire, dont l’utilité est vantée souvent de bonne foi par certains de mes confrères et consœurs, la voie est à présent grande ouverte pour une surveillance à plus grande échelle de la population. La Défenseure Des Droits ne s’y est pas trompée, elle qui a relevé dans son rapport pas moins de 10 points d’alerte dans ce projet de loi. Quand on voit l’évolution de nos « démocratures », ou l’exemple de la Chine (qui fait en réalité rêver de nombreux États avec son permis-social à points), et quand on évalue l’efficacité réelle de telles lois, on peut se poser la question du but final recherché. Compte tenu des risques que fait peser sur nos libertés ce Pass-sanitaire, on est alors légitimement en droit de le remettre en question, ce qui n’est pas du tout incompatible avec le choix de se faire vacciner. Ce sont mes choix.

 


C’est dans un contexte social, politique et sanitaire dégradés, que nous avons pris en pleine face cette pandémie de Covid-19. Si l’on veut se donner une chance de sortir de cette stratégie de confinement-déconfinement dévastatrice pour notre société, la vaccination semble, à l’heure actuelle, la seule alternative sur laquelle on peut raisonnablement parier. Et ce n’est pas un choix politique cohérent, à mon sens, que de refuser un vaccin pour sanctionner ou critiquer un gouvernement : ceci doit se faire dans les urnes ou à défaut dans la rue. Ensuite, ce sera à nous de défendre concrètement notre système public de Santé, saccagé depuis 30ans par les gouvernements successifs, à nous de demander la création d’un « Pôle Public du Médicament » pour produire, indépendamment des grandes firmes, les thérapies du quotidien mais aussi celles qui permettront de soigner les maladies rares ou émergentes et à nous de nous battre pour plus de démocratie sanitaire et de démocratie tout court.

 

NB: article préalablement publié dans Libération le 27/07/2021 dans le Journal d’épidémie de Christian Lehmann

 

Laurent Thines, professeur des universités et praticien hospitalier en neurochirurgie au CHRU de Besançon, a accompagné la mobilisation des gilets jaunes, qu’il a vu dès novembre 2018 comme « un mouvement de révolte et d’émancipation citoyenne des déclassés de la République ». En janvier 2019, face à l’épidémie d’éborgnements, de mains arrachées, de visages fracassés, il a lancé une pétition de soignants contre les armes sublétales du maintien de l'ordre afin de sensibiliser l’opinion à la dangerosité réelle de celles-ci. A la même époque, il s’était engagé au sein du Collectif Inter-Hôpitaux pour défendre le système public de Santé avant de démissionner en janvier 2020, avec plus de mille autres chefs de service, de ses fonctions administratives afin de dénoncer la marchandisation de l’hôpital.

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