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Billet de blog 4 août 2019

Sur la plage au cœur de l’été, le courage et la dignité

Qui d’entre vous a vu ou entendu parler sur les média « mainstream » de l’action du 1er août à Montpellier en hommage aux morts et blessés par armes sub-létales (LBD 40, grenades défensives et lacrymogènes) ? Personne ? Alors laissez moi vous conter cette journée de fraternité et d’humanité au cœur de l’été.

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Banderole aérienne et collectif du 1er août © C Bodin et V Oulhen

Sur la plage au cœur de l’été, le courage et la dignité.

Qui d’entre vous a vu ou entendu parler sur les média « mainstream » de l’action du 1eraoût à Montpellier en hommage aux morts et blessés par armes sublétales ? Qui d’entre vous a vu ou entendu parler d’une banderole aérienne pour dire STOP aux LBD 40 et aux grenades défensives ? Qui d’entre vous a vu ou entendu parler d’une remise des médailles « du Courage et de la Dignité » pour reconnaître le statut de victimes aux blessés ? Personne ? Alors laissez moi vous conter cette journée de fraternité et d’humanité au cœur de l’été.

Sous le soleil exactement

Des Gilets Jaunes présentent les photos de leurs blessures © C Bodin

1eraoût 2019 – plage du « Petit travers », Carnon à 11km de Montpellier. Midi. C’était l’heure précise à laquelle la troupe bariolée s‘était donné rendez-vous pour monter son chapiteau de fortune auquel étaient suspendus des ballons jaunes et un grand nombre de médailles. En arrière plan, on pouvait apercevoir des photos de blessés accrochées pour rappeler à tous la violence de ces derniers mois.

Partager un moment entre frères humains, se recueillir en hommage aux victimes des armes sublétales et dire STOP à leur usage sur la population civile en France : voilà les objectifs de cette journée. Le collectif citoyen ainsi réuni comportait des personnes de tous horizons socio-professionnels : soignants (médecin, infirmière, aide-soignante), enseignants, ingénieurs, webmaster-dessinateur, ouvriers, employés, chômeurs, retraités… Plusieurs représentants d’associations de défense des droits citoyens (Article 35 DH, TUCIV30, le Mur Jaune) et de Gilets Jaunes (GJ) (Coordination-Montpellier, Rond Point Près d’Arènes, Convergence 34) étaient présents accompagnés de blessés locaux du groupe des Mutilés pour l’exemple. Après un déjeuner de l’amitié bon enfant, les nombreux journalistes ayant accepté l’invitation purent poser leurs questions aux différents intervenants (RT France, France 3 Région, l’AFP, France Bleu Languedoc, Le Midi Libre, la Gazette de Montpellier, la Mule du pape), l'événement étant retransmis en Live sur les pages de Live - Vécu Le Média et Live - Tintin & les GJ. Les interviews filaient bon train mais dans l’attente de la première surprise de la journée, une banderole aéroportée, la tension devenait peu à peu palpable…

Dans le ciel d’été

Une banderole pour dire STOP aux mutilations par LBD 40 et Grenades © C Bodin

Un SMS nous avait averti de son arrivée prochaine. L’excitation fut à son comble quand elle apparut à l’horizon – un point et un trait. Tractée par un avion coloré, elle était partie de Valras-plage et voguait paisiblement jusqu’au Grau-du-Roi pour alerter, malgré la trêve estivale, l’opinion française sur la dangerosité des armes sublétales. La petite foule exulta à son passage au dessus de la plage étonnée. Le message était clair  « STOP aux mutilations par LBD 40 et grenades des Gilets Jaunes » pour demander une nouvelle fois au Ministère de l’Intérieur et au Conseil d’Etat d’interdire définitivement l’usage de ces armes mortelles et mutilantes, indignes de la patrie de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen.

La semaine précédente, le Conseil d’Etat avait à nouveau débouté le Défenseur des Droits, les associations (Ligue des Droits de l’Homme), les avocats, les syndicats dans leur demande d’interdiction des armes sublétales que sont les LBD 40, grenades GLI F4, grenades de désencerclement et grenades lacrymogènes. Pourtant d’autres voix s'étaient également élevées ces dernières années contre ces armes de catégorie 2 (matériel de guerre) utilisées par l’armée en opérations extérieures et sur le territoire contre la population civile: Désarmons-les, ACAT, Amnesty International. Plus récemment, les soignants français s'étaient aussi insurgés contre la dangerosité extrême de ces armes : une lettre ouverte adressée à la ministre de la Santé par la Société Française d’Ophtalmologie puis au Président Macron par 35 ophtalmologistes de renom suivies d'une pétition des soignants français pour un moratoire sur ces armes ayant recueilli 176.000 signatures n’y avaient rien fait… Pourtant, la France avait déjà été condamnée à plusieurs reprises pour usage disproportionné de la force par les instances internationales, tout d’abord celle de la commission des Droits de l’Homme du Conseil de l’Europe puis celle de l’ONU et se retrouvait finalement classée parmi les pays qu’autrefois elle critiquait : Venezuela, Soudan, Russie. Plus récemment, le journal Die Zeit plaçait même la police française au rang des plus violentes d’Europe. Rien ne semblait plus en mesure de freiner la fuite en avant d’un gouvernement qui n’apportait que réponses répressives à la crise sociale, quand des solutions politiques fortes étaient encore attendues.

Un bilan effroyable

Une fois la banderole passée, la cérémonie put alors commencer sur la plage, et s’ouvrir par le rappel du bilan effroyable de ces armes.

Depuis le 17 novembre 2018, un usage inédit, intensif (+200%) et souvent disproportionné en avait été fait sur la population civile avec plus de 19.000 tirs de LBD40, 5.400 tirs de GMD et 1.400 tirs de GLIF4. Parmi les 2.500 GJ blessés fin mai 2019 lors des manifestations, le bilan comportait plus de 435 blessés graves (recensement de Allô – Place Beauvau) par LBD40 (près de 300 cas), grenades explosives de désencerclement - GMD (près de 100 cas) et grenades lacrymogènes explosives instantanées - GLIF4 (près de 35 cas). On déplorait ainsi : 1 personne âgée (Zineb Redouane) décédée à Marseille des suites d’un tir de lacrymogène à sa fenêtre, 1 personne noyée dans la Loire (Steve Maia Caniço) suite à une charge de Police avec LBD et lacrymogènes lors de la fête de la musique à Nantes, 7 GJ amputés de tout ou partie d’un membre, 25 GJ éborgnés (+ 1 supporter de foot lors de la finale de la Coupe Africaine des Nations à Lyon), plus de 80 GJ ayant subi des traumas cranio-faciaux constituant de nouveaux cortèges de « gueules cassées ». Utilisées depuis 20 ans en France, ces armes avaient aussi été responsables entre 1999 et 2018 de 53 mutilations touchant indifféremment passants, lycéens en grève, jeunes des banlieues, manifestants écologistes (décès de Rémy Fraisse, Sivens) ou supporters de foot (Casti, Montpellier).

Kaina, maman GJ cumulant deux emplois et assurant l’aide aux SDF de la région, elle-même touchée au front par une balle de LBD 40, prit ensuite la parole pour égrener le bilan des blessés de la région Montpellier-Nîmes : Dylan éborgné par LBD40, Alexis blessé à la cheville par un tir tendu de lacrymo, Charlotte blessée au sein par LBD, Axel blessé au front par LBD, Geoffrey touché gravement au massif facial par LBD, Laurent blessé au front par LBD, Yvan street-medic blessé à l’arcade par LBD, Sébastien multifracturé à la mâchoire par LBD, Martin gravement touché au front par LBD, Christophe sévèrement blessé aux jambes par une GLI F4, un inconnu blessé à l’arrière de la tête par LBD et enfin un militaire blessé à la tête par LBD. Représentante locale des Mutilés pour l’exemple, Kaina ne manqua pas de rappeler, ce que nous soignants connaissions parfaitement bien chez les poly-traumatisés, à savoir les handicaps invisibles persistant toute la vie au-delà de la mutilation initiale : troubles du sommeil, angoisses, dépression, perte d’emploi, difficultés familiales, désinsertion sociale, séquelles neurologiques (mémoire, odorat…).

Le courage et la dignité.

Les médailles « du Courage et de la Dignité ». © C Bodin

Le temps  fut alors venu de la deuxième surprise de cette journée. Après que d’autres eurent récompensé ceux sur qui pèsent encore le poids d’enquêtes pour usage disproportionné de la force, une cérémonie de remise de médailles « du courage et de la dignité » aux blessés présents ponctua d’une forte note d'émotion le coeur de cet événement. Le collectif voulait trouver une  façon empreinte d'humanité de reconnaître leur statut de victimes aux « mutilés pour l’exemple », eux qui subissent bien souvent la triple peine d’être à la fois blessés mais non reconnus par la justice et parfois considérés comme des parias par le reste de la société. Au-delà de cela, il s’agissait également de saluer des concitoyens pour leur courage à défendre leurs idéaux et leurs droits, et pour leur dignité dans la descente aux enfers qu’ils traversaient en tant que personne gravement blessée.

Kaina et Hamida pour l’hommage à Steve © C Bodin

Après de vibrants hommages aux Street-médics, à Zineb Redouane et à Steve Maia Caniço, dont le corps venait juste d’être identifié, le collectif lança un appel pour rejoindre le grand rassemblement prévu le samedi 31 août 2019 à Genève sur la place des Nations, aux portes du siège européen de l’ONU. Soutenus par leur homologues suisses, ils exhorteront le parlement genevois à interdire l’exportation du LBD 40 en France et le gouvernement français à bannir l’usage des ces armes de guerre sur sa population civile. Une seconde et plus importante cérémonie de remise de médailles « du courage et de la dignité » sera également programmée à cette occasion pour tous « les Mutilés pour l’exemple » français.

Pensée pour Zineb Redouane décédée après un tir de lacrymogène. © V Oulhen

 Ce jour là, nous étions bien loin de toute ces propos entendus ça et là, et qui, au fil des quotidiens, tendent insidieusement à déshumaniser les manifestants, quels qu’ils soient, et leurs blessés pour mieux faire accepter à nos consciences passives l’horreur des drames humains qui se jouent chaque semaine à quelques pas de chez nous. Réaffirmer qu’aucun bien matériel ne  vaudra jamais le prix d’une vie, d’une main ou d’un œil de l’un de nos concitoyens : là, était notre objectif. A chaque médaille reçue dans les bras d’un de ses frères, c’est une histoire individuelle qui s'affirme, c’est une souffrance reconnue, c’est une fraternité retrouvée, et c’est un espoir sauvé.

Notes :

LBD40 :balle dure lancée à 324 km/h, impact 200 Joules = 1 parpaing de 20kg lâché de 1m, interdiction formelle de tirer à moins de 10m et de viser la tête (règlement du constructeur et de la Police Nationale).

GMD :grenade explosive avec 25g de TNT propulsant 18 palets durs à 126 km/h sur un champ de 30m.

GLI F4 :grenade explosive avec 25g de TNT produisant un blast de 165db (réacteur d’avion au décollage).

 Crédit photos: Daniel Bodin et Virginie Oulhen Photographie

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